Trois tableaux pour voyager

À défaut de prendre la route et de vagabonder dans les musées de France et d’ailleurs, le Covid-19 assignant chacun à un périmètre restreint, partez à la découverte de trois musées européens. De Moscou à Londres, en passant par Paris, trois tableaux ouvrent la porte de l’évasion. Prêts pour un voyage virtuel au rythme des chevaux ? Laissez-vous guider.



CHEVAL ROUGE, ÂME SLAVE

Rendez-vous donné à Moscou. En plein cœur de la capitale russe s’élève la galerie Tretiakov, écrin intime et raffiné abritant l’une des plus grandes collections d’art au monde avec plus de 140 000 pièces de collection. Édifié en 1856 par un riche industriel amateur d’art (Pavel Tretiakov, 1832-1878), l’édifice est notamment un réservoir d’œuvres d’artistes russes. La façade, surmontée des armes de la ville représentant Saint-Georges terrassant le dragon, est un savant mélange de styles. La pierre, presque saumonée, agrémentée de frises blanches et bleues, éveille l’idée d’une bonbonnière, d’un boudoir… Et c’est un précieux tableau que l’on y découvre dans la collection permanente. Une toile qui saute immédiatement aux yeux, tant les couleurs y sont éclatantes. Une tâche rouge tout d’abord s’impose au premier plan. C’est un cheval aux courbes rondes. Il est représenté de si près qu’on ne le distingue pas entièrement. Un seul de ses membres, son antérieur droit, est relevé, révélant un sabot noir faisant écho avec le harnachement de l’animal (un filet simple) et son œil. Sur son dos, un jeune cavalier, entièrement nu, à cru, une main sur les rênes, l’autre sur le flanc de sa monture. Le couple se tient juste devant un plan d’eau où deux autres chevaux se distinguent. Un premier, à la robe orangée, sur la droite du tableau, est représenté de dos, un cavalier sur son dos. Un autre, plus éloigné dans la perspective, se situe face aux spectateurs. Celui-ci, d’une belle robe blanche, est tenu en main par son cavalier qui le devance, le corps à moitié immergé. Enfin, on aperçoit derrière une langue de sable rose et quelques frondaisons. 

De l'influence des anciens...

L’absence totale de profondeur et de perspective frappe également le regard. On aimerait se reculer pour pouvoir davantage observer la scène dans son entier. L’axe de vue plongeant invite à focaliser son attention sur le centre de la toile. Et c’est bien là, sur le cheval rouge, que tous les regards se portent. Aussi, la toile, intitulée “Cheval rouge au bain“, porte-t-elle bien son nom, le peintre ayant précisément choisi cette couleur éclatante. En effet, alors qu’il avait déjà réalisé plusieurs esquisses de son tableau, c’est après avoir revu des peintures d’icônes anciennes que le peintre a décidé de donner cette couleur à son cheval. De son propre aveu, l’artiste s’est ainsi inspiré des icônes de Nijni-Novgorod, entre autres, et notamment de celles représentant Saint-Georges terrassant le dragon, sur lesquelles le cheval apparaît régulièrement flamboyant1. On pourrait alors penser que cette toile est un lointain rappel au saint patron Georges de Lydda, que l’on retrouve d’ailleurs sur la grande majorité des armoiries russes, comme celle de la capitale. Le fronton du musée en demeure le meilleur rappel. Pour autant, la nudité du cavalier et la thématique de l’œuvre tranchent radicalement avec les peintures religieuses. Et c’est d’une toute autre dimension qu’elle se pare. “Lorsque, dans les années 1960, j’ai vu ce tableau pour la première fois, j’ai été bouleversée“, témoignait Natalia Kozyreva, responsable du département de dessin du Musée russe, à l’occasion d’une rétrospective donnée en l’honneur de l’artiste en 2019 à Saint-Petersbourg. “Il est devenu pour moi le symbole de la peinture. Je n’ai plus jamais rien vu d’aussi expressif dans sa force et dans son éclat. Il ne comporte rien de superflu. C’est l’incarnation du rêve juvénile. La couleur rouge est le symbole de la vie, du sang. Personne ne savait alors que l’avenir serait aussi sanglant.“

