Pierre-Henri Renault, maréchal-ferrant au service des stars

C’est l’histoire de l’un des meilleurs maréchaux-ferrants à qui on avait juré qu’il ne parviendrait jamais à exercer ce métier. Originaire de Chalain-le-Comtal, un petit village rhônalpin, Pierre-Henri Renault s’est rendu indispensable à ses clients, à savoir quelques-uns des meilleurs chevaux de saut d’obstacles. Retour sur un itinéraire extraordinaire.



© Eric Knoll

"J'ai commencé par une école de guide de haute montagne, mais j’avais un problème au genou. J’étais un peu bancal !“, plaisante Pierre-Henri Renault, le visage détendu et les yeux tournés vers le jardin de ses parents, où il vient parfois profiter d’un week-end de repos. Les chevaux ont toujours fait partie de sa vie, de près ou de loin. Enfant, son père, ancien jockey, en compte quelques-uns voués à la balade, pour lesquels le maréchal-ferrant du coin vient de temps en temps. Un rendez-vous que Pierre- Henri ne rate pour rien au monde. “Tailler le pied du cheval, observer la fumée, distinguer les clous… Je percevais un côté mystérieux, mythique et ancestral dans ce métier. C’est une manière de faire qui n’a jamais changé !“, se souvient-t-il, séduit. Monter à cheval ne l’intéresse pas, il a le vertige. En revanche, ces grands animaux ne l’impressionnent guère. À dix-sept ans, certain de vouloir à son tour embrasser la maréchalerie, il part pour la Belgique, à Bruxelles, afin d’intégrer une école spécialisée. Après avoir suivi la formation pendant deux ans, il n’obtient curieusement pas le diplôme. “Mes professeurs ont refusé de me le décerner car ils disaient que ce métier n’était pas fait pour moi“, se rappelle-t-il, encore touché par ces propos. “Ils m’ont vivement conseillé de travailler dans un bureau.“ 

Attristé, le jeune homme se tourne alors vers ses parents qui, eux, sont loin de douter de ses capacités. “Je savais que Pierre-Henri se débrouillerait pour y arriver », raconte fièrement sa mère Irène. « Il aimait trop ce métier pour l’abandonner.“ Ne se laissant pas décourager, l’intéressé rejoint dans un premier temps les Compagnons du Devoir – association destinée à la formation et à l’apprentissage de plusieurs métiers suivant les traditions du compagnonnage -, et parcourt plusieurs pays pendant cinq ans, avant d’être admis au Centre sportif d’équitation militaire (CSEM) de Fontainebleau afin d’y effectuer son service militaire. Employé, il y découvre et s’entiche du monde des courses. “À part pendant l’époque de Jappeloup, le saut d’obstacles n’était pas aussi populaire que les courses“, décrit le quadragénaire. “Pendant des années, j’ai travaillé un peu partout pour les Trotteurs, notamment à Maisons-Laffitte. Assister aux entraînements et aux soins dans les coulisses, puis voir les chevaux performer est une grande fierté. Il n’y a pas plus sportif que les courses. C’est vibrant !“ C’est alors qu’il entend parler d’un certain Jean-Louis Brochet, un maréchal-ferrant considéré comme une sommité dans le métier. Pour cause, le Seine-et-Marnais a longtemps été en charge de l’équipe de France de saut d’obstacles, qu’il avait notamment accompagnée aux Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, dont les Bleus étaient d’ailleurs revenus avec la médaille de bronze individuelle d’Alexandra Ledermann et Rochet Rouge*M. En parallèle, Jean-Louis Brochet forge à l’École nationale vétérinaire d’Alfort ainsi qu’à la clinique de Grosbois, en Île-de-France. “Sa collaboration avec les cliniques dévoilait une autre facette du métier, et cela m’intéressait“, explique Pierre-Henri. “Là-bas, les chevaux arrivaient parfois avec de lourdes pathologies ou des douleurs, et il fallait être là pour les soigner. C’était ce qu’il y avait de mieux, et Jean-Louis était un maître en la matière !“

