Madeleine Tézenas du Montcel a trouvé sa fontaine de jouvence

Récemment faite chevalier des Arts et des Lettres, Madeleine Tézenas du Montcel, sculptrice officielle de l’Air et de l’Espace, compte parmi les artistes contemporains de renom ayant fait du cheval une source d’inspiration de prédilection. En perpétuelle quête d’équilibre, la Toulousaine défie le temps qui passe avec un talent admirable.



« La Cabriole à la main », bronze, 49 x 40 cm.

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Madeleine Tézenas du Montcel a vu le jour à Versailles en 1936, en pleine ère du Front populaire. Aujourd’hui âgée de quatre-vingt-trois ans, l’artiste se souvient très bien de ses jeunes années dans la cité royale. «Avoir vécu et grandi dans cette ville pleine de sculptures et de statues m’a comme baignée dans l’art. Je me rappelle notamment ce parc extraordinaire où nous allions quand j’étais petite. Versailles est un lieu magique. Et à cette époque, c’était encore assez sauvage. Je garde le souvenir d’un événement qui ne m’a jamais quittée, et qui a sûrement joué un rôle décisif dans ma vocation. J’avais sept ans. Je me promenais dans la forêt avec ma mère. À un moment, j’ai entendu le chant du coucou, et puis l’écho et la résonance de ce chant dans le bois… D’un seul coup, j’ai vu l’espace s’ouvrir, s’organiser et prendre une profondeur qui m’étais jusqu’alors inconnue.»
 
Bien que son père travaille pour la Banque franco-polonaise, à Paris, l’enfant n’en baigne pas moins dans un univers très teinté d’art. «Je suis un peu venue au monde dans une famille d’artistes. Le frère de ma mère était peintre. Quant à ma mère, elle était très douée en aquarelle – nous nous y adonnions même toutes les deux. Et mon père, passionné par la littérature, était un homme très cultivé. Il m’a d’ailleurs transmis cela, dans le sens où toute ma sculpture est marquée par ce que je lis.» Du reste, sa mère décèle rapidement son talent. «Elle a vu que j’avais cela en moi, alors elle m’a inscrite aux cours du soir de l’École des beaux-arts de Versailles ainsi qu’à un atelier de peinture.»
 
Après quelques années passées à observer et griffonner, Madeleine débute la sculpture à quatorze printemps. Cet art qui ne la quittera plus. À dix-sept ans, elle attire l’attention de l’un ses professeurs. «Il m’a dit que j’avais énormément progressé et que je devrais me présenter au concours préparatoire des Beaux-Arts de Paris.» La soutenant sans réserve, les parents de l’adolescente lui conseillent de tenter sa chance en peinture, «car ils estimaient que la sculpture était trop dure, mais je n’ai pas réussi le concours.» Qu’à cela ne tienne, toujours aidée de ses parents, Madeleine fait ses valises et prend la direction de l’Italie. «J’ai passé un an à l’Académie des beaux-arts de Rome où je n’ai pratiqué que la sculpture. L’Italie est un pays extraordinaire qui m’a beaucoup apporté», salue-t-elle. Les cours en italien et cette immersion dans l’univers antique de la Ville éternelle porte ses fruits. «Quand je suis rentrée en France, j’ai réussi le concours des Beaux-Arts de Paris du premier coup !»


« Bonheur équestre », bronze.

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Un nouveau chapitre de sa vie commence. Plongée dans ses domaines de prédilection, Madeleine se nourrit des enseignements qu’on lui dispense. «Je devais passer le bac mais comme j’ai intégré les Beaux-Arts, je m’y suis consacrée pleinement. Je ne voulais pas manquer cela car c’était ma voie. Cette expérience a d’ailleurs été formidable. À cette époque, les élèves des Beaux-Arts apprenaient vraiment des choses : nous avions des cours d’architecture, d’histoire de l’art et d’anatomie, y compris sur des cadavres.» Après six années passées dans cette prestigieuse école, Madeleine Tézenas du Montcel envisage de rejoindre la merveilleuse Villa Médicis, abritant l’Académie de France à Rome, mais son destin en décide autrement. «J’ai rencontré l’homme qui est devenu mon mari et nous sommes partis nous installer dans le Midi.» Pendant vingt ans, elle met même sa carrière d’artiste entre parenthèses. Installée à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, elle se consacre principalement à l’éducation de ses enfants.
 
