“L’organisateur, maillon indispensable à l’existence et la survie de notre sport”, Nicolas Wahlen

Afin d’endiguer la progression de la pandémie de Covid-19, le calendrier international d’endurance s’est grandement vidé de sa substance, comme ceux des autres disciplines équestres et plus généralement ceux du sport et de la culture. Dans ce contexte de crise, Nicolas Wahlen tient à rappeler le rôle fondamental des organisateurs dans une discipline à l’économie très fragile et extrêmement dépendante des investissements en provenance du Moyen-Orient. Le Picard, président par intérim de l’Alliance des organisateurs d’endurance, s’exprime dans une tribune.



Nicolas Wahlen.

© Collection privée

Alors que la Fédération équestre internationale (FEI) consulte actuellement des organisateurs pour une nouvelle planification des concours annulés, afin de sauvegarder ce qui peut l’être pour la saison 2020, on peut légitiment penser que la continuité d’un système bien en place jusqu’alors, repose aujourd’hui sur la bonne volonté qu’auront ces organisateurs à remobiliser leurs partenaires financiers, leurs équipes ainsi qu’eux-mêmes. La plupart des acteurs de la filière (chevaux, cavaliers, éleveurs, marchands et propriétaires) dépendent en grande partie de l’existence de ces concours. Ce n’est donc pas un hasard si la priorité est donnée au calendrier pour relancer la machine sportive et économique. Imaginons un monde sans compétition, totalement irréel, car sans concours, pas de filière. Pourtant la considération portée à l’égard des organisateurs n’est pas souvent à la hauteur de leur mérite.

Ce constat peut s’adresser à toutes les disciplines équestres mais mon propos en tant que président de l’Alliance des organisateurs d’endurance est de faire part de la réalité d’une discipline peut-être plus en difficulté que d’autres dans un avenir proche. Notre activité tient à ce jour essentiellement par la volonté d’une seule nation (les Émirats arabes unis, ndlr) à faire exister notre discipline avec tous les avantages et inconvénients que nous connaissons. Tous nos œufs sont dans le même panier. Ne nous trompons pas: un seul interlocuteur fait vivre notre discipline, que nous le voulions ou non. Il s’agit là d’un énorme risque contre lequel nous n’avons jamais réussi à nous organiser collectivement pour nous préserver d’une chute vertigineuse ou d’un retour à la case départ. Cette épée de Damoclès pointe au-dessus de nos têtes depuis les années 2000.

Cela étant, revenons à l’importance des organisateurs dans l’existence même de cette discipline et la survie de ceux qui la pratiquent. En France, les structures organisatrices sont essentiellement des associations qui fonctionnent exclusivement par le bénévolat et quelques subsides publics. Il n’y a pas de structures professionnelles comme dans d’autres disciplines équestres, et encore moins de business plan ou d’investissements à long terme car nous n’avons aucune visibilité sur la solidité de notre sport, tant il dépend de peu de personnes, surtout en ce qui concerne le haut niveau et les professionnels. Les sponsors ne se comptent que sur un doigt de la main et les courses sponsorisées en France sur trois doigts de l’autre main, et un peu plus en Europe. Quand la machine dit stop, la filière s’enraye. Et le choses ne vont pas dans le bon sens si l’on envisage objectivement le futur proche.

Ne parlons pas de gains car il n’en existe pas ou presque pas. Tout au plus, les cavaliers sont-ils les principaux sponsors des concours auxquels ils participent par leurs contributions via les frais d’engagement. Cette situation improbable fragilise le système d’existence et le futur des compétitions, et fausse les objectifs d’organisation par des soucis de rentabilité via un cumul d’épreuves ou autres, au détriment de la recherche de la qualité et du progrès. Pour certains organisateurs, c’est une question de survie. Ce n’est pas une critique mais un constat.

Il y a un rayon de soleil dans ce paysage. Certains acteurs et responsables de la filière pensent que l’évolution positive de l’endurance viendra d’une prise de conscience des organisateurs en faveur d’objectifs sportifs plus innovants et respectueux de l’environnement et du bien-être des chevaux. Cependant, ils nous font aussi remarquer que nous sommes à ce jour les “gardiens du temple” pour faire respecter les règlements en vigueur, donc que nous sommes en partie responsable des dérives existantes, ce qui nous confère la lourde responsabilité de véhiculer une bonne image aux yeux du public. Saurons-nous en profiter pour réfléchir ensemble aux différentes voies qui nous sont proposées? Et évoluer vers “une endurance autrement”, dont les thèmes seraient la crédibilité, la lisibilité, l’égalité et la transparence.