Séduit par son professionnalisme, Pierre-Henri rêve désormais de travailler avec Jean- Louis Brochet. “Je voulais faire mon métier, mais je voulais le faire bien“, confirme-t-il. “C’était ma ligne conductrice, et j’avais de l’ambition. Pour être bon, il faut travailler chez les bons, avec des gens qui vous font progresser et vous donnent l’envie.“ Mais le combat est rude pour assister l’un des meilleurs maréchaux de la planète. Entêté et motivé, le jeune homme prolonge son service militaire de six mois. Un choix qui ne ravit pas tout le monde, notamment sa mère. “J’étais en colère ! Je lui disais : “Et s’il ne te prend jamais, que vas-tu devenir à l’armée ?” À vingt-trois ans, le Ligérien obtient enfin sa place aux côtés de Jean-Louis, auprès duquel il assistera l’équipe de France. Au fur et à mesure, le jeune apprenti bascule sans regret dans le saut d’obstacles. “L’adrénaline, le challenge, la compétition… Toutes ces sensations découvertes dans les courses, je les ai retrouvées dans le jumping.“ Jean-Louis étant un expert renommé des cas spéciaux relevant de l’orthopédie, le duo est régulièrement en déplacement aux quatre coins du monde. S’il a déjà la passion du métier, Pierre-Henri boit les conseils de son maître, qui lui transmet notamment l’importance de la complicité avec le cheval. “Le comprendre était primordial pour lui“, reconnaît l’ancien élève. “Il répétait : “Le cheval nous fait vivre. Si on peut nourrir la famille, c’est grâce à lui. Nous lui devons tout”. Nous intervenions sur des chevaux qui souffraient, et j’ai appris à voir quand ils allaient mieux. Tout est dans leur attitude et leur regard. Comme disait Jean-Louis : “Un cheval ne parle pas, mais si tu l’observes, c’est un grand bavard.”, dit Pierre-Henri avec émotion. Disparu tragiquement à seulement cinquante ans en 2002, emporté par un virus foudroyant, Jean-Louis Brochet a laissé un grand vide chez tous ceux qui l’ont côtoyé. Au-delà de son immense peine, Pierre-Henri se doit de garder le cap. “Il y avait des gens, dont ma famille, qui comptaient sur moi… Je n’avais pas envie de décevoir !“ Mais après ce drame, perpétuer le travail de son mentor n’est pas chose aisée. Certains clients ne le rappellent pas. Un seul accepte de lui accorder sa confiance : Bruno Broucqsault.



Dilème de Cèphe ou le début du succès.

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Dilème de Cèphe, partenaire emblématique du cavalier nordiste Bruno Broucqsault, a besoin de soins particuliers, demandant une forge sur mesure. Pierre-Henri relève le défi. Bien lui en a pris ! Peu à peu, le crack se sent mieux dans ses sabots, gagne en performance, à tel point qu’il intègre l’équipe de France. Après de nombreuses victoires, notamment dans les Grands Prix des CSIO 5* de Rome et Barcelone en 2003, le couple s’adjuge la finale de la Coupe du monde de Milan l’année suivante. Une victoire inoubliable pour le couple, et historique pour la France, Bruno Broucqsault restant le seul Tricolore à avoir décroché ce trophée. Cette victoire est aussi l’annonce d’une carrière en solo prometteuse pour le maréchal. “Le petit cheval du Nord habitué aux CSI 2* qui devance tous les grands champions et remporte la finale de la Coupe du monde ? Tout le monde s’y est intéressé !“, s’exclame fièrement Pierre-Henri. En parallèle, Bruno Broucqsault vend Hooligan de Rosyl, avec lequel il vient de remporter le Grand Prix CSI-W 5* d’Oslo, au Néerlandais Jan Tops, qui le confiera ensuite à son cavalier allemand Daniel Deusser. Le marchand de chevaux réputé réclame alors les services de Pierre-Henri pour la ferrure de son nouvel étalon, qui nécessite un ferrage spécial. Peu de temps après, le mythique petit alezan Itot du Château débarque dans les écuries de Valkenswaard. “À partir de là, je m’en suis occupé pendant quatorze ans non-stop. J’étais dans les petits papiers de Jan Tops !“ Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, le maréchal rencontre ensuite le Portugais Eduardo Felix, vétérinaire du champion olympique Éric Lamaze, qui lui propose de s’occuper du légendaire Hickstead. “J’ai commencé à voyager dans le monde entier pour ferrer des chevaux“, se réjouit encore l’intéressé. “Tout s’est enchaîné très vite. Hickstead était aux écuries Stephex, donc j’ai également pu m’occuper des chevaux de Daniel Deusser, Lorenzo de Luca, Denis Lynch, Cian O’Connor ou Danielle Goldstein…“ Cela fait maintenant douze ans que Pierre-Henri collabore avec le Canadien Éric Lamaze, dont il s’occupe de presque tous les chevaux. Jessica Springsteen et Eve Jobs font également partie des clients pour lesquels il traverse régulièrement l’Atlantique.