... aux visions futures

Et pour cause. La toile date de 1912, soit près de cinq années avant la révolution russe. Si l’on reste encré sur l’inspiration des icônes, alors peut-être le rouge du cheval a-t-il également été choisi par l’artiste pour symboliser l’un des chevaux de l’Apocalypse, annonciateur de guerre et d’effusion de sang. Le peintre aurait donc eu un pressentiment ? Quoi qu’il en soit, les critiques d’art considèrent ce tableau comme hautement symbolique, affirmant que le cheval rouge représente le “Destin de la Russie“, que son cavalier, frêle et jeune, ne peut maîtriser. De fait, il est ainsi devenu un symbole révolutionnaire... Mais outre la couleur, le titre et la toile évoquent la baignade donnée au cheval. Il semble en effet que l’animal entre dans l’eau, cette dernière formant une spirale. Il est alors intéressant de rappeler le thème du bain d’une vieille tradition russe, notamment présente chez les pêcheurs du fleuve Oka, affluent de la Volga. À la date du 15 avril, marquant le début du printemps et la fin des dernières glaces, les pêcheurs volaient un cheval pour l’offrir, en le noyant, au “Grand-Père des eaux qui s’éveillait ce jour-là. - Tiens, Grand-Père, disaient les pêcheurs, accepte ce cadeau et protège nos familles“, c’est-à-dire notre tribu, explique le “Dictionnaire des symboles“. De même, le thème de l’offrande au bain d’un cheval n’était pas inconnu des Grecs à en croire les paroles d’Achille aux meurtriers de son cousin Patrocle dans “L’Iliade“ : “Le beau fleuve aux tourbillons d’argent ne vous défendra pas. Vous avez beau lui immoler force taureaux et jeter tout vivants dans ses tourbillons des chevaux aux sabots massifs, vous n’en périrez pas moins d’une mort cruelle.“

Enfin, on peut également remarquer que le regard du jeune homme semble aveugle. Son regard est las, contrairement à celui de sa monture, d’une puissante intensité noire. Là encore, le caractère visionnaire du cheval est de tout temps et partout présent dans les croyances et symboles. Chez les Beltir notamment, (peuplade dont le territoire se situe dans la fédération de Russie), le cheval, par son pouvoir de clairvoyance, est associé aux rites chamaniques. Ainsi, “le chaman possède des yeux de cheval qui lui permettent de voir à trente jours de voyage ; il veille sur la vie des hommes et en informe le Dieu suprême.“ Mais peut-être l’exsangue cavalier au regard vide rêve-t-il tout simplement de partir vers un ailleurs. Peut-être compte-t-il sur sa monture pour l’emmener loin de sa patrie au futur incertain vers des contrées plus sereines ? Peut-être rêve-t-il tout simplement de voyager et de découvrir mille et une capitales... À commencer par Paris ?



PARIS… EMBARQUEMENT IMMÉDIAT POUR TAHITI

“Le Cheval blanc“, Paul Gauguin, 1898.

© DR

C’est en 1898 que le peintre français Paul Gauguin, revenu à Tahiti après un bref séjour en France métropolitaine, réalise ce tableau, appelé “Le Cheval blanc“, commandé par le pharmacien de l’île, M. JulesAmbroise Millaud. Très sensible à la flore sauvage et aux paysages de la “reine du Pacifique“, l’artiste laisse s’exalter ses sentiments sur la toile. Dans une alcôve de verdure, un écrin où passe la lumière du jour sous les frondaisons mais où le ciel ne se voit pas, il place au centre de la scène un cheval blanc s’amusant dans un ruisseau. Et pour rendre encore plus vivante cette scène, le peintre n’hésite pas à dessiner sur la robe du cheval une teinte verdâtre, un jeu de couleurs et de reflets entre l’eau et les arbres. 

