“Nous sommes tous plus forts que nous le pensons”, Rodolpho Riskalla

“Certaines personnes pensent qu’elles ne peuvent pas changer, mais nous pouvons tous le faire lorsque nous y sommes obligés. C’est justement ce que nous montre la situation actuelle.” Ces mots emplis d’espoir et de sagesse sont ceux de Rodolpho Riskalla, un homme de trente-cinq ans qui sait de quoi il parle. Comme tout le monde, le cavalier brésilien de dressage et de para-dressage est déçu que les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2020 aient dû être reportés à l’été prochain et que le sport soit au point mort en raison de la pandémie de Covid-19, mais il fait avec.



Rodolpho Riskalla et Don Henrico ont remporté deux médailles d’argent aux Jeux équestres mondiaux de 2018 à Tryon, aux États-Unis.

© Liz Gregg/FEI

Rodolpho Riskalla a appris à prendre la vie comme elle venait. Il mesure ce que signifie un monde sans-dessus et de voir balayés en un instant les plans les mieux préparés. Mais il sait aussi ce que signifie serrer les dents et se remettre sur pied, ce qui, sans son cas, a nécessité deux prothèses. En ce moment, ses yeux sont entièrement concentrés sur un seul objectif: rien de moins qu’une médaille d’or aux Jeux paralympiques de Tokyo, qui ont été reportés à la fin de l’été 2021.

Rodolpho partage un camping-car, qu’on imagine assez grand et moderne avec sa mère, Rosangele, et sa sœur, Victoria, situé près du haras de Champcueil, dans le Val-d’Oise. Il entretient une longue relation avec l’écurie de Marina Caplain Saint André. Aussi, juste avant le début du confinement, il a rapidement quitté sa maison parisienne et déplacé ses deux chevaux de leurs logements habituels, au Polo Club de Paris, pour s’installer à Champcueil afin de pouvoir rester auprès d’eux. “Nous ne savions pas à l’époque si les Jeux se déroulaient cette année ou non. C’était le chaos!”, se souvient-il.

Âgé de trente-cinq ans, le Brésilien travaille en tant que gestionnaire d’événements pour la maison de couture parisienne Christian Dior et fait normalement travailler ses deux chevaux de compétition à 7h30 tous les jours, avant de se rendre au bureau. “En temps normal, le Polo Club est ouvert au public, mais on nous a dit qu’il fermerait à partir du 16 mars (en raison des mesures gouvernementales de confinement, ndlr), donc nous les avons tout de suite amenés ici. Tout est fermé en France au moins jusqu’au 11 mai”, rappelle-t-il.

L’adaptation à de nouvelles situations a longtemps été un mode de vie pour Rodolpho, qui a émigré de son domicile familial, à São Paulo au Brésil, en France et ailleurs en Europe pendant son adolescence. “J’ai passé quelques mois avec Mariette Withages en Belgique, puis, à vingt ans environ, je suis parti en Allemagne où j’ai passé deux ans avec Norbert van Laak. Ensuite, je suis rentré au Brésil pendant environ cinq ans avant de décider de repartir en Europe afin de me rapprocher des chevaux, des concours et des grandes structures d’entraînement, ce qui m’a amené ici à travailler avec Marina, que je connaissais déjà quand j’étais plus jeune, pendant environ deux ans et demi en tant que manager et formateur avant de commencer chez Dior.” Depuis, il n’a plus quitté la France.

Rodolpho, dont la mère est juge et entraîneur de dressage, a toujours montré du potentiel. Ainsi, il a remporté l’or aux championnats d’Amérique du Sud Jeunes Cavaliers de dressage, en 2004 à Buenos Aires, puis le Grand Prix Spécial, du CDI 3* de São Paulo en février 2012. Il a aussi réussi une série de bons résultats en épreuves Jeunes Chevaux l’année suivante en France. Il espérait alors atteindre le niveau Grand Tour avec Divertimento et décrocher une sélection pour les Jeux olympiques de Rio 2016. Il n’en a hélas rien été. Frappé par une tragédie à l’été 2015, il a dû rentrer d’urgence au Brésil.



