David O’Connor et Sam Watson, unis pour un complet plus sûr

Chaque printemps ou presque, le Forum des sports de Lausanne consacre une session de réflexion à la gestion des risques en concours complet, marquant la volonté de la Fédération équestre internationale de poursuivre son action en matière de sécurité dans une discipline où le test de cross reste périlleux pour les chevaux comme pour les cavaliers. Sous l’impulsion du champion olympique, chef de piste et entraîneur américain David O’Connor, président du groupe de travail dédié et désormais du comité technique, l’instance envisage toutes les solutions, y compris la possibilité d’implémenter un algorithme conçu par deux jeunes Irlandais, dont le cavalier Sam Watson. Retour sur une passionnante conférence donnée le 11 avril 2017.



Ici au CCI 4*-L de Saumur avec Horseware Lukeswell en 2015, Sam Watson poursuit une très belle carrière à haut niveau.

© Scoopdyga

“On accepte le risque dès que l’on met le pied à l’étrier. La clé est de le minimiser”, reconnaît David O’Connor, champion olympique de concours complet en 2000 à Sydney avec Custom Made et champion du monde par équipes en 2002 à Jerez de la Frontera avec Giltedge. Président du groupe de travail sur la gestion des risques en concours complet depuis 2016 et président du comité du complet de la Fédération équestre internationale (FEI) depuis novembre 2017, l’Américain de cinquante-six ans déplore, comme tous ses collègues, les tragiques accidents survenant chaque année dans cette discipline. Face à cette épineuse question, la princesse Haya de Jordanie, présidente de la FEI de 2006 à 2014, avait même évoqué la possibilité d’exclure la discipline des Jeux olympiques de 2012. La veille de ces mêmes JO de Londres, le magazine Time avait titré “Complet équestre: le sport le plus dangereux des Jeux? La moindre erreur de calcul au cross peut coûter des médailles, et éventuellement des vies.”

Le complet inquiète et s’inquiète de son avenir. Lors d’une conférence qui s’est déroulée le 11 avril 2017 à Lausanne, dans le cadre du Forum des sports de la FEI, Giuseppe della Chiesa, président du même comité technique de 2009 à 2017, rejoint les propos de son successeur : “Notre sport n’existerait pas sans le cross… mais il est vrai que les risques sont moindres en restant assis devant sa télévision!” Lui-même cavalier et chef de piste, l’Italien prône un équilibre difficile à établir : la sécurité passe bien sûr avant tout, mais il n’y a pas lieu de déplorer les nombreuses chutes sans gravité. “Tant que les cavaliers et les chevaux ne se blessent pas, c’est bon”, sourit-il. “Cela fait partie des raisons pour lesquelles le complet est plus excitant que d’autres disciplines!”, rappelle-t-il à juste titre.

David O’Connor monte au front : “Tout se résume en une question : deux athlètes vont s’élancer de la boîte de départ. Sont-ils prêts? Sont-ils bien préparés?” Mais que signifient “prêts” et “préparés” dans un tel contexte? Et quels sont les facteurs à considérer afin que le risque pour le cheval et le cavalier soit non seulement accepté, mais acceptable ? Reprenant à son compte le rapport Hartington, texte de référence pour lequel il a œuvré en 2000, le cavalier et chef de piste juge qu’il faut avant tout évaluer le mental de l’individu. Citant l’auteur américain à succès Michael Lewis, il observe que les “êtres humains ont du mal à déterminer le vrai risque d’une mauvaise issue”. Autrement dit, sont-ils vraiment conscients des conséquences éventuelles de leurs choix ? Cette question implique les cavaliers, entraîneurs, juges, commissaires, chefs de piste et, bien sûr, les chevaux eux-mêmes. Face à la pression exercée par les associations de protection des animaux, David O’Connor insiste sur le fait que “la priorité absolue depuis le début est de réduire les chutes de chevaux”, celles-ci étant généralement aussi les plus dangereuses pour les humains.

La FEI œuvre depuis longtemps à la réduction des risques, avec un certain succès d’ailleurs. Après avoir réduit le format des cross, en supprimant les routiers et le steeple-chase, elle a mis en place un système de qualification des chevaux et cavaliers fondé sur la progressivité des niveaux de compétition. Elle a également décrété le port obligatoire d’un casque et d’un équipement de protection dorsale, puis entériné la mise en place d’obstacles frangibles, qui s’effondrent ou se déforment de manière contrôlée en cas d’impact. “La technologie frangible (dont certaines fédérations et organisateurs réclament un usage obligatoire à l’échelle internationale, ndlr) n’est pas envisagée pour éviter une erreur de jugement du cavalier, mais pour en limiter les conséquences. Idéalement, nous voudrions parvenir à réduire au maximum la fréquence de ces fautes, grâce à la formation des chevaux et cavaliers, à notre système de qualification et à la catégorisation des accidents”, explique David O’Connor, ancien entraîneur national de l’équipe américaine. Enfin, la FEI s’appuie sur les rapports d’incidents très précis produits par les officiels présents dans chaque concours national et international, lesquels permettent d’enrichir une base de données très utile à la recherche de nouvelles solutions.



