“J'ai tout de suite su que les chevaux seraient le coeur de ma vie“, Mario Luraschi (partie 1)

Cavalier, dresseur, cascadeur, conseiller technique et même réalisateur, Mario Luraschi est l’un des artistes équestres les plus connus et sollicités. Après cinquante ans de carrière, l’homme de cheval établi de longue date près de Senlis, dans l’Oise, n’a pas fini de surprendre le public. Depuis le mois de janvier, il était à l’affiche de “Fascination“, un spectacle où il interprète son propre rôle à travers des tableaux mêlant cascades, art équestre, poésie et scénographie historique.



ici au piaffer avec Convento, son jeune Lusitanien de huit ans, le cavalier exécute aussi bien des exercices de Haute École que des figures de cascades.

© Christophe Kwiatkowski

Mario Luraschi. Voilà un nom qui renvoie à beaucoup d’images. Il faut dire que l’homme qui le porte a marqué l’histoire équestre, et ce depuis un demi-siècle. Mario Luraschi a commencé sa carrière à dix-huit ans à La Vallée des Peaux-Rouges, un parc à thèmes créé en 1965 par Robert Mottura et Philippe Cart-Tanneur, à Fleurines, au nord de Senlis, dans l’Oise. Ensuite, tout s’est enchaîné. Avide de connaissance, Mario a voyagé en Espagne, au Portugal ou encore en Argentine où il s’est imprégné de différentes cultures équestres. Il a exercé son œil, voltigé, dressé des centaines de chevaux à la Haute École ou à la cascade. Féru de cinéma, conseiller technique, formateur de cascadeurs et de cavaleries, réalisateur deuxième équipe, Mario a travaillé aux côtés des plus grands cinéastes et contribué à plus de cinq cents films. Cela représente presque autant d’équidés patiemment choisis, dressés et élevés au rang d’acteurs. 

En rejoignant Julien Lavergne, fondateur et dirigeant d’AZ Prod, dans l’aventure du Cadre noir de Saumur, Antoine Remillieux et Bruno Landrieu, créateurs de 20h40 Productions, ont eu l’idée d’un spectacle équestre grand public. Et qui mieux que Mario Luraschi pour l’incarner ? “Fascination“ est une ode à sa passion et son travail exprimée à travers des tableaux mêlant cascades, art équestre, poésie et scénographie historique. La tournée a débuté en janvier 2020 à Amiens. En raison de la crise sanitaire causée par le Covid-19, les représentations ont malheureusement été suspendues. La fascination, cet homme de cheval la suscite. Pour autant, tout en lui concorde à mettre à l’aise son interlocuteur : sa simplicité, la sérénité et la bienveillance de ses yeux bleus rieurs, ainsi que son accueil chaleureux au sein d’un monumental bâtiment tout de bois paré. On est là, à trois kilomètres de l’ancienne ferme de l’abbaye de Chaalis, datant du XIe siècle, au cœur de la forêt d’Ermenonville, à moins d’une heure au nord-est de Paris. Calé sur d’immenses coussins de cuir, au coin d’une cheminée avec un chien-loup à ses pieds, Mario Luraschi s’est prêté au jeu de l’interview avec sincérité et générosité.

Comment avez-vous accueilli ce projet de spectacle ? 

À bras ouverts ! Comment refuser une proposition me permettant de montrer mon amour pour le cheval et la fascination incroyable que cet animal suscite en moi ? J’ai immédiatement accepté.

Combien de mois à l’avance doit-on planifier un tel spectacle ? 

Il faut compter environ un an et demi car cela demande beaucoup de travail et de temps. Là, je sors d’un très gros spectacle présenté en Chine (“Horse Dreaming“, joué en septembre 2019 à Qingdao, dans la province du Shandong, à l’est de la Chine, puis en tournée dans plusieurs villes du pays, ndlr). Ici, l’avantage est que je vais travailler avec ma propre cavalerie, donc cela ira sans doute beaucoup plus vite. Il faut néanmoins éviter de trop se répéter. Je vais évidemment effectuer des choses que j’ai déjà montrées, mais je dois surtout apporter des choses nouvelles pour ne pas ennuyer le public.

