La joyeuse cavalerie de Marina Vamvakas
Bleus, jaunes, rouges, verts, les chevaux de Marina Vamvakas se fondent et se révèlent dans des caléidoscopes chatoyants. L’œuvre de l’artiste d’origine grecque est lumineuse, joueuse, joyeuse, ouvrant la porte vers un univers onirique des plus colorés. Si les teintes franches de ses toiles ne sont pas sans rappeler le mouvement pictural du « Cavalier bleu » (1911-1914), et notamment les chevaux ronds et puissamment bleus chers à Franz Marc (1880-1913), Marina Vamvakas affirme ne s’être inspirée d’aucune école, et proclame là sa singulière signature. Rencontre avec une artiste volubile, passionnée, chaleureuse, éclatante, intarissable et inarrêtable lorsqu’il s’agit de parler de ses peintures équines. À l’image des chevaux surgissant de ses toiles.
Marina Vamvakas prend toujours soin à l'harmonie des couleurs pour ses couleurs
© Collection privée
D’abord, le spectateur en prend « plein la vue », frappé par les couleurs vives de la toile. Puis par l’énergie qui s’en dégage. L’impression de vitesse, de fuite, de course au grand galop des chevaux. Et pourtant, ce ne sont là « que » des têtes aux profils ciselés, fièrement posées sur des encolures musculeuses, harmonieusement proportionnées. Souvent au nombre de trois ou quatre, elles se surperpositionnent les unes au-dessus ou à côté des autres, reliées par des coulées abstraites ou des formes géométriques aux teintes contrastées.
Parfois, ces chevaux aux regards de statues semblent scruter l’horizon dans la même direction. Que voient-ils donc au loin ? Le spectateur est tenté de tourner la tête pour comprendre ce vers quoi ils tendent. D’ailleurs certains étendent leur encolure comme pour se rapprocher au plus près de ce point invisible. L’herbe serait plus verte ailleurs ? Cette frontière hors du cadre, un éden où il ferait bon vivre ? D’autres chevaux, au contraire, paraissent campés, droits, fixes, se laissant dépasser par toute cette agitation. Et pourtant, de leur stature exhale un parfum de puissance et d’énergie. Ces petits chevaux – dont le style pourrait faire penser aux figurines de bois ou de marbres des cavaliers sur les échiquiers – marquent par leur présence et la proximité de leur souffle. Sans doute cette force presque cosmogonique qui s’échappe des toiles puise-t-elle son essence dans les origines même de leur artiste. Grecque, Marina Vamvakas rend sans aucun doute hommage aux montures mythologiques de son pays, descendant de l’Olympe pour le plaisir des simples mortels les admirant sur la toile.
Selon Marina Vamvakas, le corps d'un cheval est comme la construction harmonieuse d’un bon mathématicien
© Collection privée
Le cheval semble avoir une place prépondérante dans votre œuvre. Pourquoi ? Que représente-t-il à vos yeux ?
J’ai commencé à « élever » dans mon atelier des chevaux vifs, fougueux, aux crinières noblement arrangées par amour et enthousiasme pour cette créature sacrée de la nature. Pour moi, ces chevaux reflètent l’image d’un ordre mythologique supérieur, presque divin. Des chevaux déterminés, pensifs et fiers, rayonnants de force et de vigueur, qui galopent et bondissent avec le désir de se libérer des chaînes de la composition du tableau et de conquérir les régions imaginaires de l’esprit grâce à leur puissance. Mais aussi, conquérir le cœur et la confiance du spectateur, par leur amitié et leur obéissance. Mes chevaux, impétueux ou immobiles, souriants ou sérieux, apathiques ou amoureux, baignent dans les rayons du soleil, débordant de chaleur et d’énergie. Nobles chevaux parés d’or des empereurs et des rois, montés ou attelés à des carrosses royaux, ou bien bêtes de somme, humbles juments et Pur-sang de course, tous sont des travailleurs infatigables qui obéissent aux ordres et aux désirs des humains. Dans mes tableaux, mes pinceaux déchaînent les brides de mes chevaux pour qu’ils s’envolent vers les cieux, tels les chevaux de la mythologie grecque et de l’Apocalypse.