“Nous souhaitons que cessent les critiques incessantes”

La filière devrait déjà remercier tous les organisateurs qui se démènent pour exister par leurs propres moyens afin que ce sport existe, car s’il y a bien un point commun entre nous tous, c’est la passion de l’effort, aussi bien à cheval qu’au sein d’un comité organisateur. Venons-en au fait: pourquoi faut-il reconnaître que l’organisateur est le maillon essentiel à l’existence et la survie de la discipline pour ceux qui la pratiquent et qui en dépendent financièrement. À quoi sert une course d’endurance? D’abord, donner une plus-value aux chevaux qui y participent, ce qui est indispensable pour leur commercialisation ou leur statut. Ensuite, pour les cavaliers, c’est une occasion d’exercer leur métier et d’obtenir des qualifications à l’échelle nationale ou internationale. De même, pour les éleveurs, il s’agit d’une mise en lumière de leur production et une porte d’entrée vers le circuit commercial. Pour les marchands, qui se servent sur place sans rétribuer l’organisation, il s’agit d’un show-room. Enfin, c’est un plaisir tout simple pour quelques propriétaires passionnés.

Imaginez notre monde sans organisateurs! Ou plutôt, regardez ce qui se passe aujourd’hui à cause du Covid-19: il n’y a plus aucune manifestation. Et si cela devait durer avec les conséquences induites pour tous? Il y a une inquiétude légitime pour la continuité de notre sport et de votre gagne-pain. S’il n’y a plus de courses, que deviendront les chevaux? Ils seront voués au loisir ou à la pâture. Que deviendrons les cavaliers professionnels? Ils devront se reconvertir. Quid du commerce et de l’élevage? Il n’y aura plus ni client ni débouché. Les propriétaires continueront-ils à investir? Non, évidemment. Bien sûr, tout cela n’est qu’une hypothèse, que je ne souhaite voir validée par l’actualité.

Quoi qu’il en soit, tournez tout cela dans tous les sens, vous retomberez toujours sur la même conclusion: notre édifice ne tient que parce que les concours, donc les organisateurs, existent. Il ne s’agit surtout pas de nous croire au-dessus des autres, mais simplement de nous sentir reconnus, voire considérés comme des “premiers de cordée”, essentiels à l’activité sportive et commerciale des chevaux, cavaliers, éleveurs, propriétaires et autres. Nous entendons défendre nos organisations et remettre l’église au milieu du village; nous souhaitons être au moins remerciés du travail que nous accomplissons et que cessent les critiques incessantes de tous ceux qui se servent de nous pour pratiquer leur profession, en vivre ou simplement exister. Organisateur n’est pas une affaire de tout repos tant l’attente de chaque acteur diffère sur les plans sportif, commercial, éthique, environnemental, du bien-être animal et des loisirs. Nous en sommes bien conscients. C’est pourquoi nous faisons toujours le maximum pour réussir avec vous nos événements.

Considérons ces propos comme le ressenti collectif d’une grande partie des organisateurs envers une situation longtemps ignorée, plus ou moins inconsciemment par les acteurs de la filière mais qui, par les temps qui courent, devrait nous faire réfléchir, tout au moins prendre conscience du rôle de chacun et bien considérer l’autre comme indispensable au bon équilibre de l’ensemble. Bien sûr, certains diront à juste titre que sans chevaux, cavaliers, éleveurs, marchands et propriétaires, nous, organisateurs, n’existerions pas. C’est tout à fait exact. Cependant, nous, présidents, mécènes, voire simples passionnés, n’aurions pas grand-chose à perdre si la chaîne venait à s’interrompre: nous n’aurions ni bilan à déposer ni problèmes de reconversion, car nous avons tous un métier en parallèle. Seule la passion nous lie à l’endurance. Nous passerions plus de temps avec notre famille et nos proches que nous délaissons souvent sur l’autel d’une reconnaissance sans cesse recherchée et rarement comblée. Puissent les acteurs de la filière s’en sortir aussi bien que nous si nous devions tous changer nos habitudes, notre mode de vie ou nos priorités.

Respect à tous, et longue vie à l’endurance.