Une fois son œuvre terminée, il la présente donc au pharmacien qui la refuse net. Il voulait un cheval blanc, le voilà avec un cheval vert, la commande est annulée ! Paul Gauguin essuie là une deuxième “attaque“ contre son style. Quelques années plus tôt, sa toile “Arearea“ avait déjà été critiquée, certains jugeant un “usage arbitraire des couleurs“. La palette chatoyante avait justement été choisie par le peintre pour incarner la douceur de vivre, le soleil et les lumières de l’île. “Une peinture, avant d’être un cheval, une femme, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs, en un certain ordre assemblées“, avait même décrété le peintre. Il faut dire que le mouvement postimpressionniste (École de PontAven) que va ouvrir l’artiste n’est pas encore en vogue et qu’une telle audace chromatique n’est pas du goût de tous. Et si le notable d’alors n’a point su savourer l’esthétique de la toile, le musée d’Orsay nous le permet aujourd’hui. 

Paradis terrestre... 

Au-delà de cette anecdote, la toile haute d’1,40 x 0,92 m de large invite au voyage. Ce n’est pas un souvenir précis, ni une scène réelle que le peintre a choisi d’immortaliser pour mettre en scène son cheval blanc. Paul Gauguin a réalisé là une petite image d’Épinal de son île. C’est un petit bout de paradis terrestre que l’artiste a représenté sur sa toile. La scène, construite tout en profondeur et verticalité, invite au silence, à l’imprégnation de la nature environnante. On entend presque le clapotis du cours d’eau dans lequel le cheval blanc, tête baissée, joue et se rafraîchit. Derrière lui, sur les rives du ruisseau, deux cavaliers, nus, montent respectivement un cheval alezan sur la gauche du tableau et un cheval gris sur la droite. Les branches des arbres - “bourao, sorte d’hibiscus“ - les obligent à courber l’échine. On imagine l’instant de relative fraîcheur sous les arbres, un rayon de soleil dardant la jambe gauche du cavalier le plus proche du spectateur. La végétation luxuriante d’un Éden rendu éternel par le peintre est bien là, sur les murs d’une salle du musée d’Orsay, à Paris. On aurait presque envie d’enjamber le cadre pour plonger nous aussi dans cette eau et nous allonger sur l’herbe verte. Tendre l’oreille et n’entendre plus rien que l’onde, le bruissement des feuilles et les nombreux habitants de la faune, invisibles aux yeux, mais tapis dans l’ombre des fleurs, à l’image des iris du premier plan. 

... et croyance terrestre 

Enfin, la lecture de l’œuvre se poursuit par sa dimension symbolique. Le cheval est un être symbolique par excellence, l’un des animaux dont les interprétations sont les plus diverses. En Polynésie, dans les croyances tahitiennes, l’animal est sans doute en rapport avec le passage des âmes dans l’autre monde. Là-bas, la couleur blanche est aussi liée à la mort et au culte des dieux. Le cheval comme animal psychopompe est d’ailleurs une symbolique récurrente, monture vers tous les voyages. Il serait alors le passeur des âmes de la vie vers le monde des morts. Quoi qu’il en soit, Paul Gauguin a immortalisé une vision du paradis terrestre dans sa toile, offrant à ses spectateurs un voyage au centre de la forêt tahitienne. Détacher ses yeux de cet ensemble de couleurs est alors difficile, et le retour en pleine capitale française déstabilisante...

“A Gentleman driving a Lady in a Phaeton“, George Stubbs, 1787.

© DR



LONDRES EN CALÈCHE

Rendez-vous donné cette fois à la Galerie nationale de Londres pour le troisième tableau proposé. Dans la galerie A, réservée aux peintures d’après 1600, est accrochée une huile sur toile intitulée “A Gentleman driving a Lady in a Phaeton“, peinte en 1787. Son peintre ? George Stubbs (1724- 1806), LE “peintre des chevaux“ en personne. Dans une voiture découverte tirée par deux chevaux, un couple se promenant est à l’arrêt. Par son regard et le mouvement de sa tête, le monsieur semble nous inviter à le suivre...