Du paradis à l’enfer en quelques semaines

“Mon père est tombé malade et il est mort. C’est survenu très vite et quand je suis arrivé, il était déjà parti. J’ai alors dû m’occuper de toutes les formalités administratives. Pour cela, j’avais besoin de rester avec ma famille pendant un certain temps. Mais deux semaines plus tard, je suis tombé malade”, raconte-t-il. Le mal se nomme méningite bactérienne. “C’est un peu comme le Coronavirus: certaines personnes peuvent le contracter et ne sont pas affectées par celui-ci mais peuvent infecter quelqu’un d’autre. C’est arrivé de nulle part: j’étais bien le matin, je suis allé voir un avocat et puis j’ai donné un cours à l’un de mes amis. Dans l’après-midi, j’ai eu l’impression d’avoir une grippe et une forte fièvre. Et le lendemain, ma mère m’a emmené à l’hôpital. J’étais très malade. Les médecins m’ont plongé dans le coma quelques jours plus tard pour que je puisse respirer car mon cœur et tout mon corps s’arrêtaient. Je suis resté dans le coma pendant près de trois semaines. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à survivre. Les médecins m’ont dit que c’était probablement parce que j’étais en bonne santé et en forme. Cependant, mes mains et mes jambes – mes extrémités – ont beaucoup souffert. Comme j’étais couvert par la sécurité sociale française, Dior a réussi à me rapatrier ici, et j’ai subi des amputations à Paris”, raconte-t-il.

En juin 2015, il avait concouru au CDI 2* de Compiègne, poursuivant son rêve olympique. En octobre 2015, il avait perdu ses deux pieds, tous les doigts de sa main droite et certains de la gauche. En novembre, bien qu’encore très faible, il a dû être transféré bien plus tôt que prévu dans un centre de rééducation car son lit d’hôpital devait être libéré pour accueillir des victimes des attentats terroristes de Paris… “Je n’ai pas eu le temps de trop réfléchir, ce qui est une bonne chose. Et j’ai vraiment eu la chance d’avoir ma famille et mes amis avec moi tout le temps, ce qui était si important.” 

Dès le 2 janvier 2016, moins de cinq mois après être tombé malade, Rodrigo, habité d’une volonté de fer, s’est rendu à l’écurie où l’un des chevaux qu’il montait avait été gardé et a été hissé en selle. À ce stade, il ne bénéficiait pas encore de prothèses ajustées. “Nous pouvions sortir tous les week-ends du centre de rééducation. C’était fou de monter à cheval ce jour-là, mais ce moment a changé quelque chose dans ma tête. J’ai soudain réalisé que je pouvais gérer cela! Quand vous avez tous vos membres, vous pensez que vous ne pourriez jamais vous en passer. De fait, j’étais de ceux qui regardaient une personne en fauteuil roulant en pensant que je ne pourrais jamais être comme elle.”

Le cavalier avait perdu trente kilos et ses cicatrices d’amputation étaient encore à vif. Aussi, il a dû attendre jusqu’à mars avant de pouvoir poser ses prothèses. Le 1er mai, alors qu’il était encore en rééducation, il a participé à ses deux premières épreuves de para-dressage sur un cheval emprunté à un ami. Ses médecins l’ont laissé se faufiler hors de l’établissement en lui disant: “Allez-y! Mais ne le dites à personne à l’hôpital!”, se souvient-il en riant. Aujourd’hui, il maîtrise si bien son mouvement qu’il dispose d’un ensemble de prothèses distinctes lui permettant également de courir plusieurs fois par semaine. Et il concourt aussi bien en dressage qu’en para-dressage. Rien ne peut retenir cet homme-là…



Une transition réussie vers le para-dressage

En février, Rodolpho et Don Frederic 3 ont remporté les trois épreuves du CPEDI 3* de Doha.

© Stefano Grasso/CHI Al Shaqab

Ayant autrefois concouru jusqu’au niveau Grand Prix en dressage, il a trouvé la transition vers le para-dressage, où il évolue en Grade IV, quelque peu déroutante au début. “Il y a beaucoup de transitions et de petits virages et les juges regardent le moindre petit détail! Lorsque vous présentez une reprise de niveau Saint Georges ou Grand Prix, on juge un mouvement après l’autre. En para, c’est la rectitude, la souplesse, le contact et les justes transitions. Cela a vraiment fait progresser mes chevaux car il faut être juste au point. Tout doit être fluide. Parfois, au niveau supérieur, les cavaliers produisent un demi-passage flashy mais oublient les bases. Je sens maintenant que mon cheval PSG est beaucoup sensible à mes aides”, explique Rodolpho.

