“Les champions d’aujourd’hui nous mettraient au tapis”, Jim Wofford

Médaillé olympique en concours complet aux Jeux de Mexico en 1968 et Munich en 1972, James Cunningham Wofford est une légende vivante de l’équitation mondiale. L’ancien cavalier et  entraîneur américain revient sur les chevaux qu’il a croisés durant sa carrière, à commencer par l’incroyable Kilkenny, également médaillé aux Mondiaux de Punchestown en 1970. Il évoque aussi ses grandes victoires et ses cuisantes défaites. Rencontre avec un jeune et grand homme de cheval de soixante-quinze ans.



James Cunningham Wofford et Kilkenny s'étaient classés des JO de Mexico en 1968.

© Werner Ernst/FEI

Un entretien avec James Cunningham Wofford ne s’aborde pas à la légère. Toute tentative de mener la conversation échoue lamentablement. Il faut dire que l’on a affaire à un homme disposant à la fois d’exceptionnelles compétences de communication et d’extraordinaires histoires à raconter. Quand on écoute le double médaillé d’argent olympique et entraîneur américain de renommée mondiale se remémorer les temps forts, les grands chevaux et les moments magiques de sa brillante carrière, on a le sentiment de chevaucher des grandes pages de l’histoire équestre. Et quand on arrive au terme de la discussion, on a l’impression d’en être arrivé qu’à la moitié tant ce conteur invétéré garde dans sa besace bien d’autres histoires à raconter et plus encore de sagesse à partager…

Interrogé sur la naissance de ses ambitions olympiques, Jim Wofford avoue que c’était “dans ma ligne de mire dès le plus jeune âge”. Ce n’est pas surprenant quand on se rappelle que son père, le colonel John W. Wofford, a été le premier président de l’USET, fondation soutenant les équipes équestres des États-Unis, après avoir participé aux Jeux olympiques de 1932 à Los Angeles en saut d’obstacles, et que son frère aîné, John E.B. dit “Jeb” Wofford, a contribué à la médaille de bronze de l’équipe américaine de concours complet aux Jeux d’Helsinki en 1952. Un autre de ses frères, Warren, a brillé à la fois en jumping et en complet et avait été désigné remplaçant dans l’équipe américaine de complet aux Jeux de Stockholm en 1956. Un sacré pedigree! Quand Jim était jeune, Jeb et ses coéquipiers d’Helsinki, Champ Hough – père de la star américaine de jumping Lauren Hough – et Wally Staley, étaient les héros de son enfance. “Puis sont arrivés Mike Plumb et Michael Page, que j’ai admirés pendant des années. D’ailleurs, quand je les ai rejoints dans l’équipe américaine, cela m’a donné de vrais frissons!”, se souvient Jim.

Avez-vous douté de votre capacité à atteindre le sommet de votre sport?

J’avais de terribles doutes. Au début, je n’avais pas de cheval convenable, je montais un Appaloosa rouan d’environ 1,60m. Au printemps 1967, mon frère Warren, qui habitait en Angleterre, est allé en Irlande à la recherche de chevaux. Il a vu Kilkenny qui était à vendre parce qu’il était allé aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 (se classant seizième avec l’Irlandais Thomas Brennan, qui est devenu un entraîneur et un chef de piste de cross de renommée mondiale après une brillante carrière en jumping et complet, ndlr), aux championnats du monde de 1966 à Burghley (médaillé d’or par équipes, ndlr) et à Badminton, et qu’ils l’estimaient qu’il était arrivé au bout de sa carrière. Warren a appelé ma mère pour lui dire que ce cheval serait un très bon maître d’école. Alors ils l’ont importé pour moi et je suis soudain devenu l’enfant le plus à la mode du quartier! Entre nous, il y a tout de suite eu une alchimie particulière, et nous avons gravi tous les échelons ensemble: ce cheval qui était très expérimenté et au sommet de son art et moi qui n’avais aucune référence ni aucune réputation. On nous a associés et cela a juste fonctionné. Nous avons remporté le championnat national dès notre première participation et je me suis retrouvé sur le podium avec Mike Page et Mike Plumb!

