Kannan s’est éteint, un immense chef de race nous quitte

Incomparable tant par la quantité que par la qualité de sa reproduction, le KWPN Kannan a succombé à une crise cardiaque matin à l’âge de vingt-huit ans. Un temps numéro un mondial des étalons au classement WBFSH, le père de Nino des Buissonnets, champion olympique en titre, avait d’abord été remarqué pour ses exceptionnelles aptitudes de sauteur, successivement sous la selle de Siebe Kramer, Guido Bryuninx, François Mathy Jr et Michel Hécart. Ce crack à la trop courte carrière sportive n’aura toutefois pas manqué de marquer l’histoire comme reproducteur. 



Sportivement, l’année 2005 a été la plus prolifique pour le couple, deuxième du Grand Prix CSI 2* de Deauville, puis sacré champion de France à Fontainebleau.

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C’est un immense, incomparable, unique cheval qui nous a quittés ce matin, à l’aube de sa vingt-huitième année. Distribué depuis dix ans par le Groupe France Élevage qui avait récemment racheté la totalité des parts, Kannan est mort, mais laisse derrière lui une ribambelle de stars. 
 
“Ma femme et moi ne l’avons pas acheté parce qu’il était étalon, mais parce qu’il nous plaisait. Nous avons craqué pour ses qualités : il y avait lui et les autres, il était hors norme. Finalement, heureusement qu’il s’est révélé être un fantastique reproducteur, car sportivement, il a été décevant”. C’est avec ces mots que Michel Hécart avait évoqué le bai brun dans le numéro de décembre de GRANDPRIX International, en 2014. Ce cheval qui lui avait offert son premier titre de champion de France avant de l’accompagner dans ses premiers championnats d’Europe, en 2005 à San Patrignano. Celui dont il a tant loué les qualités, tout comme ses trois cavaliers précédents. 
 
Né le 18 avril 1992 chez les Kramer, de jeunes éleveurs établis à Oud-Beijerland, à vingt-cinq kilomètres de Rotterdam aux Pays-Bas, Kannan n’a pas immédiatement séduit les juges du KWPN, peu amènes avec les chevaux tardifs. “Nous l’avons emmené dans un concours local. Il a marché, trotté et galopé. Les juges ne lui ont pas trouvé un excellent galop, et ne l’ont pas autorisé à sauter en liberté. Peu de temps après, il a pu le faire dans un autre concours, où il a laissé une impression incroyable. Il sautait très haut et avec beaucoup de puissance”, s’était souvenu son naisseur Wobbe Kramer. 
 
Fin 1996, alors que Kannan n’avait encore que quatre ans, sa réputation dépassait déjà les frontières néerlandaises. Parmi d’autres curieux, Guido Bryuninx, un éleveur belge installé dans le Limbourg, entre Bruxelles et Maastricht, s’était intéressé de près à lui, avant d’en devenir le copropriétaire et le cavalier. 
“Je n’ai jamais vu Kannan sauter à cinq ans, mais on m’a souvent rapporté que les gens pensaient qu’il était préparé, tellement il sautait haut. Or, c’était juste sa qualité naturelle”, relatait en 2014 Michel Hécart, tombé sous son charme quelques années plus tard.
 
Kannan participe une première fois aux championnats du monde Jeunes Chevaux de Lanaken. En 1999, Guido Bryuninx en partage la monte avec François Mathy Jr, dont le père a acquis l’autre moitié du cheval. “Rien que marcher au pas avec lui me donnait l’impression d’être un grand chevalier, comme dans les films médiévaux. Il se déplaçait majestueusement. Je ne passais jamais inaperçu avec lui. Comme sur un parcours de golf, où les spectateurs suivent leur favori de trou en trou, le public se déplaçait systématiquement du paddock vers la piste. Dès que nous entrions en piste, nous n’entendions plus un bruit hormis les murmures de stupéfaction des gens à chaque saut. C’était impressionnant, je n’ai jamais vécu cela avec aucun autre cheval”. Le couple se qualifie pour le championnat du monde des sept ans.
 
Tout en gravissant les marches le menant vers le haut niveau, le mâle approuvé par les trois stud-books belges (Z, sBs et BWP) débute une carrière d’étalon pour le moins prometteuse. En effet, dès ses jeunes années, il saillissait déjà plus de trois cents juments par an. 
Au cours de l’hiver 1999-2000, alors que Michel Hécart se rend en Belgique pour acheter de nouveaux chevaux, Guido décide de lui montrer une vidéo de son protégé. “Ma femme et moi avons tout de suite été séduits par les qualités de Kannan. Nous avons voulu l’acheter mais il n’était pas à vendre”, se rappelait le cavalier. 
 
