La filière équine face au défi de la jeunesse

Choisir de travailler dans la filière équine repose le plus souvent sur une passion: celle des chevaux. Mais, à plus ou moins long terme, la dureté des conditions de travail, le déséquilibre entre vie professionnelle et vie privée ou encore les conflits de valeurs liés au bien-être animal peuvent fortement fragiliser cet engagement. Ce constat est d’autant plus marqué chez les jeunes générations, dont le rapport au travail diffère sensiblement de celui de leurs aînés. Au-delà de la place qu’il occupe dans leur identité ou du sens qu’elles lui attribuent, elles aspirent avant tout à concilier épanouissement personnel et rémunération juste. Dès lors, le décalage entre leurs attentes et la réalité du terrain devient souvent source de désillusions, de découragements et parfois d’abandons. Les formations et le monde du travail de l’univers équestre sont-ils à la hauteur de ces enjeux?



En France, la filière équine représente 120 400 emplois, dont 35 900 équivalents temps plein salariés. Pourtant, la tension du secteur de l’emploi n’épargne pas la filière, qui peine à recruter. En remontant le fil, il est intéressant de s’interroger plus en amont: sur les formations. Pour travailler dans la filière cheval, il en existe pléthore: bac pro, CAP, BTS, AE, BPJEPS, DEJEPS ou encore DESJEPS. “En 2024, on dénombre environ 5 000 personnes formées pour une cinquantaine de formations, du niveau 3 au niveau 8. Plus de 80% sont des jeunes. C’est un chiffre stable depuis trois ans, ce qui est une bonne nouvelle pour la filière équine. Les formations les plus demandées sont celles pour entrer en bac pro conduite et gestion de l’entreprise hippique et en BPJEPS”, explique Aurore Emo, responsable communication de la mission formation au sein de l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE). 

De fait, les acteurs interrogés sont unanimes: les demandes d’entrées en formation ne souffrent pas d’une diminution du nombre de candidats, toutefois leurs attentes ont évolué et s’inscrivent dans un changement sociétal qui touche tous les secteurs. “Aujourd’hui, l’école La Cense suscite de plus en plus d’intérêt auprès des futurs professionnels”, détaille Caroline Godin, la responsable formation du haras situé à côté de Rambouillet. “Il y a une demande croissante de formation sur la connaissance de la nature du cheval, de ses besoins et de ses capacités d’apprentissage pour améliorer notre relation avec lui. L’école La Cense forme les enseignants à ces connaissances et savoir-faire, leur permettant ensuite de transmettre une approche moderne de l’équitation. Les élèves qui postulent chez nous viennent pour la richesse des enseignements, au travers des quatre diplômes (AE, BPJEPS, CCIEE et CCPEE) et de la spécialisation jeunes chevaux au Montana. Cette formation propose notamment un tronc commun nécessaire aux futurs professionnels.”

Trouver un emploi en accord avec ses valeurs en termes de bien-être animal semble figurer parmi les critères les plus importants pour les jeunes générations de professionnels.

Trouver un emploi en accord avec ses valeurs en termes de bien-être animal semble figurer parmi les critères les plus importants pour les jeunes générations de professionnels.

© Robert Petrovic/iStock



Mieux se former pour mieux appréhender la réalité

Aujourd’hui, les jeunes ne s’en tiennent pas à un seul métier ou à un plan de carrière établi, et n’hésitent pas à changer de travail au cours de leur vie.

Aujourd’hui, les jeunes ne s’en tiennent pas à un seul métier ou à un plan de carrière établi, et n’hésitent pas à changer de travail au cours de leur vie.

