Chris Bartle ou la synthèse du naturel anglais et de la rigueur allemande

Nation historiquement reine du concours complet, la Grande-Bretagne a fait face à la montée en puissance de l’Allemagne à partir du début du siècle. Sous la houlette de son entraîneur... britannique Christopher Bartle, figure centrale de la discipline, l’équipe germanique a ainsi été sacrée deux fois championne olympique, deux fois championne du monde et trois fois championne d’Europe entre 2008 et 2015, sans compter les superbes résultats individuels de ses cavaliers. Grand Prix analyse les ressorts d’une rivalité féconde dont cet homme-là a fait de l’or.



Pour comprendre l’évolution récente de la hiérarchie internationale du concours complet, il faut prendre en compte les différences culturelles d’approche de l’équitation par ses leaders. Et entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, entre autres, elles étaient de taille. Ancien dresseur et complétiste de haut niveau, Christopher Bartle a pu en mesurer l’ampleur lorsqu’il a pris en main l’entraînement de l’équipe germanique, après les Jeux olympiques de Sydney. “Les Allemands profitent d’une forte tradition du dressage et du saut d’obstacles. Ils montent beaucoup en manège, ce qui leur donne des bases techniques plus solides que les Britanniques. Davantage habitués à l’équitation d’extérieur et au cross, ces derniers développent beaucoup d’intuition.“ 

Sensible au niveau de la base, ce contraste l’est aussi à haut niveau, même si l’on aurait tort de s’enfermer dans des considérations générales. “Il faut aussi prendre en compte le contexte et l’histoire propre à chaque pilote“, modère-t-il. Ces différences culturelles ont pris une nouvelle dimension au début du siècle, lorsque l’épreuve de fond a été amputée de son steeple et de ses routiers pour se limiter au seul cross. À l’approche des JO d’Athènes, en 2004, dressage et saut d’obstacles ont ainsi gagné en importance dans la détermination du classement final. Et les parcours de cross ont eux-mêmes gagné en technicité avec la multiplication des combinaisons et directionnels. Cette évolution majeure des règles du jeu a vraisemblablement nourri la monté en puissance allemande. Pour autant, Chris Bartle se veut plus mesuré. “Je ne pense pas que ce soit la raison principale de cette percée. À mon avis, les progrès allemands résultent davantage de la nouvelle manière qu’ont développée les cavaliers pour monter le cross, et du lien qu’ils ont réussi à créer entre les trois tests de notre discipline.“



Une nouvelle approche

Car si Chris Bartle affirme s’être appuyé sur l’équitation très structurée des complétistes allemands pour les relancer dans la course aux titres, il assure également avoir travaillé à des évolutions dans leur manière d’appréhender le cross. “Lorsque je suis arrivé, ce test était leur point faible“, rappelle-t-il. “J’ai voulu insuffler une nouvelle approche dans leur façon de l’aborder. J’ai souhaité que le travail porte sur la position des cavaliers ainsi que l’équilibre et le contrôle des chevaux, mais sans entrer dans un rapport de domination avec eux. Il me semblait primordial qu’ils puissent évaluer les obstacles, prendre des initiatives, etc.“ Cette correction de la tendance typiquement germanique à vouloir “tout contrôler“ pour donner plus de responsabilités à leurs montures et leur apprendre à se gérer par elles-mêmes a rapidement porté ses fruits. Rappelons que sans une erreur de Bettina Hoy au début de son parcours de saut d’obstacles avec Ringwood Cockatoo (ISH, Peacock, Ps x Skylark), l’Allemagne aurait déjà été sacrée championne olympique en 2004, en lieu et place de la France... 