Quelques semaines après son séjour dans le Plat Pays, le Normand retrouve le grand étalon en piste au Sunshine Tour, à Vejer de la Frontera en Espagne. “C’était formidable de pouvoir le voir évoluer en concours. Nous avons ainsi pu l’analyser sous toutes les coutures, aussi bien en piste qu’au paddock, au box, en longe… Nous étions toujours sous le charme. Il sortait vraiment du lot. C’était un cheval avec une qualité de saut hors du commun. Il n’avait pas vraiment de défaut. Certains trouvaient que techniquement, il n’ouvrait pas assez son arrière-main lors du saut, mais comme il était très respectueux, il sautait très bien ainsi.”
Charmés par le cheval et convaincus de ses capacités sportives, Alexandrine et Michel transmettent alors une proposition très élevée aux propriétaires. Ces derniers, qui avaient joué la même carte avec l’éleveur quelques années plus tôt, ne se voient pas refuser une offre qui, à l’époque, paraissait démesurée pour un cheval de huit ans. La somme de deux millions d’euros, non confirmée par aucun protagoniste, a circulé avec beaucoup d’insistance. 
En 2000, Kannan foule ainsi pour la première fois le sol français. D’abord installé à Aix-en-Provence, le couple Hécart déménage au haras de la Roque, à La Roque-Baignard entre Lisieux et Cabourg, au cœur du Pays d’Auge. Dès sa première année, la paire se fait remarquer, contribuant même à la victoire de la France dans la Coupe des nations de Lisbonne, début juin, aux côtés de Nicolas Delmotte, Philippe Léoni et Éric Navet sur Discrete IV, Opaline van het Plutoniahof et Dollar du Mûrier, ainsi qu’à la deuxième place dans celle de Gijón, fin juillet, avec Xavier Caumont, Éric Navet et Hervé Godignon sur Baladine du Mesnil, Dollar du Mûrier et Diams III. Un an après leur première rencontre, Kannan et Michel Hécart se retrouvent à nouveau à Vejer où ils se classent à plusieurs reprises. Au mois de mai, le cheval découvre la belle piste en herbe de La Baule et dévoile, aux yeux de tous, son immense talent en signant un magnifique double sans-faute lors de la Coupe des nations, offrant ainsi à l’équipe de France, composée d’Hubert Bourdy, Thierry Pomel et Jacques Bonnet, sur Helios, Thor des Chaînes et Apache d’Adriers*HN, une flamboyante victoire à domicile.


“Un cheval frustrant”, Michel Hécart

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Dès la fin du printemps 2001, hélas, la carrière sportive de Kannan est mise en suspens. Blessé, il ne concourt qu’en février 2002 à Nantes, Bordeaux et Versailles. Il revient plus en forme et plus volontaire que jamais en 2003. Il offre à son cavalier l’une de ses plus mémorables chutes lors du Jumping de La Baule. “J’ai pris une petite gamelle ! Le soleil était descendu et le triple se trouvait alors face à lui. Je ne voyais rien. Il a sauté l’entrée comme il a pu, au milieu j’ai essayé de l’arrêter en pensant que ce n’était pas possible, mais il a sauté, et il est sorti tout seul de ce triple ! Cela montre la volonté du cheval, qui voulait toujours bien faire. Il ne se posait pas vraiment de questions”, en rigolait encore le cavalier qui a immortalisé en photo ce moment dans son bureau. Remis de ses émotions, deux mois plus tard, le couple décroche la médaille de bronze des championnats de France, au Grand Parquet de Fontainebleau, derrière Michel Robert sur Galet d’Auzay et Reynald Angot sur Dollar dela Pierre. 
 
En 2004, le Normand et son KWPN se classent à de nombreuses reprises, terminant deuxièmes du Grand Prix CSI 3* de La Courneuve, puis encore du Grand Prix CSIO 5* de Gijón, ainsi que quatrièmes du Grand Prix CSI 4* de La Corogne. La paire est logiquement sélectionnée pour participer aux Jeux olympiques d’Athènes, mais une nouvelle blessure la prive de cet événement majeur. “Ses blessures devenaient un peu mon lot quotidien. Sur le moment, ç’a été compliqué à gérer. Jean-Maurice Bonneau, notre sélectionneur, ne pouvait pas me prendre, car mon cheval manquait de fiabilité physique. Les bons moments, nous n’en profitions pas trop, car nous craignions toujours qu’il rencontre un nouveau problème. C’est d’ailleurs ce qui se passait à chaque fois…”, regrettait son cavalier.
 
