Chevaux de guerre et soldats de cavalerie, les ferments du circuit des Coupes des nations

À cette période de l’année, dans le monde entier, les cavaliers et amateurs de sport aspirent à retrouver les joutes du circuit des Coupes des nations. Depuis son lancement en 1909, seule la guerre a stoppé dans son élan cette grande série annuelle. Cette année, une tout autre guerre, provoquée par la pandémie de Covid-19, fait obstacle aux CSIO du circuit FEI Longines (Coapexpan, La Baule, Saint-Gall, Langley, Sopot, Rotterdam, Falsterbo, Dublin et Hickstead), ainsi qu’aux indépendants (Rome, Aix-la-Chapelle, Knokke et Calgary) alors que le monde est actuellement aux prises. En espérant que la finale mondiale puisse bien avoir lieu début octobre à Barcelone, retour sur l’histoire des Coupes des nations, épreuves collectives créées à l’époque des soldats de cavalerie et chevaux de guerre.



Xavier Bizard et Honduras en 1937.

© FEI

En raison de la pandémie de Covid-19, seules deux des onze Coupes des nations du circuit FEI Longines ont pu avoir lieu cette année, à Wellington, en février aux États-Unis, où les hôtes ont vaincu la Grande-Bretagne lors d’un passionnant barrage et à Abou Dabi, également en février aux Émirats arabes unis, où la Nouvelle-Zélande s’est imposée pour la deuxième fois en trois ans. Pour autant, la résilience de cette portion du patrimoine équestre, si souvent décrite comme le “joyau de la couronne de la Fédération équestre internationale”, est sans pareille. Nées de batailles sportives épiques entre militaires, ces épreuves continuent encore aujourd’hui à passionner les aficionados du saut d’obstacles, soutenant leur équipe nationale, composée de femmes et d’hommes qui défendent leur drapeau dans les plus prestigieux concours du monde.

C’est le sentiment unique de fierté nationale qui fait le sel de ces épreuves, les cavaliers parlant souvent de la façon dont leurs chevaux se “battent” pour eux sur des parcours difficiles élaborés par des chefs de piste de classe mondiale. Jadis, les hommes de cavalerie avaient besoin de coursiers avec beaucoup de courage pour tirer leur épingle du jeu. Aussi, l’histoire de deux chevaux de guerre ayant évolué à deux périodes très différentes de l’histoire militaire permet de remonter aux racines de ce fameux fighting spirit qui continue de caractériser les meilleurs chevaux actuels.



Vonolel

Dans l’enceinte de l’hôpital royal de Kilmainham, construit dans les années 1680 à Dublin, en Irlande, pour les soldats à la retraite, et qui abrite aujourd’hui le musée irlandais d’Art moderne, une pierre tombale marque l’emplacement de la dernière demeure de Vonolel, un cheval brave et spécial. Il était le cheval de bataille du maréchal anglo-irlandais décoré Frederick Sleigh Roberts, un général de l’ère victorienne devenu l’un des commandants militaires britanniques les plus performants de son époque. Lord Roberts, alias “Bobs”, ne mesurait qu’1,60m, ce qui correspondait parfaitement à ce très beau cheval Arabe qui ne mesurait qu’1,48m.

Nommé Vonolel en référence à un grand chef Lushai, le petit gris a été acheté à l’âge de cinq ans à Bombay, ou Mumbai, en Inde et a servi Roberts pendant les vingt-trois années. Vonolel a joué un rôle central dans la relève du siège de Kandahar, en actuel Afghanistan, et a également participé à des interventions en Inde, en Birmanie et en Afrique du Sud. Légende à son époque, ce cheval a été décoré à plusieurs reprises par la reine Victoria, recevant entre autres la médaille de Kaboul et l’Étoile de Kandahar pour sa bravoure au combat. Il portait fièrement ces deux distinctions autour de l’encolure lors de grandes cérémonies. Il a parcouru environ 80.000 kilomètres au cours de sa carrière sans jamais boiter. Sa mort, survenue en juin 1899 à l’hôpital royal, a brisé le cœur de son cavalier. Vonolel a été enterré dans les roseraies du site avec tous les honneurs militaires. Un tableau de lui, où il est représenté sous la selle de “Bobs”, est toujours exposée à la Tate Gallery de Londres.

C’est cette tradition de chevaux et de cavaliers se battant au sein d’une équipe au nom de leur pays, mais en temps de paix et dans un sain esprit de compétition plutôt que d’antagonisme, qui sous-tend toujours la série des Coupes des nations.