Une voiture de vitesse

 Mais la place est déjà prise. Madame devrait d’ailleurs assurer le maintien de son chapeau, car la voiture ici représentée, le phaéton, est connue pour sa vitesse. D’un point de vue pictural, George Stubbs a parfaitement représenté les moindres détails de cette voiture légère, typique de son époque (XVIIIe siècle). “Un phaéton était généralement tiré par une paire de chevaux et était conduit par son propriétaire, plutôt que par un cocher, qui déciderait également du choix des décorations et des peintures“, rappelle le site internet de la Galerie nationale. De fait, on peut remarquer les rosaces sur les harnachements des chevaux, signes distinctifs de l’appartenance d’une famille. Pour autant, ces dernières ne permettent pas ici de révéler l’identité des deux protagonistes de la toile. Pour en revenir plus particulièrement à la voiture, ce type de véhicule, construit pour la vitesse, était destiné principalement pour les conduites récréatives et la course. Aussi, de par sa potentielle dangerosité liée à sa rapidité, le nom de cette voiture fait référence à Phaeton, fils d’Hélios. “Dans la mythologie grecque, Hélios conduisait chaque jour le char du soleil dans le ciel. (...) Un jour, Phaeton avait essayé de conduire le char de son père, mais avait perdu le contrôle et avait presque mis le feu à la terre.“ 

Qu’on ne s’y trompe pas, le peintre a bien choisi cette voiture, sans doute neuve, comme pièce maîtresse de sa toile, bien plus que les deux chevaux, thème de prédilection de l’artiste. Véritable symbole de statut social, au même titre qu’une voiture de luxe moderne, le phaéton est ici portraitisé par le peintre. “Stubbs accorde une grande attention au train de roulement de couleur chamois, car la construction à col de grue de ce modèle, clairement visible au-dessus des roues avant, a amélioré sa maniabilité. Il positionne le phaéton dans un léger angle contre le feuillage sombre des arbres pour révéler le mécanisme complexe, qu’il peint avec la précision d'un dessin technique.“ À l’époque, il était de bon ton de voir et d’être vu dans de tels attelages. De fait, les gentlemen-drivers, savamment vêtus pour l’occasion, appartenaient pour la plupart à des clubs, à l’image du Benson ou du Four Horse Club, leur permettant de mettre en avant leurs compétences et leur maîtrise en se rendant à Hyde Park ou Richmond. Sans doute, le cadre bucolique de la toile fait-il référence à l’un de ces parcs londoniens.

Des chevaux de standing

Outre la voiture, on peut remarquer le chic des deux chevaux de l’attelage. De robe bai brun, presque noire, les deux équidés sont parfaitement assortis. Même taille, même port de tête altier, même poitrail, mêmes membres fins. Véritables gravures, ces chevaux sont parfaitement réalistes, dignes représentants de leur race - Pur-sang Anglais. De fait, George Stubbs est depuis toujours passionné par l’anatomie. En 1756, il a même loué une ferme dans le Lincolnshire, à Horkstow, près d’un abattoir où il a passé dix-huit mois à disséquer des chevaux. Ses études donneront naissance en 1766 à un ouvrage de référence : “The anatomy of the Horse “. Avant même la sortie de ses planches et de l’ouvrage, George Stubbs a gagné la considération des aristocrates de son pays, convaincus par la qualité de la représentation parfaite de ses chevaux. Dès lors, son savoir-faire sera largement mis à disposition auprès de la gentry pour réaliser des portraits de chevaux, propriétaires à côté de leurs montures, etc. Si l’attelage ici présenté ne s’attarde pas principalement sur les deux équidés, il n’en demeure pas moins qu’ils sont traités avec toute la maîtrise de l’artiste, et s’inscrivent au centre même de la toile. On distingue les muscles de l’encolure et de la croupe, l’attention et les réactions des chevaux (oreilles en arrière pour celui se trouvant le plus loin du spectateur, bouche ouverte pour celui au premier plan), finesse de la peau. On s’attendrait presque à voir le garrot du premier cheval tressaillir à l’approche d’une mouche... Comme il est dommage qu’il n’y ait pas davantage de place dans cette voiture. Voilà un voyage qui n’aurait sans doute pas déçu les promeneurs virtuels que nous sommes aujourd’hui. Un voyage dans le temps et l’espace qui s’achève ici. Ne nous reste plus qu’à flatter l’encolure des chevaux sagement arrêtés dans leur élan et de leur laisser reprendre leur route.

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX du mois de mai, à commander ici ou à retrouver en kiosques.

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