Mieux comprendre le cheval pour mieux l’équiper (1/2)
Longtemps guidés par la recherche de performance ou la tradition, les achats des cavaliers sont désormais de plus en plus influencés par les questions de bien-être équin. Une évolution des attentes qui a profondément rebattu les cartes pour les équipementiers. Les marques historiques ont ainsi revu leurs produits, renforcé leur accompagnement et développé de nouveaux services, à l’image de l’essor du saddle fitting dans le secteur de la selle. Dans le même temps, de jeunes entreprises ont vu le jour en faisant du confort et de la biomécanique du cheval leur raison d’être. À travers leurs témoignages, ce dossier décrypte la manière dont cette nouvelle sensibilité transforme progressivement l’économie de l’équipement équestre.
“Depuis trois à quatre ans, la demande des produits relatifs aux soins et à l’équipement valorisant le confort du cheval est en hausse. À l’inverse, les ventes d’enrênements, notamment les rênes allemandes, sont en chute libre. Cela m’oblige à réorganiser ma structure, mais cette tendance vers un mieux-être et une plus grande écoute de l’animal me plaît beaucoup”, introduit Coraly Hulin, fondatrice en 1996 de la sellerie physique et en ligne West Cheval, installée sur le site du Pôle européen du cheval du Mans, en Sarthe. “À ce jour, mon best-seller est un bridon zéro cuir qui répartit largement la tension exercée sur les cervicales, par exemple. Je note aussi que les protections contre les insectes – notamment les couvertures intégrales anti-mouches – ont vu leurs ventes tripler. Le matériel de travail à pied (licol, stick, cordelette) a également fait un énorme bond en avant depuis cinq ans.”
Au plus près de la filière sportive depuis trente ans, Coraly Hulin a pu observer la croissance progressive et désormais manifeste des équipements et services liés au bien-être. “Je suis partagée entre l’enthousiasme généré par cette avancée notable et la peine ressentie par la lenteur de l’évolution des mentalités. Certaines combinaisons de mors / muserolles imposées, par exemple, me révulsent… À l’inverse, c’est agréable de voir des cavaliers proposer des alternatives. Je pense, notamment, à Grégory Cottard (cavalier français de saut d’obstacles, qui a notamment participé aux championnats du monde de Herning en 2022, ndlr), que notre sellerie a sponsorisé pendant plusieurs années. Sa façon de monter tout comme son harnachement – en particulier l’absence de muserolle – ont fait des émules auprès de nombreux clients. Dans la même veine, West Cheval est à présent partenaire de Marc Dilasser (cavalier membre de l’équipe de France, ndlr) et Victor Bettendorf (cavalier international représentant le Luxembourg, ndlr), en qui je reconnais de véritables qualités d’hommes de cheval. Repenser les services et le matériel pour le bien-être du cheval est une excellente chose, si la démarche est sincère et à long terme. Réjouissons-nous aujourd’hui pour mieux savourer les progrès de demain !”
Les artisans selliers, entre mémoire et avenir
Au-delà des innovations, toujours appréciables, le savoir-faire du sellier reste le socle du fitting pour la juste adéquation en mouvement.
© Jack Orton
“La selle est un objet fixe qui réconcilie comme un trait d’union – le plus fin possible – deux corps en mouvement”, avance Ugo Borao, directeur du métier équitation au sein de la maison Hermès, plus ancienne sellerie équestre française encore en activité, et ce depuis 1837. Depuis 1909, Hermès garde un registre sur lequel est consignée chaque selle produite, avec l’ensemble de ses caractéristiques et le nom de l’artisan concepteur. Artisanat de tradition par excellence, Hermès a gardé un savoir-faire intemporel, tout en innovant sur la prise des mesures et les tests d’arçon. “Les innovations sont un vrai appui, mais c’est le triptyque de la maîtrise professionnelle des experts selles, des cavaliers et des artisans selliers qui va vraiment synthétiser l’ensemble des mesures relevées sur le couple et les observations en essai dynamique. L’œil humain reste l’avenir de notre artisanat. Depuis notre création, chaque selle fait l’objet d’une double conception sur mesure, qui prend conjointement en compte le cavalier et sa monture. Le cheval a d’ailleurs toujours été notre premier client ; son confort sous nos selles est la pierre angulaire de notre maison.” “Dans un paysage équestre en constante évolution, le bien-être du cheval est devenu un élément clé de la conception des équipements, ainsi qu’un principe fondamental qui façonne à la fois le développement des produits et l’économie globale du secteur”, soulève Andrea Rasia, directeur général de Prestige Italia. Fondée par la famille Rasia-Stocchetti, la marque équipementière italienne (dénommée autrefois Appaloosa) a été la première, en 1977, à proposer un arçon synthétique en Nylon et fibre de verre, au lieu du traditionnel arçon en bois.