© Wavebreakmedia/iStock

“La responsabilité du centre de formation est de former pour un métier et non pour une certification”, poursuit Caroline Godin, qui évolue également sur la scène internationale en dressage. “C’est la base de notre philosophie et le critère le plus important. C’est ce qui doit transparaître au travers de la formation. Le but est, bien sûr, que les élèves obtiennent leur diplôme, mais le plus important est surtout qu’ils prennent conscience de la réalité du métier, même si cela reste difficile de les perfectionner complètement en deux ans. Ils doivent sortir de leur formation avec les outils les plus variés possibles pour pouvoir durer – et je préconise d’ailleurs qu’ils continuent à se former même après l’obtention de leur diplôme. De fait, il faut évidemment qu’ils montent à cheval, mais aussi qu’ils enseignent, animent une reprise dans un centre équestre, gèrent la cavalerie, soignent les chevaux, les nourrissent, observent leur état de forme au quotidien, et qu’ils le fassent tous les jours et de façon régulière. C’est important. Je pense que le taux d’abandon observé à l’échelle nationale est en partie lié au fait que les élèves obtiennent un diplôme sans être réellement préparés aux attentes du métier. Leur formation doit leur donner les moyens de s’épanouir et de se faire plaisir. Pour autant, même s’il s’agit d’un métier de passion, il ne faut pas que cela se limite à cela”, poursuit Caroline Godin. 

Si la filière équine continue de faire rêver la jeune génération, il est important qu’elle prenne conscience de la réalité actuelle du métier. D’autant qu’il s’agit du premier point de tension qui rend difficile les projections d’avenir. “Les formations attirent toujours les jeunes. Le problème est d’arriver à les garder dans la filière sur le long terme”, commente Lucile Bories, chargée de projets pour Normandie Formation Excellence au Comité régional d’équitation de Normandie (CoReN). “Quand ils découvrent le quotidien du métier, ils observent parfois un décalage entre ce qu’ils imaginaient et la réalité. Pour limiter au maximum les désillusions, nous sommes très vigilants sur le processus de recrutement. Les postulants passent systématiquement un entretien avec les formateurs, et ces derniers insistent sur la réalité du métier, avec ses avantages et ses inconvénients.” 

Un sentiment partagé par de nombreux acteurs du secteur de la formation, à l’instar d’Aurore Emo, employée à l’IFCE, qui insiste sur l’importance du caractère immersif de ces formations: “Les jeunes qui viennent en formation chez nous, par exemple, sont peut-être moins scolaires qu’avant. C’est l’avantage de la filière, qui propose de nombreuses formations professionnelles; les jeunes veulent être sur le terrain, en lien avec les entreprises et à l’initiative de projets. Le fait de pouvoir être stagiaire, apprenti ou alternant rend les choses très concrètes, par exemple.”



Une nécessaire adaptation de la filière

Pour parer aux difficultés et continuer d’attirer les jeunes, la filière tente de s’adapter en proposant des nouveautés. L’une des idées mises en avant est de permettre aux élèves de se spécialiser au-delà des disciplines traditionnelles pour avoir une carte à jouer en sortie de cursus. “Pour continuer d’attirer les jeunes, un gros travail est fait sur les disciplines émergentes”, confirme Lucile Bories, également en charge des formations pour le CoReN. “Il s’agit de proposer, par exemple, des stages de travail à pied ou des initiations au western et à l’attelage. L’idée est de sortir du carcan dressage-complet-saut d’obstacles. C’est une bonne chose! Il nous apparaît important de développer ces notions pour rendre les formations attrayantes et moins rigides”, poursuit-elle. “Ce qui est frustrant, c’est que la filière ne sait pas se vendre… Les métiers liés aux chevaux regorgent d’avantages qu’il faut mettre en valeur. Selon moi, il ne s’agit pas d’un conflit générationnel, mais d’un défaut de communication. Les jeunes ne veulent plus entendre parler des façons de faire archaïques, ils veulent de la modernité. Ils ne manquent pas de motivation, mais peinent à se projeter dans un univers qui a du mal à s’affranchir de certains codes. Durant nos formations, ou lors de salons, nous communiquons et insistons sur le champ des possibles qui s’ouvre à eux. Pour un futur moniteur, par exemple, nous évoquons la possibilité d’être travailleur indépendant. Cela peut être un moyen de se dégager du temps pour mener des projets annexes. La filière équestre permet de créer sa propre carrière, faite d’opportunités et de challenges. Travailler avec les chevaux, c’est l’assurance de ne jamais s’ennuyer en ayant la possibilité de se renouveler. Et puis, cela permet surtout de gérer son emploi du temps pour trouver un meilleur équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle”, précise-t-elle. Une grande enquête internationale menée par le journal The Guardian en 2024 révélait justement que le sens au travail et l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle avaient désormais dépassé le salaire comme critères principaux pour une recherche d’emploi, surtout chez les plus jeunes générations. 