Le sujet du spectacle est très personnel. Raconter sa propre histoire n’est-il pas plus difficile que de se mettre dans la peau d’un autre personnage ? 

Ma vie est intimement liée aux chevaux et c’est à travers eux que je vais raconter cette histoire. Je me sens très serein, d’autant que je peux compter sur plein de jeunes talents qui vont m’épauler sur ce projet. Mon histoire, c’est avant tout ma passion pour le cheval, ce qui rend les choses plus aisées.



l’artiste française Clémence Faivre Luraschi intègrera avec brio la tournée du spectacle « Fascination ». Révélée au public grâce à son bel alezan Gotan, elle s’entraîne ici avec son étalon Lusitanien Fuego FG.

© Dan Ozmec

En cinquante ans de carrière, vous avez fait rêver plusieurs générations de spectateurs ! Êtes-vous à l’aise avec la fascination que vous exercez sur le public ? 

Je me sens très à l’aise avec le public, et ce depuis longtemps. J’ai eu la chance exceptionnelle de rencontrer le grand acteur Louis de Funès, que j’ai doublé pendant plus de dix ans… Grâce à lui, toutes mes inhibitions ont disparu, et j’ai appris à oublier tout ce qui m’entoure et à me concentrer sur mon travail. De toute façon, avec un entourage et des spectateurs bienveillants, on ne peut que se sentir à l’aise pour raconter et vivre ensemble une passion commune. 

À quoi ressemble une journée de préparation d’un spectacle ? 

Nous nous concentrons d’abord sur le dressage et la préparation d’un cheval à la fois. Ensuite, nous testons des figures et thèmes avec plusieurs couples. Il est très important que l’ensemble puisse évoluer en toute sérénité et harmonie, en particulier lors des scènes de tournoi (celles du film “Chevalier“, de Brian Helgeland, dont sa cascade signature du cabré-retourné, ont d’ailleurs valu un Oscar à Pascal Madura, élève de Mario, ndlr). La réussite repose sur la répétition et la capacité à décortiquer les actions avant de les lier et de les enchaîner à un rythme plus soutenu. 

Combien de chevaux faites-vous travailler chaque jour ? 

Ça dépend de mes humeurs et de ma forme ! (rires). Et aussi des urgences que je rencontre et des solutions que je dois trouver aux nouveaux problèmes posés. Le plus souvent, j’en monte au moins quatre dans ma journée. “Fascination“ a été présenté pour la première fois le 19 janvier 2020 à Amiens. 

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ? Serein, pressé, stressé ? 

J’ai la chance de ne pas connaître le stress ! (rires) Cela m’a beaucoup aidé pour les cascades et c’est un réel bonheur. Je ne suis donc absolument pas inquiet et le temps filera bien assez rapidement jusqu’à la première.

Vous avez déclaré que votre cascade la plus folle était un saut d’une dizaine de mètres dans l’eau, pour un film jamais sorti. Y a-t-il encore aujourd’hui une cascade qui vous paraisse impossible ? 

La seule impossible à mes yeux, et que je ne ferais jamais, est celle où je risquerais d’abîmer un cheval. Sinon, tout est faisable ! Le saut périlleux exécuté par un étalon blanc dans le film “Les frères Grimm“ (de Terry Gilliam, 2005, ndlr) est typiquement une cascade qui paraissait impossible (le cavalier et sa monture sont soulevés de terre par les lianes de la forêt enchantée puis l’animal est reposé par cette dernière d’une manière visuellement brutale, ndlr). Il a fallu imaginer un saut périlleux où le cheval était soulevé à une hauteur limitée par des câbles puis progressivement basculé vers l’avant avant de retomber sur le dos, et bien sûr sans dommage, dans un épais matelas. L’étalon fut très serein pour les deux prises, trop d’ailleurs pour illustrer une scène voulue stressante (rires) ! Tout repose sur la mentalité des chevaux. Certains ont un réel esprit de cascadeur quand d’autres s’épanouiront plutôt en Haute École, par exemple. Leur état d’esprit est la clé, et j’insiste sur le fait qu’il ne faut jamais imposer une cascade à un cheval qui ne s’y sent pas à l’aise.

