“L’envergure de cette crise prend une toute autre mesure par rapport aux tracas de chacun”, Camille Judet-Chéret

Auteure d’un début d’année remarquable avec Duke of Swing, le cheval de la princesse de Thaïlande Sirivannavari Nariratana, Camille Judet-Chéret a fait parler d’elle ces derniers temps. Installée avec son compagnon Corentin Pottier dans les écuries de Pamfou dressage, fondées par ses parents Jean-Claude Chéret et Isabelle Judet-Chéret, juge internationale jusqu’en CDI 5*, la jeune femme de trente ans a indiscutablement une tête bien faite. Diplômée d’un master de communication à Sciences Po Paris, celle qui dispense ses conseils techniques dans les pages du magazine GRANDPRIX a livré ses impressions sur l’exceptionnelle crise sanitaire engendrée par le Covid-19, son début de saison réussi, les conditions spéciales du CDI 4* de Dortmund, ses ambitions sportives ainsi que le concept de vidéos qu’elle a lancé avec sa maman. 



Comment traversez-vous cette période de confinement ? 

Je pense que nous sommes extrêmement chanceux car notre système n’est pas vraiment chamboulé par rapport à notre fonctionnement habituel. Nous avons la chance de pouvoir compter sur la quasi-totalité de notre équipe, ce qui constitue un sérieux avantage. Pamfou dressage n’est par ailleurs pas vraiment une écurie de propriétaires puisque nous n’en comptons que cinq ou six. Leurs chevaux sont en pension travail ce qui signifie que les propriétaires ne viennent les monter que le week-end la plupart du temps. Cela ne modifie donc pas beaucoup notre charge de travail. Pour le reste, nos écuries sont essentiellement composées de chevaux en dépôt-vente ou de concours. Habituellement, nous nous déplaçons beaucoup pour le commerce de chevaux et de nombreux cavaliers viennent prendre des cours dans nos installations, ce que n’est évidemment plus le cas en raison du confinement. 

 

Plus largement, comment percevez-vous cette situation exceptionnelle ? 

Avec peu de sérénité… Nous avons pour la plupart été imprudents et surpris car nous pouvons honnêtement dire que nous avons à peu près tous minimisé la gravité de la situation. Je ne sais pas si nous voulions nous rassurer ou si nous n’avions pas saisi l’ampleur de la crise. Les gens ont mis du temps à s’en rendre compte, et nous les premiers, car nous étions encore au CDI 4* de Dortmund le week-end lors duquel tous les concours ont commencé à être annulés à la dernière minute. Nous étions un peu à côté de la plaque, sûrement par méconnaissance. D’ordinaire, chacun est concentré sur ses propres soucis, donc mon premier réflexe a été de penser aux concours annulés alors que le problème est bien plus important que cela. L’envergure de cette crise prend une toute autre mesure par rapport aux tracas de chacun. Nos vies changent, notre quotidien et nos programmes de concours avec, certains se réveillaient tous les matins en pensant aux Jeux olympiques alors qu’ils sont finalement reportés… Au final, tout cela n’est pas si grave et il est agréable de temps en temps de réaliser que toutes ces choses qui nous animent au quotidien sont quelque part secondaires face à une telle situation. Je ne suis pas de ces gens qui soutiennent que cette crise va changer la face du monde et qu’elle nous permettra de revoir toutes nos valeurs. Il ne faut pas rêver, la société de consommation reprendra malheureusement le dessus. Cela donne tout de même à réfléchir, ce qui est salvateur de temps en temps. 


Votre saison 2020 avait débuté sur les chapeaux de roues avec deux Grands Prix à plus de 70%, et plus de 73% par deux fois en Grand Prix Spécial aux CDI 4* de Lier et Dortmund. Quel regard portez-vous sur votre entame de l’année avec Duke of Swing ? L’annulation et le report des compétitions ne sont-ils pas d’autant plus frustrants ? 

En effet, 2020 débutait vraiment bien et il représentait une opportunité assez exceptionnelle pour moi. Il s’agit toutefois d’un cas assez particulier car Duke appartient à la princesse de Thaïlande Sirivannavari Nariratana, l’une de nos élèves. Je n’ai jamais eu de plan précis avec ce cheval car la situation est provisoire en attendant que la princesse en reprenne les rênes. Mon rôle est de le préparer et d’entrainer sa cavalière lorsqu’elle vient le monter. Nous avons toujours pris les concours les uns après les autres, il s’agit pour moi d’une sorte de bonus d’avoir la chance de le monter lors d’épreuves. J’aurais trouvé cela super que nous puissions poursuivre sur cette lancée, mais il ne s’agit pas non plus d’une grande déception car je n’ai pas réellement de plan et d’objectifs clairement définis avec ce cheval.