Alors, face à cette dynamique, la nécessité de s’adapter sonne comme un cri d’alarme poussé par l’ensemble des acteurs interrogés. La jeune génération ne souhaite plus travailler sur le modèle de ses aînés et attend davantage de son futur métier qu’il respecte son bien-être, tant professionnel que personnel. “Les formations continuent d’attirer les jeunes, mais ces derniers ont des difficultés à persévérer”, ajoute Armel Piron, directrice de la MFR de Thiviers. “En tant que directrice d’établissement, je constate que les jeunes ne se projettent plus durablement dans la filière, c’est un fait. Leur conception de la gestion du travail n’est plus la même que celle de leurs aînés. Travailler avec les chevaux revient à exercer un métier de passion, chronophage, avec des temps longs. À mon sens, la filière doit apprendre à communiquer différemment. En 2026, on ne peut par exemple plus dire qu’on doit 'travailler sans compter'.”



Le bien-être humain et animal au coeur des préoccupations

Selon Valentine Clauss-Creusot, âgée de vingt-neuf ans et diplômée de BPJEPS et de DESJEPS, “avoir le sens du travail et une conscience professionnelle” sont les qualités principales pour travailler dans le monde du cheval.

Selon Valentine Clauss-Creusot, âgée de vingt-neuf ans et diplômée de BPJEPS et de DESJEPS, “avoir le sens du travail et une conscience professionnelle” sont les qualités principales pour travailler dans le monde du cheval.

© Lotta Vess/iStock

Pour les centres de formation, les jeunes publics représentent une remise en question permanente. Répondent-ils à leurs attentes? Sur quels points doivent-ils s’améliorer? Comment faire évoluer les mentalités en leur sein mais également en dehors? Autant de questions et de sujets auxquels doivent réfléchir ceux qui ont en charge de former la relève, au rang desquels le bien-être animal caracole en tête. “Nous avons reçu des demandes d’intégration de notions d’éthologie dans les formations, avec la volonté d’apprendre à enseigner et gérer les chevaux différemment”, illustre Lucile Bories, représentante du Comité régional d’équitation de Normandie. “C’est quelque chose de positif et nous avons pris les devants avec des formateurs attentifs à ces notions pour répondre aux attentes des élèves en formation et des équitants de demain afin d’appréhender ces notions dès le début. Aussi, la notion de bien-être au travail commence doucement à être intégrée. Le conseil des chevaux de Normandie propose des audits en structure et la MSA (la sécurité sociale agricole, ndlr) des formations afin d’accompagner au mieux les dirigeants dans l’appropriation et la concrétisation de cette notion. Parfois, investir dans du matériel ou simplement adapter son schéma de travail quotidien permet d’alléger la charge de travail, la pénibilité, et de trouver une rentabilité et du mieux-être chez tout le monde: dirigeants, salariés, chevaux.” 

Pour répondre davantage aux nouvelles exigences des jeunes générations, les attendus des diplômes sont révisés pour évoluer vers des blocs de compétences qui prennent en considération la notion de bien-être animal. “C’est le cas pour le BPJEPS, dont la copie a été revue très récemment”, dit aussi Aurore Emo. “Un volet de communication a été ajouté, avec la prise en compte du cheval et de ses besoins. Il y a aussi une évolution au niveau pédagogique puisque tous les formateurs sont désormais obligés, eux aussi, de suivre une formation continue. C’est très important, d’autant plus à l’IFCE, car nous sommes porteurs de travaux de recherche sur ces sujets. La notion de bien-être équin fait partie des attentes de la jeune génération et il est impératif de le prendre en considération.” 