Selon vous, la peur est un réflexe naturel qu’il est bon de conserver durant les cascades. Conservez-vous une peur ou une phobie particulière ? 

Je n’ai ni phobie ni superstition. Il m’arrive de ressentir des craintes. Dans ce cas, je me morigène en me disant que c’est ridicule et que cela n’évite pas le danger… Rien ne sert de stresser ! (rires) Mon père, qui a fait la guerre, m’a enseigné que l’échec commence dès lors que l’on adopte un mauvais état d’âme.



Vous avez, hélas, subi quelques fractures et blessures au cours de votre carrière. À quoi ressemble aujourd’hui votre routine sportive ? 

En effet, j’ai eu dix-sept fractures au visage, quatre ou cinq côtes cassées et me suis retourné deux fois les pouces… Pour autant, rapporté à l’ensemble de ma carrière, c’est très peu ! Il y a quelque temps encore, j’ai travaillé sur des mises en scène assis toute la journée dans un fauteuil. Pas très sportif ! (rires) Cependant, j’aime l’action et entraîne mes acquis d’ancien gymnaste dans la salle de sport que j’ai fait installer ici. 

À l’image de votre regretté Emilio, qui a participé à de nombreux films, les chevaux sont des acteurs à part entière au cinéma. Souhaiteriez-vous que les noms des chevaux soient davantage mis en avant aux yeux des spectateurs ? 

Bien sûr ! Je fais tout pour, mais même le nom des cascadeurs n’apparaît pas au générique… Par exemple, j’aurais aimé voir le mien défiler à la fin de “La Folie des grandeurs“ (de Gérard Oury, en 1971, ndlr). Aujourd’hui encore, les cascadeurs sont souvent oubliés, et je dois insister auprès de la production pour qu’ils soient nommés au générique. Ce sont quand même eux qui mettent en valeur les acteurs… Hélas, à ce sujet, la France ne donne pas du tout le bon exemple. Le monde du cinéma a beaucoup de respect pour les cascadeurs, mais quand il s’agit de les honorer à leur juste valeur, cela devient soudainement plus compliqué… Alors nous sommes encore loin de pouvoir citer les noms de nos chevaux. 

N’en avez-vous pas assez de voir les chevaux hennir sans arrêt dans les films ? 

C’est ridicule ! À l’état naturel, les chevaux sont des proies discrètes qui ne hennissent certainement pas à tout bout de champ. Les équipes de montage et de post-production ont pris l’habitude de lier systématiquement le cheval au hennissement, alors le public attend désormais ce bruitage. J’ai beau répéter mes contre-arguments, je ne suis jamais entendu… 

Quels souvenirs gardez-vous du court-métrage de la maison Hermès sur lequel vous avez travaillé avec Simon Delestre ? 

Un bonheur ! Simon est un cavalier de premier ordre et un garçon très sympathique. Alors que le cheval qu’il monte dans le film ne savait quasiment pas sauter quinze jours avant le tournage, Simon l’a mis à sa main en quelques minutes ! Son tact, sa technique et sa position ont été très appréciables. Il a évidemment participé lui-même à toutes les scènes, et a su très bien exploiter le dressage de l’animal assuré par Yann (Vaillé, cascadeur et entraîneur principal de l’écurie de Mario, ndlr) et moi. Simon était très à l’aise et décontracté pendant le tournage, et a su nouer rapidement une complicité avec son partenaire. Ce court-métrage a été un régal.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX n°112.




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