Les rendez-vous avec le maréchal- ferrant toutes les six semaines ne changent pas, même pour les stars du saut d’obstacles. S’occuper de cracks qui disputent les plus grandes compétitions oblige à une disponibilité à toute épreuve. Chaque début de mois, Pierre-Henri réclame donc à ses clients la liste de leurs prochains concours afin de s’organiser au mieux. Malgré ça, tout ne se déroule pas toujours comme prévu. “Il arrive évidemment qu’ils modifient leur agenda“, explique-t-il. “Qui dit changement de lieu dit aussi changement de date, et donc de rendez-vous. De fait, je dois parfois me rendre en concours. Je prépare du matériel qu’ils emmènent dans leur camion.“ De son côté, lorsqu’il voyage en avion, Pierre-Henri n’emporte que le strict minimum de son matériel personnel, rangé dans une petite sacoche, en soute. En cas de long périple, il s’équipe plus sérieusement, “sinon c’est du bricolage “.



“Même si j'adore mon métier, il est lourd à porter“

Mais avec les années, l’accélération du rythme des compétitions commence à peser lourd sur les épaules du maréchal-ferrant. “J’adore ce que je fais et j’ai toujours la même passion pour mon métier“, affirme- t-il. “Mais avec le recul, je me rends compte que je travaille essentiellement pour la réussite du cavalier, et je crois en avoir fait un petit peu le tour. La pression, les résultats… Parfois, on oublie l’essentiel : le cheval.“ Après avoir sillonné tous les plus beaux terrains de concours avec sa mallette d’outils, côtoyé les meilleurs pilotes et ferré les plus grands champions, Pierre-Henri semble ainsi changer de regard sur son activité. Il s’en rend compte en comparant sa situation actuelle avec celle d’avant, lorsqu’il pouvait encore prendre le temps. Désormais, les chevaux reviennent de concours pour y repartir le lendemain, et parfois, une seule demi-journée est réservée aux soins de leurs sabots. Un laps de temps court, qui ne convient pas au professionnel pour qui la liste d’athlètes à ferrer est de surcroît de plus en plus longue. “On n’a plus le temps de les ferrer. Je regrette l’époque où l’on prenait le temps, où une complicité avec le cheval s’installait. Tout mon temps est dédié à la compétition, et je n’en ai plus ni pour les chevaux, ni pour moi“, dévoile le mari et père de famille avec une pointe de nostalgie. “J’ai ferré plusieurs champions olympiques, du monde et d’Europe, alors je connais bien cette sensation de participer aux plus grandes victoires. Je voudrais pouvoir prendre plus le temps.“ Pierre-Henri aimerait ralentir le rythme. Diminuer sa quantité de travail. D’autant plus que selon lui, le sport a énormément changé ces dernières années. Par exemple, ses aller-retours aux États-Unis sont aujourd’hui bien moins excitants qu’avant. “Maintenant, j’y vais dix fois par an, je connais tout par coeur !“, avoue-t-il. “Parfois, je n’ai qu’une envie, c’est rentrer chez moi ! Encore une fois, même si j’adore mon métier, il peut être lourd à porter.“ À une époque où les chevaux coûtent de plus en plus cher et sont de plus en plus sollicités, la pression s’est de facto alourdie pour tous ceux qui en ont la responsabilité. Et en cas de pépin, aussi minime soit-il, le maréchal est souvent désigné comme le premier responsable. Lorsque cela arrive, le quadragénaire sait réagir de façon professionnelle et raisonnable en trouvant l’origine du problème. “Aujourd’hui, cela ne me fait plus peur“, constate-t-il avec sagesse. “Avant, je pouvais passer des nuits blanches à revivre le parcours d’un cheval et imaginer ce qui avait pu lui arriver… Il faut accepter ces conditions, sinon, on ne tient pas.“

Conscient de compter une précieuse clientèle, Pierre-Henri est aujourd’hui animé par l’envie de transmettre ses connaissances. “C’est quelque chose que j’aimerais développer“, confie-t-il. “Je commence d’ailleurs à donner quelques cours de maréchalerie, qui intéressent beaucoup les femmes“, car il s’avère que ces dames sont de plus en plus nombreuses à postuler. Une chance selon Pierre-Henri, car elles auraient davantage de finesse dans leur appréhension du cheval, une règle d’or dans ce métier. “C’est une tâche difficile et physique, mais quand on la fait intelligemment, avec les mouvements adaptés, la bonne approche et le contact adéquat, le cheval se sent bien et il n’y a aucun problème.“ Si le geste est primordial, le métier requiert aussi un mental d’acier. Pour cela, Pierre- Henri en est un parfait exemple. “C’est l’ambition qui m’a mené jusqu’ici, en plus de l’amour de mon métier. J’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables qui m’ont transmis cette passion. Il faut croire en ses rêves et s’en donner les moyens. On ne m’a rien mis dans les mains, pas fait de cadeaux, je n’ai aucun diplôme et j’ai tout appris sur le tas. Mais j’y ai cru et je me suis battu en ne rechignant jamais à la tâche. J’ai déjà travaillé avec des sinusites, des maux de dos à ne plus pouvoir enfiler mes chaussettes !“