En 1980, à quarante-quatre ans, Madeleine décide de changer de vie et s’installe à Toulouse. L’art, la sculpture et la création refont surface comme une évidence. « Je me suis inscrite à un centre culturel en tant qu’élève », raconte-t-elle. Trois semaines plus tard, la structure lui demande déjà de prendre en charge les cours de dessins. «À ce moment-là, je me suis donné dix ans pour gagner ma vie avec la sculpture. J’étais tellement frustrée d’avoir abandonné tout cela pendant quinze ans que les choses sont allées très vite.» En 1986, elle rencontre André Turcat, alors pilote d’essai du Concorde. Elle lui présente son travail, lequel tape dans l’œil de la famille de l’illustre Antoine de Saint-Exupéry. Elle réalise alors le buste de l’aviateur-écrivain qui trône aujourd’hui encore non loin de l’hôtel des Invalides, à Paris. Après avoir réitéré avec Jean Mermoz et bien d’autres légendes de l’aviation, Madeleine Tézenas du Montcel est nommée sculptrice officielle de l’Air et de l’Espace en 1992. Dans un même esprit, elle réalise également des sculptures monumentales pour l’armée française.
 
À cette époque, le cheval n’a pas encore fait irruption dans son univers créatif. «Un jour, j’ai été contactée par le Cadre noir de Saumur, où certaines personnes avaient vu mon travail.» L’artiste ressent alors un véritable coup de foudre pour l’animal. Bien qu’elle n’ait jamais vraiment pratiqué l’équitation, elle avait déjà eu l’occasion d’approcher l’animal lorsqu’elle était enfant, grâce à des voisins cavaliers. Madeleine avait même assisté à quelques compétitions, mais ce sport n’était pas fait pour elle. «Il m’est arrivé de monter, mais cela ne m’intéressait pas. Ce que j’aimais, c’était la beauté de cet animal, son élan et son côté extrêmement vivant. Même à l’arrêt, un cheval reste à l’affût.» De sa rencontre avec l’institution saumuroise naissent une vingtaine de sculptures dont «La Cabriole à la main», création représentant le mieux son travail. «Ce n’est pas qu’un cheval, c’est le rapport de l’homme avec le cheval. C’est aussi une sculpture construite de façon architecturale, avec une construction entre les vides et les pleins», décrit-elle.

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Madeleine continue alors à se consacrer au cheval mais dans un style tout à fait différent. «Je me suis intéressée aux grottes ornées de l’Ariège, découvertes au siècle dernier. On y trouve de très anciennes peintures de chevaux, datant de plus de dix-sept mille ans, qui ont constitué une belle source d’inspiration. Ces équidés étaient très semblables à ceux que l’on peut voir actuellement lors de la transhumance des Mérens», apprécie- t-elle. Prolifique, Madeleine Tézenas du Montcel collectionne les projets, tant est si bien que du nord au sud et d’est en ouest, l’artiste expose sa patte et son œuvre partout en France. Pêle-mêle et parmi tant d’autres, citons le monument dédié au défunt pape Jean-Paul II acquis par un lycée de Compiègne, le buste de Dominique Baudis réalisé pour la ville de Toulouse, le cheval de bronze acheté par le conseil départemental du Loiret ou encore les ailes monumentales en aluminium et cuivre visibles au Palais de la découverte. «À l’occasion d’une exposition à Neuilly-sur-Seine, les descendants de Camille Claudel sont venus me voir et m’ont laissé un petit mot me disant que je travaillais selon eux dans sa continuité.» Ce compliment touche en plein cœur la sculptrice, véritable admiratrice de cette figure de l’art français.
 
Aujourd’hui encore, à quatre-vingts ans passés, la Toulousaine poursuit son œuvre avec une passion intacte. «J’ai l’impression d’avoir toujours sept ans. Je dirais même que plus je vieillis, plus je me rapproche de ce moment inaugural. Créer, c’est continuer de faire surgir de mon geste de sculpteur cette petite musique qui le guide et qui a jailli un jour de cette chambre d’écho sensationnelle qu’est la forêt.» Le processus est immuable : après quelques croquis, Madeleine passe rapidement à la terre pour travailler en volume. «C’est une matière extraordinaire car avec un bloc, vous faites tout ce que vous voulez.» Une fois son travail abouti, viennent ensuite le moule en élastomère, la cire, le ciment et finalement le bronze. Artiste complète, elle reprend parfois ses pinceaux pour accompagner ses sculptures.
 
Fidèle à la passion de son père, Madeleine Tézenas de Montcel, récemment faite chevalier des Arts et des Lettres par Franck Riester, le ministre de la Culture, s’adonne encore à la lecture trois heures par jour Consciente des évolutions du monde mais sans pessimisme sur le temps qui passe, elle consacre aussi son temps à l’enseignement, à la transmission et à quelques jeunes poulains qu’elle tente d’orienter. «Une fois par mois, je m’occupe de quatre ou cinq élèves, que je pousse tant que je peux», s’amuse-t-elle à préciser. «Transmettre est un devoir vis-à-vis de la création artistique, même si c’est fatigant.» L’artiste caresse le rêve avoué qu’ils poursuivent le travail de recherche qu’elle a mené toute sa vie. Souhaitons-lui que ce vœu soit exaucé.