L'art de la seconde vie

L’artiste est aussi discret que son œuvre est imposante et puissante. Qu’ils soient de fer ou de bois, les chevaux de Frédéric Arnoux recyclent et subliment ce que l’homme ou la mer rejettent. Rencontre avec un sculpteur du naturel… et du fer.



© Collection privée

Frédéric Arnoux voit le jour en 1967 à Aix-en-Provence, à deux pas de l’étang de Berre, de sa lagune côtière et de l’incomparable Méditerranée. Petit, le jeune garçon fait déjà figure d’artiste en herbe, peignant, dessinant et suivant même quelques cours d’arts plastiques. “J’ai gagné de nombreux concours en sculpture et en dessin. Et je produisais beaucoup“, se souvient-il. Si ses parents ne sont pas dénués d’une certaine fibre artistique, à l’heure des inévitables choix d’orientation de la fin de l’adolescence, ils préfèrent tout de même voir leur fils s’engager dans un projet de vie plus classique. “Je voulais être peintre, mais ils jugeaient que ce n’était pas un vrai métier. Ils ont un petit côté artistes, mais restent issus de l’ancienne génération“, résume-t-il. Le jeune homme cherche donc une voie différente. “J’ai alors choisi le travail du bois justement pour son côté artistique.“ 

Après trois certificats d’aptitude professionnelle, Frédéric Arnoux poursuit sa formation de menuisier ébéniste par un baccalauréat professionnel, puis une maîtrise. En fin de cursus, il embrasse logiquement une carrière d’artisan, qui durera vingt-cinq ans. “Je réalisais des meubles provençaux dans lesquels il y a beaucoup d’art, de sculpture et de marqueterie.“ La mode et les tendances tournent peu à peu le dos aux meubles traditionnels, souvent jugés trop massifs. Lassés par l’importance de leur charge de travail, Frédéric et son épouse Muriel Arnoux décident de se donner un second souffle. “Après vingt-cinq ans de menuiserie, nous avons souhaité nous tourner vers autre chose et trouver une activité qui nous rapproche.“ L’année 2016 donne alors le coup d’envoi de leur nouvelle vie. “Depuis plus de trois ans maintenant, nous pratiquons donc la sculpture ensemble“, se réjouissent les créateurs, aujourd’hui établis en leur atelier nommé Sculpture et nature, à Éguilles, à dix kilomètres au nord-ouest d’Aix.

Aimant les chevaux, Muriel et Frédéric se considèrent comme des cavaliers ponctuels. “J’ai un peu monté pour faire de la balade, tout comme ma femme“, précise le Provençal. “Notre vie professionnelle nous a empêchés de pratiquer l’équitation autant que nous l’aurions aimé et d’avoir les moyens d’avoir des chevaux. Cela ne nous a cependant pas empêchés de fréquenter des amis qui étaient propriétaires de chevaux ou d’assister à des concours.“ Aussi, l’équidé s’impose rapidement et logiquement comme leur principale source d’inspiration. Le couple finit par pousser la porte de magasins de décoration afin d’y proposer ses premières créations en bois flotté. Ils participent aussi au salon Cheval Passion d’Avignon. De fait, ce sont ces deux initiatives qui lancent véritablement leur nouvelle activité. “Comme nous avons rencontré un succès fou, nous avons tout simplement décidé de nous consacrer à cela.“



“Mélanger le bois et le métal donne naissance à une sorte de cheval robot avec un côté savant fou“

© Collection privée

Le quotidien du couple change drastiquement. Cette nouvelle vie professionnelle menée ensemble permet aux deux êtres de mieux se retrouver. “Nous gagnons moins bien notre vie, mais nous prenons notre temps. Par exemple, nous nous promenons au bord de l’eau, tranquillement, pour ramasser du bois et réfléchir à ce que nous allons créer.“ Le mode de fonctionnement est désormais bien rodé. “Nous travaillons sur l’expression du cheval, son émotion, ce qu’il dégage, son regard, ses oreilles, ses naseaux. Nos sculptures ne sont achevées que lorsqu’une âme, leur âme propre, se dégage d’elles.“ Si Frédéric est le principal architecte de ces sculptures, Muriel n’est jamais bien loin. “Je produis la plus grosse partie de nos œuvres, mais mon épouse intervient dans les expressions et ajoute sa touche en phase de composition.“ Fort de sa formation de menuisier ébéniste, Frédéric Arnoux pourrait tout à fait sculpter le bois, sans faire appel à ce que la nature, la mer et l’eau rejettent. Cependant, “si je me lançais làdedans, je travaillerais seul, dans mon coin. À l’inverse, le bois flotté est un matériau que nous partageons. Il nous permet de partir ensemble à la découverte, parfois un jour ou deux, dans des endroits où nous savons que nous allons en trouver.“

Chaque morceau de bois ainsi collecté se voit promis au geste ou à l’illustration du cheval que les artistes ont en tête. “D’un bout de bois nous allons trouver une expression, les oreilles, la crinière, etc.“ Et chaque cheval peut devenir une source d’inspiration. “En ce moment, nous travaillons principalement sur le Pur-sang Arabe, car il a une vraie prestance, mais nous ne sommes absolument fermés à aucune race. Nous tenons même à représenter chacune d’entre elles. Par exemple, nous avons aussi sculpté des chevaux de trait.“ Deux à trois jours de travail peuvent être nécessaires pour finir une œuvre, voire plus si celle-ci est monumentale.