Êtes-vous, vous-même, cavalière ?
Dans notre famille, l’amour des chevaux est une évidence. Durant les premières années de notre installation à Bruxelles, je montais à cheval, oui.
Vos chevaux, qui présentent toujours des couleurs éclatantes, ne sont pas sans rappeler la toile du « Cheval bleu » de Franz Marc peinte en 1911, par exemple, et, plus largement, le mouvement artistique du « Cavalier bleu » (1911-1914). Vous êtes-vous inspirée de ce mouvement ? Ou d’un peintre en particulier ?
L’harmonie savamment travaillée entre le bleu, le rouge, le vert et l’orange se marie avec audace à la feuille d’or, favorisant l’harmonie visuelle des toiles. Les couleurs, aux tonalités d’une intensité saisissante, à dominante bleue, règnent en maîtres dans mes compositions. Elles se combinent et restent fidèles à la vision joyeuse d’un puzzle sur fond géométrique. Parfois, des spirales et des courbes créent des cercles infinis et s’entrecroisent avec des lignes parallèles… La science des intervalles chromatiques intervient dans mon œuvre comme une harmonie musicale. Cette musique s’accompagne d’une tendance à la méditation et à une lente réflexion personnelle qui résume la disposition des formes et des couleurs sur la toile, renforçant ainsi la reconnaissance de ma signature, sans être influencée par aucune tendance artistique picturale ni par aucun peintre renommé.
Justement, comment choisissez-vous les couleurs et les nuances de vos peintures ? Sont-elles le résultat de savantes combinaisons chromatiques ou un pur hasard répondant à une pulsion créative ?
Dans mon armée équestre, je garde bien mes secrets, liés par l’histoire et la tradition. Mes chevaux évoluent par le medium de scènes extérieures et intérieures de mon esprit, entre la vérité et le mensonge, le divin et l’humain… Je crée mes œuvres en recherchant les nuances chromatiques, en quête d’une osmose de la liberté dans l’expression, doublée du plaisir et de la satisfaction visuelle d’utiliser les couleurs de mon pays, la Grèce. De fait, je suis littéralement inspirée, enchantée et captivée par les nuances de la mer Égée, le bleu du ciel, le vert varié des champs d’oliviers argentés et la demeure des dieux de l’Olympe. On peut le dire : je suis emportée par une exubérance chromatique !
Bien que la plupart de vos toiles dédiées aux chevaux se concentrent sur des détails anatomiques (notamment les têtes), vos équidés semblent en proie à une grande vitalité, un mouvement perpétuel. Est-ce une volonté de votre part ? Et, surtout, comment représenter le mouvement sans figurer de cavalcade ?
Le corps d’un cheval est comme la construction harmonieuse d’un bon mathématicien. Il existe un certain nombre de notions et de points de référence à observer. Par exemple, le bout du nez ne doit pas être grossier ; les naseaux sont capables d’une grande dilatation ; la bonne forme de chanfrein ; le front haut ; les oreilles écartées et mobiles ; les yeux grands et limpides, emprunts d’une forte expressivité… Mais, dans mes œuvres, j’ai pris le parti de représenter les chevaux avec des yeux sculptés comme les sculptures des chevaux du fronton du Parthénon. Sur mes toiles, les encolures se présentent moyennes et pyramidales, bien attachées à la tête et à la poitrine large. L’accent mis sur les muscles des chevaux, via l’utilisation de lignes divergentes dans mes compositions, est le moyen qui désigne, dans la petite surface de la toile, la charge la plus forte possible de son énergie naturelle, « le mouvement perpétuel ». En 1891, Léon Gautier, dans son ouvrage sur la chevalerie, décrit avec force de détails le comportement de chevaux débarquant de navires après un long voyage. Il écrit : « Quel Hennissement ! Quels bonds joyeux ! Quelle Splendeur ! Cette heure rayonne de charme ! » C’est ce que je cherche à incarner à travers mon œuvre.