“Il était léger mais résistant, résilient et personnalisable et réglable ; ce fut un tournant pour notre entreprise et la sellerie en général”, appuie Andrea Rasia. Cinquante ans plus tard, Prestige Italia poursuit son processus d’innovation, toujours en s’efforçant de respecter la biomécanique du cheval, notamment grâce à la répartition la plus précise possible du poids de la selle et du cavalier et une liberté de mouvement optimale pour le couple. Aujourd’hui, la marque propose une gamme de solutions technologiques pour l’arçon, conçues pour répondre à différents besoins en matière de confort, de stabilité et de liberté de mouvement. Selon le modèle, ces solutions incluent des systèmes adaptatifs permettant une flexibilité latérale et axiale contrôlée, tout en soutenant les mouvements naturels du cheval, ainsi que des technologies comme les membranes injectées, qui améliorent la stabilité et l’équilibre du cavalier.
De plus, une attention particulière est portée à la respirabilité et à la répartition de la pression afin de limiter la surchauffe du dos et d’assurer un confort optimal au cheval sur la durée. “Chaque selle est conçue en sachant qu’elle représente le point de contact le plus critique entre le cheval et le cavalier, influençant directement la qualité du mouvement, la santé musculaire et le bien-être à long terme. En complément de cette approche technologique, Prestige Italia accorde une grande importance au rôle des saddle fitters (professionnels spécialisés dans l’adaptation de la selle à la morphologie du cheval et à la posture du cavalier, ndlr), dont l’expertise est essentielle pour traduire les possibilités techniques en solutions concrètes. Le processus de fitting devient ainsi une partie intégrante du produit lui-même, garantissant le fonctionnement de chaque selle comme prévu dans des conditions réelles. Cette adaptabilité dynamique reflète une évolution plus large du secteur : la reconnaissance croissante de la singularité anatomique de chaque cheval, qui ne peut être uniquement pris en charge par des solutions standardisées”, clôt Andrea Rasia.
“La recherche est passionnante, car elle nous met sur un même pied d’égalité”
Les progrès technologiques apportés par notre XXIe siècle impressionnent, d’autant qu’ils permettent enfin d’objectiver le ressenti de l’artisan sellier et du cavalier. Au-delà des sensations, les mesures font parler le cheval dans sa gêne comme dans sa douleur, dans son confort comme dans son bien-être. “À partir de 2011, nous avons pu mesurer pour la première fois l’interaction en mouvement entre la selle, le cheval et le cavalier, notamment à l’obstacle. Le secteur de l’équitation était en retard sur le plan des recherches”, analyse Pauline Martin, directrice innovation de la marque équipementière CWD Sellier, fondée en 1998. En 2012, Pauline Martin rejoint CWD, qui l’appuie financièrement et logistiquement dans la rédaction de sa thèse sur la biomécanique dorsale du cheval monté.
En 2017 naît CWD-VetLab, un laboratoire commun associant l’École nationale vétérinaire d’Alfort et la marque. “CWD-VetLab a eu le soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et la labellisation du Pôle Hippolia”, reprend la directrice innovation CWD. “Le but était simple : déverrouiller les éléments empiriques, objectiver la régularité des mouvements du cheval et la fréquence de son rythme cardiaque, relever ses zones corporelles d’inconfort, comprendre la justesse de son entraînement et son évolution physique à travers les âges, etc. Cette fine écoute a permis d’améliorer les matériaux de la selle, mais aussi de mieux échelonner la fatigue ressentie par le cheval, sa sensibilité à l’environnement, etc. Les avancées sont là, mais il y a encore beaucoup à faire ! L’une de nos doctorantes présentera très prochainement sa thèse sur l’objectification du saddle fitting d’une selle en situation dynamique, qui manque à ce jour. Les modifications des selles sont d’ailleurs le cœur des débats. L’idéal serait que chaque cheval ait sa propre selle, évolutive dès son débourrage. Dans la réalité économique, c’est bien sûr plus compliqué, d’autant que le cavalier joue également un grand rôle dans l’inconfort / confort ressenti par l’équidé. Sans parler du niveau d’équitation, une selle non adaptée au cavalier pénalisera sa monture, même si elle lui convient parfaitement. Des solutions alternatives existent, heureusement, notamment via des pads correcteurs ou la multitude de modèles, y compris d’occasion. La recherche est passionnante, car elle nous met sur un même pied d’égalité, en quelque sorte. Nous avons tous besoin de mieux comprendre le cheval, que nous soyons cavaliers débutants, vétérinaires chevronnés, cavaliers professionnels de haut niveau ou amateurs éclairés. En croisant nos spécialités et en restant attentifs également aux observations visuelles de douleur ou de mal-être (dont, par exemple, l’experte clinicienne Sue Dyson fait état dans son éthogramme du cheval monté, qui en liste les manifestations visuelles), nous pourrons poursuivre notre route avec le cheval, en gardant toujours en tête de valoriser son bienêtre à nos côtés.”
