Le cheval, animal domestique, s’expose à Toulouse
Jusqu’au 7 juillet, le Muséum de Toulouse accueille l’exposition “Domestique-moi si tu peux”. La Ville Rose propose ainsi un voyage dans le temps à travers le rapport des humains aux végétaux et aux animaux dont, bien sûr, les chevaux. Pourquoi l’humain s’est-il intéressé à cet animal? Quelles ont été les conséquences de sa domestication? Autant de questions abordées durant le parcours de cette exposition fascinante.
Maïs, vignes, tomates, chiens, moutons, poulets, bombyx du mûrier… les espèces végétales et animales nous entourent depuis des millénaires. Tant et si bien qu’on n’imaginerait pas un monde sans elles. Pour autant, l’Homo sapiens a bien connu un monde exempt de toute domestication. Dans son quotidien, ni plantes, ni animaux de compagnie ou de labeur. Ce n’est que petit à petit que l’humain s’est décidé à interagir avec le monde qui l’entourait et ses différentes espèces végétales et animales. Concernant ces dernières, il ne faut pas confondre le fait de domestiquer avec celui de dompter – “Soumettre ou dominer un animal sauvage” (d’après le dossier de presse de l’exposition “Domestique-moi si tu peux”, accueillie au Muséum de Toulouse jusqu’au 7 juillet) – dresser – “Littéralement ‘maintenir’ ou ‘rendre droit’, signifie dans notre contexte habituer un animal à exercer docilement un comportement” – ou encore apprivoiser – “Rendre familier un animal, moins craintif/ moins dangereux, plus docile”.
L’exposition actuellement accueillie dans la Ville Rose définit très clairement en amont de son propos le terme de domestication: “Dérivé du latin Domus, il renvoie au foyer, lieu familier dans lequel êtres humains, animaux et plantes se rapprochent, se rencontrent et parfois se rassemblent. Du point de vue biologique, les animaux et les plantes domestiques sont des organismes dont les caractéristiques génétiques ont été modifiées par rapport à celles de leurs ancêtres sauvages. Cette évolution artificielle, contrôlée et souvent intentionnelle, résulte de la sélection opérée par l’être humain. La domestication s’inscrit dans une perspective alimentaire, utilitariste, symbolique ou d’agrément qui redéfinit sans cesse la biodiversité.” (1)
La première domestication connue est celle du chien – descendant du loup gris – en Europe, considérée comme effective 13.000 ans avant notre ère! Cela paraît bien loin… Et il faudra attendre 2200 à 2000 ans avant notre ère pour que les premiers chevaux se laissent approcher et domestiquer à leur tour. Bien après les bœufs (vers -10 000), les moutons (vers -8000) ou encore les chèvres (vers -10 500). Dès lors, c’est une véritable révolution que connaîtra le monde.
Medium vers l’ailleurs
Ce n’est pas un hasard si le cheval a souvent été considéré comme un animal psychopompe, facilitant le passage entre le monde des vivants et celui des morts. C’est le cas dans L’“Iliade”, écrit par le poète grec Homère au VIIIe avant notre ère, où Achille sacrifie quatre chevaux sur le bûcher de Patrocle afin qu’ils le guident vers le royaume d’Hadès. Le cheval permettant d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, sur terre comme ailleurs... le mythe rejoint dès lors la réalité. D’ailleurs, parallèlement à la domestication du cheval est apparue la roue à rayons, qui sera notamment utilisée pour les chars. “Je rejoins très volontiers certains historiens qui disent qu’il faudrait penser le temps comme un âge avant le cheval et un âge après le cheval”, affirme même dans une interview donnée à France Inter en février dernier Ludovic Orlando, directeur du Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse, paléogénéticien spécialiste du cheval et co-auteur de l’ouvrage “Domestique-moi si tu peux” de l’exposition toulousaine. “De facto, le cheval a lancé le premier événement de globalisation du monde. Après lui, on peut aller plus loin, plus vite. On va pouvoir échanger avec des voisins toujours plus lointains des objets, nos cultures, nos religions, des germes, voire des gênes en ayant des enfants ensemble. Donc il faut imaginer qu’après le cheval, toute la dynamique de l’histoire humaine change”, s’enthousiasme le chercheur.
Compagnons et “outils” de vie
Outre la force et la puissance des chevaux, qui ont sans doute attiré les premiers humains vers eux, ainsi que les multiples déclinaisons comme “animal auxiliaire” que la domestication a générées (déplacement, guerre, labour, etc.), le cheval est aussi devenu un “animal matériau”. Comprendre: “L’intégralité du corps de nombreux animaux domestiques peut être exploitée, soit dans un cadre alimentaire, soit pour en extraire une matière première.” (1) Cette manière d’aborder l’animal renvoie à la différence que pose l’anthropologue et chercheur émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Jean-Pierre Digard entre “sociétés à écuyers” et “peuples cavaliers”, notamment dans “Une Histoire du cheval, Art, techniques, société”. Si les premières utilisent le cheval pour leurs loisirs, la guerre et les déplacements en développant une équitation dite “savante” souvent codifiée et réservée à une élite, les seconds en font un élément structurel de leur quotidien, tant dans ces mêmes déplacements que lors des guerres et pour l’agriculture, mais aussi dans la langue, les croyances, l’habillement ou encore la nourriture. Ainsi, pendant longtemps le cheval a-t-il également été utile aux besoins primaires de l’humain. Et certains “peuples cavaliers”, suivant la définition de l’anthropologue, continuent d’appréhender le cheval comme un maillon omniprésent du cycle de la vie, à l’instar des Mongols, par exemple.
Lire le passé
Parmi les plus tardivement domestiqués, le cheval est, depuis, devenu un animal structurellement intégré aux sociétés.
© Muséum Toulouse
Mais comment, à partir d’ossements et de restes d’animaux, est-il possible d’en apprendre toujours davantage, notamment sur la domestication? À ce sujet, Ludovic Orlando est précis: l’ADN du cheval renferme trois milliards de lettres. L’alphabet génétique permet de découvrir des données comme la couleur, la vitesse du galop, etc. “Pour savoir si les chevaux sont domestiqués ou non, nous allons rechercher des signaux qui montrent qu’il y a un changement notoire”, explique le chercheur. Par exemple si, soudainement, une seule famille de chevaux devient majoritaire sur l’ensemble du globe. N’oublions pas que la domestication repose sur le principe de conserver et de modifier certains caractères pour favoriser une utilisation. Ainsi, dans le cas de l’émergence de la race des Pur-sang Anglais, par exemple, les chercheurs ont pu repérer “dans le texte de l’ADN des lettres de plus en plus fréquentes qui participent à accroître la vitesse de pointe”. Ces ADN toujours présents dans les ossements sont comme autant de vieux grimoires, donnant nombre d’informations sur les équidés au fil de leur domestication. Ainsi, on sait aujourd’hui que les premiers chevaux domestiqués ne mesuraient pas plus d’1,30m au garrot. Évidemment, la lecture de l’ADN ouvre la voie vers des pratiques telles que le clonage, voire les modifications génomiques. L’exposition invite ainsi à se questionner. Ou, pour reprendre les mots du dossier de presse: “elle interroge nos pratiques et offre des clés de compréhension sur notre passé, décrypte notre présent et imagine les futurs possibles.”
(1) Dossier de presse de l’exposition ‘‘Domestique-moi si tu peux’’, présentée jusqu’au 7 juillet au Muséum de Toulouse.