L’objectivité des chiffres

Comme le montre ce tableau, un cheval ayant concédé vingt points de pénalité au cross lors de trois CCI 3*-S consécutifs voit son index ERQI diminuer après chaque concours, plus encore si son cavalier propose de l’engager au niveau supérieur.

Sam Watson et Diarmuid Byrne, jeunes créateurs de la start-up irlandaise EquiRatings lancée en 2015 et spécialisée dans l’analyse des données équestres, ont également pris part à cette conférence. Selon de nombreux acteurs et observateurs de la discipline, David O’Connor en tête, leur approche est en train de changer la donne vis-à-vis de la sécurité des concurrents. Si l’on observe attentivement les chiffres, on enregistre une baisse globale du pourcentage de chutes au fil des ans. Cependant, un nombre disproportionné d’accidents persiste aux niveaux CCI 4*-L et surtout 5*-L. “Tout le monde a-t-il le droit de concourir ?”, s’interroge l’Américain. “Si les données indiquent que les 10% de cavaliers les moins expérimentés en 5* sont à l’origine de la plupart des chutes, pourquoi continuons-nous à leur permettre de se présenter à ce niveau?” Bien qu’elle ait déjà durci son système de qualification, la FEI ne devrait-elle pas aller un peu plus loin ?

C’est là qu’intervient EquiRatings. Initialement, Sam Watson, cavalier de trente-deux ans éprouvé au niveau 5*, ayant notamment représenté l’Irlande à Badminton, Burghley, Pau, Luhmühlen, ainsi qu’aux Jeux équestres mondiaux de 2010, 2014 et 2018, avait créé un algorithme lui permettant d’analyser ses propres fautes pour mieux orienter son travail et obtenir de meilleurs résultats. Ce projet universitaire a finalement abouti à la création de l’EquiRatings Quality Index (ERQI), un index calculé en fonction des performances de chaque couple à tous les niveaux de compétition. Après chaque concours, en fonction de ses résultats, la paire voit son coefficient de risque réajusté pour chaque niveau auquel elle peut prétendre concourir.



“La collecte des données effectuée par la FEI depuis des années est exceptionnelle, mais ces données n’avaient pu être suffisamment bien exploitées jusqu’ici”, analyse Diarmuid Byrne, qui a abandonné son métier d’avocat pour rejoindre Sam Watson dans l’aventure, fin 2014. S’appuyant justement sur 150 000 résultats et 20 millions de données récoltées pendant plus de dix ans, EquiRatings s’est fixé pour objectif de réduire les chutes de chevaux. Cette nouvelle approche a obtenu des résultats frappants. Expérimentée par la Fédération irlandaise, l’application aurait permis de faire baisser de 66%le nombre de chutes au niveau CNC 2* entre 2015 et 2016. “Ce n’était pas uniquement grâce à nous”, tempère Diarmuid Byrne. “Mais la notation a introduit chez les cavaliers une prise de conscience de leurs responsabilités et de leurs capacités. Après deux mauvaises prestations, les cavaliers doivent s’interroger sur leur niveau et peut-être envisager de faire courir leur cheval à un niveau inférieur.” Cette notion de responsabilité est également mise en avant par Sir Mark Todd, le grand cavalier néo-zélandais. “On doit avoir confiance dans le fait que le cheval accomplira ce qu’on lui demande et il doit avoir confiance dans le fait qu’on ne va pas lui demander quelque chose qu’il ne puisse pas faire”, résume-t-il.

Ainsi, les cavaliers et leurs entraîneurs, mais aussi les fédérations nationales et la FEI, disposent d’un nouvel outil objectif de prévention. Le sport nous encourage par nature à repousser nos limites », observe Sam Watson. “Personnellement, j’ai tenté ma chance quatre fois à Badminton et l’athlète en moi espère toujours gagner ce concours un jour! C’est un élément central de la psychologie de l’athlète. Une fois lancés dans la compétition, ceux qui évoluent à un niveau de risque extrêmement élevé ne pensent qu’à la possibilité de gagner ou de réussir une belle performance, et plus aux risques encourus. C’est ça le sport. Pour autant, les autres sports se pratiquent sans ce formidable partenaire qu’est le cheval, qui doit rester au cœur de nos préoccupations. Nous aimerions que tout le monde puisse un jour expérimenter la pratique de l’équitation. Cependant, participer à une course d’endurance de 120 km, se lancer dans un CCI 5*-L ou sauter un Grand Prix à 1,60m demandent beaucoup d’aptitudes de la part du cavalier et de sa monture. Il faut donc se demander si le couple en a les capacités car autant il est fantastique d’assister à des exploits, autant il est difficile d’accepter la survenue d’une catastrophe qu’on aurait pu éviter. C’est là-dessus que nous travaillons, conclut-il.

Passionnés par cette présentation, les responsables de la FEI ont signé un accord de quatre ans avec le start-up irlandaise. Souhaitons que ce partenariat, dont le périmètre englobe la gestion des risques en complet, mais aussi en endurance, porte rapidement ses fruits.

Cet article est paru dans le hors série du magazine GRANDPRIX n°18 à l'été 2018.

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