Cœur de la selle, l’arçon – traditionnellement en bois – est désormais complété par des matières répondant à différents besoins concernant confort, stabilité et liberté de mouvement.
© Prestige Italia
Quand la ferrure se fait baskets
L’acier est de plus en plus remis en question, tant au niveau des mors que de la ferrure. Ce matériau résistant issu de l’ère industrielle nous a longtemps été précieux et utile, mais son utilisation systématique ne vaudrait-elle pas quelques ajustements pour apporter davantage de mœlleux à nos équipements ? Les premiers “fers” non métalliques sont apparus en Europe entre les années 1990 et 2000 et ont peu à peu gagné en popularité dix ans plus tard avec, notamment, l’arrivée de la société française BlueShoes, fondée par deux frères soucieux d’apporter une révolution dans ce domaine. Après plusieurs années de recherche et développement, BlueShoes avance des fers composites modélisés et produits sur place par le maréchal-ferrant, à partir des mesures du pied paré prises au millimètre près.
Cette année, BlueShoes a rejoint la division Horseshoeing de la société française LIM GROUP, leader mondial de la sellerie haut de gamme et très engagée dans l’équipement équestre. “Nous avons investi dans les fers BlueShoes, car c’est une solution de ferrage avec de multiples atouts : son poids (deux fois plus léger qu’un fer en aluminium, soit entre 110 g et 120 g), la flexibilité des talons qu’il offre au sabot, la possibilité de procéder à un parage moins invasif (les fourchettes et la sole peuvent rester charnues), la réduction du bras de levier lors des appuis et, enfin, l’absence de longs retours de vibration – le retour de vibration est calculé en une foulée pour les BlueShoes contre sept pour les fers en aluminium. En résumé, c’est comme si le pied était nu, mais avec une protection”, commente Bertrand Pelletier, directeur général de BlueShoes. “L’essor du pied nu et d’une nouvelle forme de ferrure a entraîné un réel regain d’intérêt quand les athlètes de haut niveau ont commencé à performer de cette manière. Les fers BlueShoes sont modulables dans leur épaisseur, mais nous nous refusons à les réaliser trop épais et trop durables, de telle sorte qu’ils pourraient tenir de six à sept semaines, car le sabot doit être paré au maximum toutes les quatre à cinq semaines ! Nous ne sponsorisons aucun cavalier à ce jour, mais nous apprécions d’apercevoir l’éclair de nos fers bleus fouler les plus beaux terrains de concours. Les avancées sur le parage et les ferrures – sous toutes leurs formes – concernent la totalité de la filière équestre, quel que soit le profil de l’équidé. S’y atteler et pouvoir avancer une solution de protection et de liberté de mouvement est une grande motivation pour le présent et le futur”, conclut le directeur général.
“Nous sommes éleveurs et nous montons également en compétition, mes enfants et moi. Les chevaux sont, bien sûr, au cœur de notre quotidien, et nous faisons tout pour leur apporter les meilleures conditions de vie possibles”, appuie Grégory Rulquin, directeur de la marque Cheval Liberté. “La ferrure fait partie de celles-ci. Je croisais régulièrement Julien Anquetin en concours (cavalier de saut d’obstacles de haut niveau et cofondateur en 2024 avec le maréchal-ferrant Lubin Penna de la marque de semelles Horse Foot EVO, ndlr) et j’avais remarqué ses ferrures originales, aux allures de baskets (il s’agit d’une semelle en caoutchouc disponible en plusieurs épaisseurs et destinée à de multiples usages : en plaque complète ou avec une découpe au niveau des fourchettes, brochée ou collée, avec ou sans fers, pour trouver la solution la plus efficace à chaque cheval, ndlr). Cela m’a paru une évidence et une excellente alternative aux fers métalliques pour les chevaux qui pouvaient être inconfortables dans leurs appuis. J’ai rejoint la société Horse Foot EVO comme associé il y a deux ans, à la demande de Lubin et Julien, dans l’optique de lancer plus amplement la commercialisation. Le produit est abouti ; il reste désormais à le diffuser auprès des maréchaux, car le collage est spécifique et demande un petit temps d’apprentissage.”