Il reste difficile de croire que le Brésilien a pris part aux Jeux paralympiques dans son pays d’origine seulement quatre mois après avoir quitté l’hôpital, en septembre 2016, terminant dixième avec Warenne (Han, Weltmeyer x Feiner Graf), formé en France par Élodie Limage Sarrazin. Cette année-là, son histoire extraordinaire lui a valu de recevoir le prix “Against All Odds”, expression que l’on peut traduire en français par “envers et contre tout”, lors de la cérémonie des FEI Awards. Et deux ans plus tard, il a remporté deux médailles d’argent individuelles en para-dressage aux Jeux équestres mondiaux de Tryon, aux États-Unis, sur Don Henrico (Han, Don Frederico x Lauries Crusador, Ps), propriété depuis 2017du Gestüt Schafhof, d’Ann Kathrin Linsenhoff. “C’est un étalon et sensible, mais nous nous sommes tout de suite bien entendus. Certains chevaux ne s’adaptent pas très bien aux cavaliers para. Il ne faut pas avoir un cheval trop paresseux ou trop gros. Dans mon cas, mon handicap touche mes jambes et mes rênes (Rodolpho utilise des rênes en boucle, ndlr), mais Don Henrico a vraiment joué le jeu. Il est super cool!”

Puis vint l’étalon Don Frederic 3 (Han, Don Frederico x Wolkentanz). “J’avais besoin d’un deuxième cheval et ma sœur, qui travaillait pour Ann Kathrin à l’époque, m’a parlé de lui. Elle a dit qu’il était plus puissant et qu’il me conviendrait bien.” Cependant, Ann Kathrin Linsenhoff, également copropriétaire de l’incroyable étalon Totilas, n’était pas prête à vendre Don Frederic, alors Rodolpho a poursuivi sa quête d’une monture de secours jusqu’à un appel téléphonique de l’Allemand Matthias Alexander Rath, second cavalier de Totilas et beau-fils d’Ann Kathrin, qui l’a invité à venir essayer le cheval sur le chemin du retour des championnats d’Europe Longines de Rotterdam, l’été dernier. L’essai fut concluant et, grâce à son amie brésilienne Tânia Loeb Wald qui l’a acheté, Don Frederic a rejoint Rodolpho en novembre 2019.

“Il lui a fallu quelques mois pour s’adapter et être un peu plus sensible à mes aides mais il est vraiment génial, un peu moins sensible que Don Henrico qui a parfois un peu trop de caractère! Cette année, nous avons déjà concouru en dressage et para-dressage. En février, je l’ai emmené au CPEDI 3* de Doha, où il a été super et obtenu trois très bons scores (remportant les trois épreuves au programme, ndlr).” Plus tôt en février, Rodolpho a engagé Don Henrico au CDI 1* de Neumünster, en Allemagne, terminant quatrième de la Reprise Libre Intermédiaire et cinquième du Prix St Georges, tous deux remportés par la superstar allemande Helen Langehanenberg. Le cavalier brésilien est donc compétitif aussi chez les valides.

Le report des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2020 à l’été 2021 lui donne encore plus de temps pour approfondir sa relation avec Don Frederic. “Je suis donc dans une position chanceuse d’avoir deux chevaux de championnats. Désormais, nous ne voulons pas simplement aller à Tokyo pour une médaille, mais nous voulons d’or!”, dit-il en riant à nouveau. Cela n’a pourtant rien d’une blague, venant d’un homme mu par une force intérieure colossale et une détermination d’acier. “Oui, j’en veux toujours plus: je veux gagner et être le meilleur. J’ai toujours été comme ça! C’est ainsi que j’ai traversé ce que j’ai vécu, parce que j’ai pu m’adapter. L’adaptabilité est un mot clé, tout comme repousser un peu ses propres limites. Nous sommes tous plus forts que nous le pensons!”, insiste-t-il.

Face à l’instabilité du monde et l’inquiétude de centaines de millions d’humains en raison de la pandémie de Covid-19, Rodolpho Riskalla en appelle évidemment à la patience. “Ce n’est une période facile pour personne parce que nous ne savons pas ce que nous réserve l’avenir. Nous devons dépasser cela et nous y arriverons, mais nous pouvons pas aller plus vite que la musique. Nous devons être patients. Et s’il y a une chose que j’ai apprise de ma propre expérience ces dernières années, c’est bien que tout est plus facile lorsque les gens se soucient les uns des autres.” Magnifique leçon de vie d’un homme extraordinaire…