 



“Le CDI 4* de Dortmund était vraiment particulier”

Camille Judet-Chéret est ici en selle sur Duke of Swing, le cheval de la princesse de Thaïlande Sirivannavari Nariratana.

© Collection privée

Alors que vous concouriez à Dortmund les 13 et 14 mars, le CDI 4* s’est tenu en huis clos en raison de la pandémie de Covid-19, avant que la dernière journée du CSI ne soit annulée. Quelle était l’atmosphère lors de cette compétition ? 

J’ai eu beaucoup de chance car je n’étais pas sensée y aller étant donné que la France comptait seulement deux places que la Fédération française d’équitation avait allouée à Marc Boblet et Jean-Philippe Siat. N’étant pas sélectionnable pour les Jeux qui devaient se tenir en 2020 et même si je fais partie du Groupe 2 et que j’ai droit à des places en CDI 4*, il a toujours été clair avec la FFE que la priorité irait aux cavaliers susceptibles de défendre la France à Tokyo. Je savais donc que j’aurais les places restantes dès le départ. L’organisateur du CDI 4* de Dortmund m’a appelé le mercredi en me disant qu’il y avait un désistement et que je pouvais présenter mon cheval à la visite vétérinaire le lendemain et prendre part au Grand Prix le vendredi. Je n’ai pas hésité une seconde et j’ai sauté sur l’occasion, d’autant plus que je ne conduis pas le camion poids lourd moi-même (rires) ! Corentin (Pottier, son compagnon, lui aussi co-gérant et cavalier à Pamfou dressage, ndlr) n’était pas aussi ravi que moi car il savait qu’il devrait conduire pendant dix heures le lendemain (rires). Au même moment se tenait le CDI 5* de Bois-le-Duc, qui a été complètement annulé à une heure du coup d’envoi du Grand Prix alors que certains couples étaient déjà en train de s’échauffer dans la carrière de détente. Pendant toute la durée de la compétition, j’ai actualisé la page Facebookdu CDI de Dortmund en me disant qu’il finirait par être annulé. J’ai finalement pris part au Grand Prix, lors duquel je me suis qualifiée pour la Libre. Pour moi, même si les gradins étaient vides, ce concours était vraiment impressionnant car j’ai très rarement monté dans une piste comme celle-ci. Les organisateurs ont tout fait pour maintenir la compétition et que les conditions soient les plus fidèles à ce qu’elles auraient dû être mais c’était malgré tout un peu glauque. La piste est énorme et les gradins importants mais ils étaient déserts. C’était vraiment très particulier… Il y avait une dizaine de personnes en bord de piste et même si Corentin est le meilleur des supporters et qu’il a hurlé à la fin de mes épreuves, le silence était de plomb. Il y avait même un juge en moins, car l’un n’a finalement pas pu venir et qu’il n’a pu être remplacé compte tenu de la situation. 

 

Avez-vous comme objectif d’intégrer l’équipe de France de dressage ? 

C’est assez difficile pour moi de répondre à cette question car il ne s’agit pas réellement de ma décision. Le cheval qui pourrait me le permettre actuellement ne m’appartient pas et n’est pas vraiment destiné à cet objectif, même si cela ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas s’agir d’une étape dans sa formation. Je travaille pour cela et si j’ai cette opportunité un jour, j’espère être prête. Je ne suis pas quelqu’un qui me réveille le matin en me disant que mon but dans la vie est d’aller aux Jeux olympiques et d’être championne de France. En revanche, je veux sélectionner et dresser des chevaux pour qu’ils atteignent le niveau Grand Prix avec les meilleures performances possibles. 

 

Comptez-vous des chevaux dans vos écuries qui pourraient vous le permettre ? 