À l’initiative du projet, Lubin Penna détaille : “Les chevaux bénéficient d’une meilleure vascularisation et d’un mouvement naturel, tout en étant protégés. Ce système est particulièrement efficace lors des transitions ferrage / pieds nus, permettant de les réaliser sans douleur. » Le haut niveau en est client, à l’image de Philippe Rozier ou encore Victor Bettendorf, qui utilisent les plaques Horse Foot EVO pour améliorer le confort de leurs chevaux au quotidien, qu’elles soient utilisées seules ou sous un fer. « Comme pour toute solution liée au bien-être animal, elle est à ajuster aux besoins de chaque individu, sans se braquer sur tel ou tel matériel. Pour nos chevaux qui en sont équipés, j’ai noté une belle différence de locomotion, confirmée également par les clients. Pouvoir avancer avec une solution aussi confortable a du sens à nos yeux”, complète Grégory Rulquin.
“Une selle ne devrait jamais être considérée comme un produit figé”, dicte la marque italienne ERREPLUS. Les prises de mesures permettent la création d’une selle et, ensuite, sa régulière réadaptation dans le temps.
© Aude Pierpaoli/ERREPLUS
Le mors en questionnement
Associé à l’équitation depuis près de quatre mille ans, le mors est majoritairement en métal, une matière résistante dans le temps et dissuasive lorsqu’elle vient durement au contact des chairs. Bien utilisés, sans force ni traction excessive, les mors conviennent très bien à bon nombre de chevaux, quand d’autres vont plutôt préférer des ennasures, c’est-à-dire des filets sans mors (side-pull, hackamore, etc.).
“On imagine assez peu les dégâts occasionnés par les mors en métal utilisés durement, tout simplement car on ne les voit pas au quotidien. C’est seulement lors du passage du technicien dentaire ou du vétérinaire que l’on peut les constater, via un pas d’âne qui écarte les mâchoires. Lacération, érosion des muqueuses, dents ébréchées… Ce n’est pas si exceptionnel, malheureusement”, regrette Isabelle Mollon, directrice de la marque de mors en polymère I-Bride, présente sur le marché depuis 2021. L’association de deux flexibilités et de trois amortis donne lieu à six modèles de canons, ce qui permet de faire un choix réfléchi selon les spécificités de son cheval et de son équitation. “Harold Feugas, technicien dentaire depuis une vingtaine d’années et ancien enseignant à l’École européenne de dentisterie équine (EEDE), est à l’origine de ce projet. Il observait une grande offre de mors, mais aucune ne permettait de régler l’amorti et la flexibilité. Pourquoi n’y avons-nous pas Hors-série / Équipement pensé plus tôt ? C’est une bonne question ! Sans doute parce que nous sommes un sport de tradition, d’héritage des savoirs, où l’on accepte de faire sans remettre en cause ce que nous disent nos aînés ; peut-être par habitude et parce que cela semblait très bien fonctionner jusqu’ici. L’intégration de nouveaux matériaux ou de nouvelles conceptions a également nécessité des évolutions réglementaires afin de pouvoir être prise en compte dans les référentiels existants.”
D’abord déstabilisants par leurs rondelles extérieures bleues et hexagonales, symbole de leur fabrication 100 % française, les mors I-Bride ont ensuite su séduire par le confort et la précision qu’ils apportent en bouche. “Nous avons longtemps eu la malheureuse idée de considérer le bien-être comme l’apanage du loisir, car : “Le sport, c’est être performant et dans le contrôle absolu, quitte à emboucher durement.” Un cheval blessé par son mors ne changera pas ses habitudes. Au contraire, il pourra progressivement s’habituer à l’inconfort et devenir moins réceptif aux actions du cavalier. Plus que d’opposer performance sportive et bienêtre, je pense qu’il est aujourd’hui possible de concilier les deux en étant davantage à l’écoute de nos chevaux. La plupart des cavaliers cherchent avant tout à bien faire ; c’est pourquoi l’information et la sensibilisation restent essentielles. Nous cherchons à le faire sur nos réseaux sociaux en expliquant le fonctionnement d’une bouche ou pourquoi tel cheval semble préférer tel mors, etc. Chacun de nos mors est disponible pour quatorze jours d’essai gratuit. Nous ne sommes pas là pour vendre à tout prix, plutôt pour que chaque cavalier puisse trouver une solution qui lui convienne et, surtout, à sa monture”, considère Isabelle Mollon.