En 2005, de nouveau en pleine forme, le fils de Voltaire se classe dans de nombreuses épreuves et offre à son cavalier la médaille d’or aux championnats de France, son premier grand titre. Sur le Grand Parquet, rien ne semblait pouvoir atteindre Kannan, qui a offert au public une parfaite démonstration de son talent. “Ça semblait facile pour lui. Je n’avais pas l’impression de l’embêter quand il sautait. Je l’installais au galop, puis il me suffisait de contrôler les distances de loin et lui faisait le reste. Quand la santé était là, il n’y avait aucun problème. Nous avions le sentiment que rien ne pouvait nous arriver”, se rappellait le sexagénaire il y a plus de cinq ans. Le duo est sélectionné aux championnats d’Europe à San Patrignano, qui se déroulent quelques semaines plus tard en Italie. Après un début prometteur, marqué par une cinquième place dans la Chasse, Kannan se blesse encore une fois et termine tant bien que mal ces championnats à la trente-et-unième place. 
 
Après cette amère expérience, Kannan ne reviendra jamais au meilleur de sa forme malgré plusieurs tentatives de Michel Hécart. “Je n’ai jamais su pourquoi il était si fragile. Nous avons fait de notre mieux : des dizaines de vétérinaires ont cherché, mais n’ont rien trouvé. C’était toujours quelque chose de différent, souvent tendineux, mais jamais à la même patte. Il était compliqué à gérer à cause de ça. C’est d’ailleurs pour cette raison que sa carrière sportive n’est pas très riche. Compte tenu de ses capacités, il n’a vraiment rien fait. De ce point de vue, c’est un cheval frustrant. Monter un cheval comme ça dans sa carrière, c’est très rare, et ne pas pouvoir l’utiliser sans savoir pourquoi, c’est vraiment difficile à vivre. Ç’a toujours été compliqué, d’autant plus qu’il fallait sans arrêt le remettre en route. Ça ne tenait jamais. Comme il était qualiteux et que j’avais envie d’y arriver, je me suis entêté. S’il avait été plus normal, il aurait été mis au pré depuis longtemps”, avoue son cavalier. “Quand je le montais, il se déplaçait très bien, on avait l’impression qu’il pouvait traverser une montagne. Il donnait l’impression d’être très solide, et à mon avis, il l’était. Mais dans le sport, on n’est jamais à l’abri d’une blessure. Malheureusement, sa carrière s’est arrêtée trop tôt”, regrettait de son côté François Mathy Jr. 


Une empreinte indélébile

Champion olympique à Londres avec Steve Guerdat, Nino des Buissonnets est l'un des meilleurs produits de Kannan.

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En 2008, le Normand tente une dernière fois sa chance à Comporta, au Portugal, puis à Tourgéville, hélas sans grand succès. Cette fois, la fin de la carrière sportive de Kannan a sonné. N’étant pas étalonniers, Michel et Alexandrine décident alors de le vendre : “À partir du moment où nous savions qu’il ne ferait plus de sport, nous ne voulions pas le garder. Cela ne nous intéressait pas du tout de vendre sa semence. D’ailleurs, nous ne savons pas le faire”.
Après avoir d’abord intégralement racheté Kannan, Kenneth Rehill, le boss de The Stallion Company, en revend une partie au Groupe France Élevage d’Arnaud Évain. En 2010 , le GFE en était devenu l’actionnaire majoritaire. 
 
Pour le GFE, l’achat de l’étalon est également apparu comme une évidence. “Nous l’avions repéré depuis longtemps. Chaque année, il saillissait une centaine de juments. Avant que nous l’achetions, il était déjà bien en vue”, expliquait en 2014 Brice Elvezi, directeur-adjoint du GFE.
 
Au regard de ses milliers de poulains et des dizaines de champions qu’il a engendrés, personne n’avait été étonné que Kannan devienne numéro un mondial au classement publié fin 2014 par la WBFSH. 
Parmi ses meilleurs produits, Kannan compte d’innombrables gagnants au plus haut niveau. On compte notamment l’incomparable Nino des Buissonnets, champion olympique à Londres en 2012 sous la selle de Steve Guerdat, Albfuehren’s Paille de la Roque, lauréate de la finale de Coupe du monde de Las Vegas en 2015 avec le même cavalier, Quabri de l’Isle, médaillé d’or par équipes aux Jeux panaméricains et lauréat du Grand Prix CSI 5* du CHI de Genève en 2016, Molly Malone, gagnante en Grands Prix CSI 5* avec le prodige irlandais Bertram Allen, Toupie de la Roque, la crack de Julien Épaillard, Diva, avec laquelle Ben Maher a pris part aux championnats d’Europe d’Aix-la-Chapelle en 2015, Quorida de Trého, lauréate de Grands Prix CSI 5* avec Romain Duguet, Tokyo de Saint Fray, classé en Coupes du monde avec Christian Ahlmann, bon nombre de chevaux de la Roque dont Quracao, Uthope, Salto et Kenzo, Oh d'Éole, gagnante en CSI 5* avec Kevin Staut notamment… Et bien plus encore ! Le SIRE comptabilise trente-quatre produits indicés au-delà de 160.