J’ai beaucoup de chance car mes parents, qui sont des professionnels, ont toujours anticipé. Lorsque j’ai eu mon premier poney maître d’école, ils ont acheté un jeune poney, lorsque je concourais à poney, ils ont acheté un jeune cheval et ainsi de suite. J’ai commencé les Juniors avec une jument de six ans très inexpérimentée. Cela permet d’assurer la relève tout le temps. Dorénavant, la situation est un peu plus délicate car nous devons équiper deux cavaliers de haut niveau, Corentin et moi. Nous achetons des poulains donc le temps est long avant de pouvoir savoir s’ils ont le potentiel du haut niveau, mis de côté tous les risques de blessure, les retards de progression etc. Nous avons beaucoup de chevaux, et pour ma part, je compte notamment sur Scoop du Bois Luric, deuxième du Grand National en 2018. Il concourt aussi en CDI 3* et représente un bon deuxième cheval de Grand Prix. J’ai également une jument de huit ans, Dancing Highness, qui débute le Petit Tour, ainsi qu’un cheval de sept ans, Fontainebleau, qui concourt en épreuves Jeunes Chevaux. Nous les avons achetés poulains donc c’est vraiment sympa de les avoir formés depuis le début et de les connaître par cœur. Au total, nous devons avoir environ douze jeunes chevaux à nous partager avec Corentin. Nous sommes bien lotis par rapport à beaucoup de cavaliers car nous avons toujours acheté des poulains en pensant à l’avenir. 

 



“L’exposition sur les réseaux sociaux est parfois difficile à gérer”

Pendant cette période de confinement, vous et votre maman Isabelle Judet, juge internationale de dressage, avez lancé une série de vidéos dans lesquelles cette dernière commente et juge des reprises de tout niveau. Comment vous est venue l’idée et quels sont les retours ? 

J’ai trente ans et à la base je ne suis pas vraiment au point concernant les réseaux sociaux et Youtube. Je fais des efforts mais ce n’est pas très naturel (rires). Il y a quelques temps, nous avions fait des vidéos sur Youtubedont quelques vlogs. Au début du confinement, une de nos amies très proche et élève m’a dit qu’il serait temps de relancer ces vlogs, mais cela me demande trop d’efforts. En revanche, nous avons voulu réfléchir à quelque chose de différent. Plutôt que de travailler moi-même, je me suis dit que j’allais faire bosser ma maman (rires). Nous avons donc lancé ces reprises commentées et les premières ayant suscité de l’intérêt, nous avons continué. Cela ne nous prend qu’une quinzaine de minutes par jour pour enregistrer et mettre en ligne. Cela a l’air de faire plaisir et de distraire beaucoup de gens et ne représente pas un gros effort pour nous. Nous allons essayer de continuer jusqu’au bout du confinement. Nous mettons également en ligne beaucoup de vidéos de notre quotidien aux écuries. 

 

Vous partagez en effet très souvent l’actualité de Pamfou dressage sur les réseaux sociaux. Quelle importance apportez-vous à cette dimension, vous qui évoluez dans une discipline assez intimiste ? 

Ce n’est pas très politiquement correct mais je comprends tous les cavaliers qui ne veulent pas partager leur quotidien sur les réseaux sociaux car c’est une exposition parfois difficile à gérer. En dressage, sur quasiment chacune de nos vidéos, que le cheval soit à l’entraînement, en balade, en longe ou fasse de l’éthologie, nous risquons d’être critiqués. Il arrive que sous prétexte qu’un cheval soit sur la main, certains rares mais féroces commentaires accusent le cavalier d’enfermer son cheval sans que cela ne soit justifié. Sincèrement, cela peut être extrêmement pesant. Heureusement il s’agit là d'exceptions et la grande majorité des personnes qui nous suivent surFacebookou Instagramnous envoie des commentaires adorables. De plus en plus de très grands cavaliers s’éloignent des réseaux sociaux à cause de cela, je pense notamment à Isabell Werth qui a supprimé la totalité de ses comptes. Elle est la cavalière la plus titrée aux Jeux olympiques toutes disciplines confondues mais était notamment critiquée par des personnes d’un niveau Galop 2… Je ne blâme donc pas du tout les professionnels qui ne veulent pas participer à cela, d’autant plus que cela prend un temps fou. Ce n’est pas très naturel pour moi car ce n’est pas vraiment de ma génération et je passe des heures sur les publications. Il faut tenter de répondre à un maximum de messages car nous recevons beaucoup de questions. C’est un projet à assumer auquel je me consacre dès que j’ai un peu de temps. Quoi qu’il en soit, je pense que cela est salvateur pour notre discipline sous différents aspects : les sponsors sont valorisés, les propriétaires de chevaux également. Les bénéfices sont bien là mais les inconvénients sont non négligeables. Ce lien est également utile car il nous rend accessibles. Beaucoup de gens qui s’entrainent désormais à Pamfou nous disent qu’ils nous suivent depuis cinq ans mais qu’ils n’osaient pas venir car ils pensaient que nous ne nous occupions que de chevaux de Grand Prix, ce qui n’est pas le cas.