Du bois au métal

Si le bois flotté a permis à Frédéric Arnoux de trouver un second souffle professionnel, l’artiste a aussi aiguisé une deuxième signature : le cheval de fer, un travail singulier qui le distingue plus franchement des autres créateurs passionnés d’équidés. Cette idée lui est venue d’un client… et non des moindres ! “Disney m’a fait travailler sur la création de l’un de ses Villages Nature. Des architectes ont demandé à des artistes français de participer à la décoration d’un des parcs. Dans ce cadre, on m’a commandé des sculptures ludiques et éducatives dans lesquelles les enfants pourraient retrouver des objets.“ Une fois le projet achevé, Frédéric Arnoux a donc poursuivi dans cette direction. “J’ai trouvé ça génial. De retour chez moi, je me suis dit que j’allais essayer avec mes outils de menuisier.“ Une façon d’en finir avec son ancienne vie et de donner une histoire à cette nouvelle sculpture. Aujourd’hui, Frédéric Arnoux récupère donc ferrailles et vieux outils auxquels ils donnent une seconde vie. “J’ai déjà un très gros stock après vingt-cinq ans de menuiserie“, ne manque-t-il pas de préciser, amusé. “Nous nous promenons aussi un peu dans les brocantes et travaillons avec ce que les gens nous donnent.“ Si deux ou trois jours de travail sont nécessaires pour une sculpture en bois flotté, logiquement, le travail du métal requiert beaucoup plus de temps. “Il faut compter deux à trois mois de travail car chaque pièce est soudée, et l’ensemble peut dépasser la tonne. Parfois, je crée des structures sur lesquelles reposent les sculptures, surtout lorsque je produis des chevaux grandeur nature, pour qu’ils puissent être montés et démontés.“

Le processus de création diffère lui aussi. “J’essaie de commencer par un dessin car les gens veulent voir comment une telle œuvre peut rendre, mais ce n’est qu’une ébauche. Lors de la création, en tournant une pièce, on peut en effet s’apercevoir qu’elle irait mieux ici ou là. Le métal a une histoire forcément associée à l’humain. Ce n’est donc ni le même travail, ni la même énergie que le bois flotté.“ À ce titre, il n’est donc pas rare pour le spectateur, même non bricoleur, de reconnaître l’origine des matériaux utilisés. “Actuellement, je travaille des pièces de voiture“, précise Frédéric. Le Provençal navigue donc d’un matériau à l’autre au gré de ses inspirations et de ce qu’il a sous la main. “Avec le bois flotté, nous sommes parfois coincés car il nous manque le bon morceau. Nous commençons aussi à associer bois et métal. Ce mélange donne naissance à une sorte de cheval robot avec un côté savant fou. Il faut du changement de temps en temps, sinon il n’y a plus de plaisir“, sourit-il. 

Une soixantaine de pièces sortent chaque année de son atelier Sculpture et nature. “Nous produisons une collection annuelle que nous mettons en vente sur internet et que nous présentons dans les salons où nous nous rendons.“ Au-delà des enjeux commerciaux, c’est aussi pour les rencontres et pour partager leur passion du cheval que Muriel et Frédéric Arnoux voyagent avec leurs créations, du Jumping de Cannes aux Cinq étoiles de Pau en passant par les salons Cheval Roi de Toulouse et Wallonie Équestre Event de Libramont-Chevigny, le Normandy Horse Show de Saint-Lô ou encore l’Officiel de France de La Baule. “C’est un vrai plaisir car nous aimons discuter avec les gens. Nous nous régalons dans ces événements.“ Ces rencontres leur permettent parfois de concrétiser de nouveaux projets, à l’image de la récente réalisation de chevaux d’acier monumentaux pour les écuries Lynella, à Saint-Martin-de-Crau, à cinquante kilomètres à l’ouest de chez eux. Désormais, Frédéric Arnoux se consacre donc exclusivement à ses chevaux. “L’ébénisterie traditionnelle, c’est presque terminé, je vais arrêter cette année“, confirme-t-il. Comme les matériaux qu’il utilise, Frédéric Arnoux a donc bel et bien trouvé sa seconde vie.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX du mois d'avril.

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