“Si demain il faut aller en concours, je fais mon sac et saute dans le camion !”, Thomas Fleury, groom de Julien Épaillard

Alors que la crise du Covid-19 frappe le monde, les sports équestres, comme le reste des activités, sont à l’arrêt total. Situation inédite pour les athlètes et leurs équipes, qui parcourent habituellement le monde en quête de victoires. Les grooms, maillons essentiels dans la chaîne de réussite d’un cavalier et de ses chevaux, voient, comme les autres corps de métiers, leurs vies bouleversées. Thomas Fleury, groom du très en forme tricolore Julien Épaillard, lauréat de dix-huit (!) épreuves internationales en ce début d’année 2020, raconte les premières semaines du confinement au haras de la Bosquetterie, propriété de Susanna et Julien Épaillard.



Comment se déroule le confinement aux écuries Epaillard ? 

Les choses se sont organisées petit à petit. Julien et Susanna nous ont vraiment demandé de respecter le confinement. Toutes les personnes vivant à l’extérieur des écuries sont en confinement depuis le 15 mars et tous ceux qui vivent dans l’enceinte du haras n’en sortent pas. L’idée était de faire comme tout le monde, de rester confinés autant que possible pour endiguer la crise le plus rapidement possible. Au niveau des chevaux, cette période de pause permet à Julien de s’occuper un peu plus sérieusement des jeunes, tout en continuant évidemment à monter les chevaux d’expérience. 

Quel est le programme des chevaux de haut niveau en ce moment ? 

Dans un sens cette crise est positive car elle leur offre une pause, mais il faut toutefois garder la machine en route, comme pour n’importe quel sportif. Évidemment, lorsque les choses redémarreront nous ne retournerons pas directement sur un CSI 5*… étant donné la longueur de la pause imposée il faudra du temps pour les ramener au plus haut niveau. En attendant, nous faisons de l’entretien pour garder les chevaux en forme, les emmenons beaucoup à l’extérieur pour les aérer avec ce temps de rêve et puis Julien continue à travailler pour les garder dans le bain. Il enchaine de petits parcours. L’autre jour, il a même réalisé des mini barrages dans la carrière pour les garder dans le rythme et motivés. La remise en route se fera lors de CSI 2*, 3* et 4* pour revenir gentiment au plus haut niveau. Si l’arrêt n’avait été que de trois semaines ou un mois, la reprise aurait été rapide, mais ce ne sera pas le cas… Pour ce qui est de leur retour en CSI 5*, cela se fera en fonction de chaque cheval. Comme les humains, ils sont tous différents et ont des capacités à se remettre dans le bain plus ou moins rapidement. Certains reviendront très vite, alors que d’autres demanderont davantage de concours et de parcours avant de retrouver leur meilleur niveau. Généralement le temps pour revenir au top niveau est égal au temps d’arrêt, mais encore une fois, nous écouterons les chevaux lorsque ce moment sera venu. 

Quel est votre rôle dans ce processus pour les maintenir en forme ? 

Pendant quelques jours, je n’ai pas été aux écuries car cela a été l’occasion pour moi de prendre des jours de congé étant donné qu’il n’y a pas de compétition et que toute l’équipe est mobilisée aux écuries. En temps normal de confinement, je soigne mes chevaux au quotidien, je suis le premier à les voir le matin lorsque je les nourris puis leur donne le foin donc je les observe dès le début de la journée pour voir comment ils vont, comment ils se portent de manière générale. Ensuite, dans la journée, je gère les soins et adapte leur programme alimentaire à la situation. Nous avons par exemple baissé un peu leurs rations en ce moment, etc… Lorsque Julien les travaille, j’ai le temps d’aller au milieu de la carrière pour échanger avec lui, discuter de comment améliorer telle ou telle chose. Durant ce confinement je peux observer les chevaux à la maison, ce qui est d’habitude assez rare, et cela nous permet de faire des adaptations. Depuis cette année, Julien a voulu que nous soyons quatre grooms aptes à aller en concours et que nous puissions tourner sur les différents piquets de chevaux entre les siens et ceux de Susanna, sa femme. Ainsi, Christelle Matt, Camille Loison, ma femme et moi-même pouvons aller en concours avec Julien ou Susanna n’importe où et à n’importe quel moment. Cela permet que ce ne soit pas la même personne qui fasse toutes les compétitions, ce qui est devenu impossible aujourd’hui en raison du nombre de concours et des distances à parcourir, mais aussi que nous connaissions tous les particularités de chaque cheval et chaque cavalier. Ce système est aussi un très bon moyen pour que chaque groom apporte un regard différent sur les chevaux et ainsi nous sommes très complémentaires.



“Tous les feux étaient au vert pour 2020”

Ici à droite, Thomas Fleury est aux côtés d'une partie de l'écurie Chev'El, soutien de Julien Épaillard, dont le propriétaire Olivier Sadran est à gauche.

© Sportfot

Vous qui êtes habitué à être sans cesse aux quatre coins du monde, comment vivez-vous le confinement ? 

Tout le début d’année nous avions voyagé aux quatre coins du monde donc les premières semaines de ce confinement m’ont fait du bien et m’ont permis de souffler, de profiter de ma famille et de me poser. Mais au bout d’un moment, je me suis retrouvé en manque de voyages et avec une envie terrible de bouger ! Malheureusement, nous ne pouvons rien faire, il faut s’adapter comme tout le monde. Nous avons la chance d’avoir un très beau temps qui nous permet de profiter des chevaux dans un cadre idyllique. 

Vous vivez et vibrez pour les concours et les victoires toute l’année, comment rester motivé alors que toutes les compétitions sont annulées ?

La motivation reste grâce à la qualité de chevaux que nous avons a en ce moment et l’envie de tout faire pour les maintenir au top, mais aussi grâce au désir de faire évoluer les jeunes très prometteurs de l’élevage. Il est vrai que sans concours c’est un peu plus monotone à la maison, un peu plus tranquille. On essaie au maximum d’entretenir les chevaux, d’en prendre soin, de les regarder plus en détails et avec plus de précision, de soigner des petites blessures que nous n’avions pas pu complètement guérir pendant la saison de concours, etc… Cette période nous offre l’opportunité de prendre plus de temps pour s’occuper et surveiller les chevaux ce qui est très positif. Et puis, on garde espoir pour la suite ! 

En pleine année olympique avec un cavalier et des chevaux au sommet de leur forme, comment, en tant que groom, et donc membre à part entière de l’équipe, avez-vous vécu le report des Jeux olympiques ?

Nous avons démarré l’année avec dans un coin de la tête une éventuelle sélection pour les Jeux olympiques de Tokyo et, plus les semaines avançaient, plus cela devenait réel grâce notamment aux superbes résultats de Julien et des chevaux (8 victoires en CSI 5* en 2020, ndlr). Tout a finalement été arrêté avec cette crise du Covid-19 qui a changé nos plans, mais aussi ceux de tous les autres cavaliers… Nous n’avons pas d’autres choix que de nous adapter et d’espérer que cavalier et chevaux repartent de plus belle l’année prochaine. Tous les feux étaient au vert pour 2020, mais il va falloir regagner ses galons l’année prochaine et faire sa place à nouveau pour espérer s’envoler au Japon.

Qu’est-ce qui vous manque le plus avec ce confinement ? 

Les concours évidemment ! Si demain on me dit qu’il faut aller en concours, je fais mon sac et saute dans le camion ! Si on pose la question à Julien je pense qu’il répondrait la même chose, depuis tout le temps qu’il fait des concours internationaux c’est la première fois qu’il est soumis à une si grande pause.