“Cela va faire quinze ans que je suis en poste et je me rends bien compte de l’importance de cette notion pour la jeune génération. Alors, oui, travailler sur la question du bien-être animal est primordiale“, confie Armel Piron, qui évoque aussi les conditions de formation des élèves: “Nous sommes également soucieux de la qualité de vie de nos élèves. Pour les accompagner au mieux, nous organisons des conseils de perfectionnement et des commissions avec des professionnels. Nous sommes vigilants sur le respect de la législation et mettons tout en oeuvre pour qu’ils soient bien considérés.” À noter que tout un pan de la réflexion s’articule également autour des outils de gestion permettant d’améliorer le travail d’entretien et, donc, les conditions de travail. Il peut s’agir, par exemple, d’investir dans du matériel agricole pour soulager le corps lors des tâches quotidiennes répétitives (comme faire les boxes ou nourrir) ou encore du mode d’hébergement des chevaux pour se libérer du temps (chevaux au pré plutôt qu’en box).



Qu’en pensent les principaux intéressés?

Valentine Clauss-Creusot, vingt-neuf ans, ancienne élève à l’IFCE, revient sur son riche parcours de formation: “J’ai commencé ma formation directement après le bac, car je n’avais qu’une envie : travailler dehors, avec les chevaux. Apprendre le métier de monitrice n’a pas été facile, mais je n’ai jamais regretté ce choix. D’ailleurs, j’ai beaucoup apprécié que ma formation BPJEPS se déroule sur deux ans. Je trouve cela nécessaire pour apprendre correctement le métier et se sentir prêt à travailler. Après huit années à enseigner et à travailler dans beaucoup d’endroits et divers pays, j’avais toujours envie d’évoluer dans la filière. Dès la sortie du BPJEPS, je savais que je passerais un jour le DESJEPS (qui permet notamment de former d’autres enseignants et de gérer des structures sportives, ndlr) à Saumur. Ce cursus nous ouvre à d’autres horizons, notamment grâce au réseau que nous avons à disposition. J’ai enchaîné avec une formation de cavalier d’entraînement du Cadre noir”, témoigne-t-elle.

“La filière est en pleine évolution, que ce soit à propos du bien-être animal ou humain, même si cela prend du temps, ce qui est normal. Beaucoup aspirent à progresser sans cesse et c’est encourageant. En termes de bien-être humain, je me place des deux côtés: employeur et employé. Être employeur signifie, entre autres, cumuler énormément d’heures de travail et exercer de grandes responsabilités, notamment vis-à-vis de ses employés. Être employé consiste notamment à avoir le sens du travail et une conscience professionnelle, qui sont des qualités indispensables. Nous avons aujourd’hui cette chance d’avoir plusieurs portes ouvertes, et je ne doute pas de trouver la mienne”, raconte la jeune femme, illustrant à sa manière la “flexibilité de carrière” dont font davantage preuve les jeunes générations, plus promptes à changer de métier ou d’entreprise que leurs aînés. En effet, en France, une récente enquête officielle du ministère du Travail a montré qu’un jeune sur quatre souhaitait changer de métier après avoir engagé une démarche de réorientation professionnelle. Un rapport parlementaire est venu nourrir ces réflexions, indiquant que les jeunes actifs (de moins de trente ans) pourraient changer d’emploi entre treize et quinze fois au cours de leur vie professionnelle, alors que la moyenne générale se situait jusqu’ici entre cinq et treize fois. “À long terme, j’aimerais continuer à enseigner, à me former et à monter à cheval. Chaque jour, je me rends compte que ce trio est pour moi une évidence.”