Mais la mission du magicien Bartle ne s’est pas arrêtée là. “Il m’est aussi apparu que les cavaliers dont on m’avait confié la responsabilité avaient de très bonnes bases techniques en équitation, mais qu’ils ne liaient peut-être pas assez les trois épreuves du complet. Je les ai invités à profiter de leurs acquis et à connecter dressage et saut d’obstacles d’une part, et leur manière de monter le cross d’autre part.“ Si tous les Allemands ont été aiguillés dans cette direction, certains, comme Ingrid Klimke, sont allés beaucoup plus loin. Ainsi, la championne d’Europe en titre, fille du célèbre et regretté Reiner Klimke, sextuple champion olympique de dressage, n’a certes pas attendu l’arrivée de Chris Bartle pour se perfectionner en dressage, mais on l’y voit aujourd’hui performer régulièrement, ainsi qu’en saut d’obstacles, jusqu’au niveau 4*. Il en est de même pour Michael Jung. Présent en jumping jusqu’en CSI 5*, il expliquait l’an passé dans les colonnes de Grand Prix que les cavaliers de complet avaient “beaucoup à gagner en pratiquant cette discipline, car elle permet de gagner en sécurité sur le cross“, confirmant le bien-fondé de la synergie prônée par Chris Bartle.



Les entraîneurs privés en première ligne

Pour que sa philosophie et ses méthodes se transmettent à tout le haut niveau allemand, Chris Bartle s’est évertué à en faire évoluer le système, encourageant les cavaliers à s’entourer d’entraîneurs privés et octroyant à ces derniers davantage de place que par le passé. Il ne s’agissait pas de révolutionner des fonctionnements individuels qui avaient fait leur preuve, mais plutôt de s’appuyer dessus et de les perfectionner, tout en jouant sur la décentralisation pour l’entraînement des athlètes. Ainsi, s’est constitué un système triangulaire entre la Fédération nationale (DOKR), les cavaliers et leurs coaches, qui a permis que tous avancent dans le même sens. Et si les stages fédéraux ont gardé une grande importance, permettant notamment l’entretien de l’esprit d’équipe si cher au Britannique, le système a été rendu plus flexible et adaptable aux besoins des compétiteurs. Pourtant, même si l’apport du Britannique a été incontestable, l’incroyable règne allemand ne saurait s’expliquer sans en référer à l’histoire de tout sport, qui voit parfois émerger des compétiteurs hors du commun. Il en va ainsi de Michael Jung, dont la rétrogradation à la deuxième place du classement mondial en mai, derrière le Britannique Oliver Townend, ne peut faire oublier la domination insolente dans les plus grandes échéances depuis 2009. Ses concurrents saluent son génie qui, par définition, dépasse le cadre de techniques d’entraînement et de tactiques de compétition. Et soulignent combien il est une locomotive pour le complet, créant une émulation au sein de l’équipe germanique, invitant les cavaliers des autres nations à lutter pour le détrôner, et contribuant de ce fait à tirer toute la discipline vers le haut. 

Le come-back britannique ? 

Fin 2016, Chris Bartle a quitté la Mannschaft pour prendre en main l’équipe britannique. Les résultats ne se sont pas fait attendre, puisque les cavaliers d’outre-Manche ont décroché le titre européen par équipes en août dernier à Strzegom. Ravi, le nouvel entraîneur national compte bien reproduire dans son pays les recettes éprouvées outre-Rhin. “Je souhaite faire évoluer la manière dont les cavaliers anglais montent le cross et donner plus d’importance à leurs entraîneurs personnels, comme je l’ai fait en Allemagne. D’ailleurs, ce sera sans doute plus facile que là-bas, puisqu’habitant en Grande-Bretagne, je suis sur place. Je vais également encourager les Anglais à concourir parallèlement à bon niveau en dressage ou en saut d’obstacles, bien que cela suppose d’avoir de bons chevaux pour le faire et que les calendriers de compétition dans ces deux disciplines soient moindres au Royaume-Uni qu’en Allemagne.“ Les Allemands, mais aussi les Français, champions olympiques en titres, et toutes les autres grandes nations du complet, Australie, Nouvelle-Zélande et États-Unis en tête, ont sans doute du souci à se faire.

Cet article est paru dans le hors série du magazine GRANDPRIX n°18 pendant l'été 2018.

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