Honduras et Nipper

Les glorieux adieux de Vonolel contrastent fortement avec celui d’un hongre noir de 1,60m de race inconnue qui mérite tout autant son portrait. On l’a d’abord connu sous le nom de Honduras quand il a remporté la très convoitée King Gold V Gold Cup en 1937 à Londres avec le capitaine français Xavier Bizard. Ce cavalier de l’École de cavalerie française de Saumur était une star du saut d’obstacles dans les années 1920 et 30, grâce à un formidable palmarès en Coupes des nations avec plusieurs très bons chevaux. Il a notamment permis à la France de s’imposer à Nice en 1924, à New York en 1925, à Lucerne et Rome en 1927, à Rome à nouveau en 1928, ainsi qu’à Naples et Dublin l’année suivante. Dans les années 1930, il a fait partie de trois équipes gagnantes à Londres et fait retentir La Marseillaise à Nice, Lucerne, Vienne, Rome et Riga. Dans la capitale lettone, il a gagné la Coupe des nations avec Apollan, avant de remporter la Coupe George V à Londres avec Honduras. Celui-ci aurait ensuite été confié à un certain Amador de Busnel, avec lequel il aurait remporté le Grand Prix de Bruxelles en 1939, avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qui intrigue chez ce cheval est moins son niveau de performances que le fait qu’il ait été capturé pendant l’occupation allemande de la France, puis réapparu après la guerre dans les équipes de saut d’obstacles de l’armée américaine, qui ont remporté les Coupes des nations de Londres et Dublin en 1948 sous le nom de Nipper et monté par le lieutenant-colonel Charles (Chuck) Symroski. Après avoir été capturé en 1945 avec le reste des chevaux de l’équipe allemande près de la ville de Bayreuth, en Bavière, il a été expédié aux États-Unis en août 1946. Il a concouru à travers l’Amérique et au Canada cette année-là, puis à nouveau en 1947, avant de repartir en Europe au printemps 1948 pour participer à un certain nombre de concours en vue des Jeux olympiques de Londres, pour lesquels il a été sélectionné comme cheval de réserve.

La victoire obtenue dans la Coupe des nations de Dublin a été historique, car ce fut la première fois qu’une équipe américaine, et même non-européenne, a soulevé la coupe Aga Khan, et la dernière fois qu’une équipe officielle de l’armée américaine concourut sur l’immense piste en herbe de la Royal Dublin Society. Symroski et Nipper se sont imposés aux côtés du capitaine JW Russell avec Airmail, du colonel JF Wing avec Democrat et du lieutenant-colonel CH Anderson avec Riem. Le convoité trophée Aga Khan leur a été remis par Eamon de Valera, né à New York et alors Taoiseach (Premier ministre) de l’Irlande, dont il est plus tard devenu le président.

Honduras ou Nipper a finalement revu son vieil ami, le capitaine Bizard. Leurs retrouvailles ont eu lieu à Londres, soit après leur victoire dans la Coupe des nations soit pendant les Jeux olympiques – les faits ne sont pas très clairs à ce sujet. Peu importe où cela s’est produit, cela a dû provoquer un choc émotionnel au Français quand il est tombé par hasard sur son ancienne monture qu’il pensait morte depuis longtemps. L’histoire raconte que lorsque le capitaine Bizard a révélé aux Américains l’âge du cheval, ils ont été vraiment surpris. Alors âgé de dix-neuf ans, le hongre n’est finalement entré en action dans l’épreuve olympique en une manche qui s’est avérée être un marathon, terrassant toutes onze des quatorze équipes participantes, dont celle des États-Unis! Le Mexique, l’Espagne et la Grande-Bretagne ont remporté l’or, l'argent et le bronze.

Après les JO, l’équipe militaire américaine a été dissoute, et ses cavaliers remplacés en partie par des civils. Bien que ce ne soit pas confirmé, Honduras serait reparti en Amérique pour vivre sa retraite près de Fort Riley au Kansas, dans la ferme familiale de Jimmy Wofford, cavalier sélectionné trois fois aux JO, dont les parents ont accepté de prendre à la retraite tous les chevaux restants de l’armée après la mécanisation de la cavalerie. La vie de ce cheval n’a pas été célébrée avec les honneurs qui ont marqué le décès de Vonolel un demi-siècle plus tôt, mais son histoire hautement symbolique continue à nourrir la légende des sports équestres et de la série des Coupes des nations, qui séduisent et ravissent les spectateurs depuis plus d’un siècle.

Quant à Vonolel et Honduras, alias Nipper, très appréciés, ils ne seront jamais oubliés, à l’instar des mots gravés sur une pierre tombale à Dublin :
“Il est des hommes à la fois bons et sages
Qui croient que dans un futur état
Des bêtes muettes que nous chérissons ici-bas
Nous donnerons un joyeux salut quand
Nous aurons franchi la dernière porte
Est-ce une folie d’espérer qu’il en soit ainsi?”