“Une avancée encourageante, mais encore incomplète en matière de bien-être équin”, Éric Louradour
À travers trois articles, Éric Louradour invite à la réflexion quant au bien-être équin dans la sphère équestre. Voici le premier volet de cette trilogie.
Le premier article est en ligne ici.
“Dernièrement, la Fédération française d’équitation (FFE) a présenté les conclusions de la thèse ‘Happy Athlète’, menée par Romane Phélipon et financée par EquiAction. Réalisée en collaboration avec l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE) et l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), cette recherche apporte un éclairage scientifique précieux sur le bien-être du cheval de sport, notamment à travers l’étude des émotions positives et l’analyse des expressions faciales comme indicateurs de l’état émotionnel.
Cette initiative traduit une réelle volonté d’avancer sur un sujet devenu incontournable pour l’ensemble de la filière. À ce titre, elle mérite d’être saluée.
Cependant, une question essentielle demeure : comment espérer améliorer durablement le bien-être des chevaux si l’on ne s’attaque pas également aux causes profondes des difficultés qu’ils rencontrent à l’entraînement comme en compétition ?
Car une forme de contradiction persiste.
Alors même que la FFE affirme vouloir mieux comprendre et mieux respecter les besoins fondamentaux du cheval — liberté de mouvement, interactions sociales, accès à une alimentation continue, stabilité émotionnelle — certaines pratiques encore largement répandues interrogent :
• l’utilisation toujours autorisée de certains équipements coercitifs, comme les guêtres postérieures correctives ;
• l’absence de règles précises encadrant le nombre de parcours, de jours de concours ou de kilomètres parcourus sur une saison ;
• l’organisation de stages obligatoires à Lamotte-Beuvron, imposant de longs déplacements, générateurs de fatigue, de risques routiers et de coûts importants pour les cavaliers, les familles et les structures ;
• la pression sportive quasi permanente, sans véritables périodes de repos imposées ;
• la multiplication des circuits, challenges et classements, qui encouragent une intensification continue de la pratique.
“Pour le sport, pour la filière, et surtout pour les chevaux”
Or, le bien-être du cheval ne se mesure pas à travers une situation isolée ou un indicateur ponctuel, aussi scientifique soit-il. Il résulte de l’ensemble de ce que l’animal vit au quotidien : son mode d’hébergement, la qualité de ses sorties, ses contacts sociaux, la cohérence de son entraînement et le respect de ses capacités physiques et mentales.
Les travaux scientifiques récemment présentés le rappellent avec clarté : le bien-être équin est un état global, dynamique et fragile, qui ne peut être dissocié d’un mode de vie cohérent, respectueux et stable. Il ne saurait être réduit à une simple émotion mesurée à un instant donné.
Un autre levier, souvent moins évoqué mais pourtant déterminant, mérite également d’être interrogé : celui de la formation et du niveau d’exigence dans l’accès au métier d’enseignant.
Car les connaissances scientifiques, aussi précieuses soient-elles, ne produiront d’effets durables que si elles sont correctement comprises, intégrées et appliquées sur le terrain.
Ces dernières années, le niveau d’exigence de certains diplômes d’enseignement a évolué, avec une réduction du temps consacré à la pratique réelle auprès des chevaux et à l’acquisition d’une expérience approfondie. Beaucoup d’enseignants exercent avec engagement et bonne volonté, souvent dans des conditions économiques complexes. Mais comment leur demander d’être les garants quotidiens du bien-être équin s’ils ne disposent pas toujours des outils, de l’expérience et de la culture équestre nécessaires pour observer finement un cheval, détecter les signaux faibles de fatigue ou de stress, adapter les charges de travail et remettre en question certaines pratiques ?
Le respect du cheval ne s’enseigne pas uniquement dans les textes, les règlements ou les conférences. Il se transmet par l’exemple, par le temps passé aux côtés des chevaux, par une culture équestre solide, exigeante et humble. Réinterroger la profondeur et la qualité de la formation des enseignants ne revient pas à les remettre en cause, mais à leur donner les moyens d’exercer pleinement leur rôle, au service du cheval comme des cavaliers.
La question du bien-être équin dépasse par ailleurs le seul cadre réglementaire. Elle engage l’ensemble de la filière : cavaliers, parents, enseignants, dirigeants de structures, organisateurs de compétitions et instances fédérales. Le modèle économique actuel, fondé sur la rentabilité, la multiplication des reprises et l’intensification de la compétition, exerce une pression croissante sur les chevaux, parfois au détriment de leur intégrité physique et mentale.
La FFE dispose aujourd’hui d’une occasion unique : transformer les connaissances issues de la recherche en décisions concrètes, cohérentes et structurantes. Cela pourrait passer notamment par :
• la révision de certains équipements et pratiques ;
• la mise en place de quotas de compétitions et de périodes de repos obligatoires ;
• la valorisation d’un entraînement raisonné, progressif et respectueux du développement du cheval ;
• la promotion de conditions de vie réellement adaptées à sa nature ;
• et une réflexion approfondie sur la qualité de la formation et de la transmission au sein de la filière.
La France dispose des chercheurs, des experts et désormais des données scientifiques nécessaires pour montrer l’exemple à l’échelle internationale. Il reste à transformer cette dynamique en actes forts et cohérents, afin de bâtir une équitation plus juste, plus transparente et véritablement respectueuse du cheval.
Pour le sport, pour la filière, et surtout pour les chevaux.
Sportivement vôtre,
Éric Louradour”