Quelle discipline préfériez-vous à cette époque?

J’étais intrigué par le saut d’obstacles, mais j’étais irrépressiblement attiré par le complet. Kilkenny avait déjà brillé dans les deux disciplines. Après les JO de Tokyo, en 1965, il avait concouru en jumping avec Tommy, avant qu’ils ne réintègrent ensemble l’équipe irlandaise de concours complet pour les championnats du monde de 1966 à Burghley.

Comment décririez-vous Kilkenny?

C’était un hongre bai foncé d’environ 1,72m par Water Serpent (Ps) avec un bout du nez très pâle, une pelote sur son front et un regard perçant. Quand il trottait en main près de moi, il avait les quatre pieds au-dessus du sol! Il avait vu toutes sortes de situations qui m’étaient d’autant plus utiles parce que je n’en avais vécu aucune. Je pouvais donc simplement laisser tomber mes mains et lui dire de continuer le travail qu’il était heureux de faire!



L’inimaginable cross des Jeux olympiques de Mexico…

Après votre victoire au championnat des États-Unis en 1967, vous avez participé au concours de Badminton puis aux Jeux olympiques de 1968, au Mexique, qui ont été les plus mémorables de tous les temps pour le concours complet. C’était l’apogée du format classique, où la robustesse et la polyvalence du cheval et du cavalier étaient pleinement mises à l’épreuve. Le test de dressage était suivi d’une journée de vitesse et d’endurance qui consistait en deux routiers entrecoupés d’un steeple, un contrôle vétérinaire et un parcours de cross-country, avant l’hippique du dernier jour, qui déterminait le résultat final. Quel souvenir gardez-vous de ces premiers JO?

Plumb et Page étaient d’indiscutables piliers de l’équipe dès lors que leur cheval était en bonne santé. Kevin Freeman était un merveilleux cavalier, peut-être le meilleur de nous tous. Il restait une place, dont j’ai heureusement hérité.

Vous, Américains, aviez eu beaucoup de chance au tirage au sort puisque vous étiez parti tôt le jour du test de fond. L’après-midi, un véritable déluge s’était abattu, rendant les conditions dantesques…

Je suis parti tôt, j’ai été le premier Américain à sortir de la boîte de départ. J’ai réussi le cross le plus rapide de la journée et Michael Page a obtenu le deuxième meilleur temps. Quand on regarde les scores entre le matin et l’après-midi, on se rend bien compte que ce furent deux compétitions différentes. Pourtant, tout aurait pu être fait sous le soleil. Alors tout le monde savait qu’un déluge s’abattrait vers 13h, comme chaque jour, l’heure de départ n’a pas été ajustée et ceux qui sont partis plus tard dans la compétition ont vécu un cauchemar. Une fois que les fortes pluies ont commencé, le sol volcanique est immédiatement devenu un marécage. C’était un terrain de golf, il y avait une couche d’herbe sur cette substance poudreuse qui s’est transformée en soupe dans des conditions humides et nous avons eu la plus grosse averse des cinq semaines où nous étions là-haut (les États-Unis ont été médaillés d’argent par équipes, Michael Page a obtenu le bronze avec Foster, et Jim la sixième place, ndlr).

Deux ans plus tard, vous avez à votre tour glané le bronze individuel aux Mondiaux de Punchestown, en Irlande. Une fois de plus, le cross-country a suscité la controverse, avec un grand nombre de chutes…

Les Irlandais savaient que leur force était la qualité de leurs chevaux, alors ils ont conçu un parcours maximal dans tous ses aspects: distance, vitesse, dimension des obstacles, nombre d’obstacles. Cela allait être un gros test comme d’habitude, et cela me convenait car j’avais un cheval spécialement conçu pour ça! Cependant, personne ne savait que l’obstacle 29 était un piège. Après avoir traversé les bois au-dessus de l’ancien parc à moutons, nous galopions sur un sentier, puis il y avait un garde-corps, le sol s’affaissait précipitamment et, à deux mètre de là, il y avait un oxer rempli d’ajoncs. Nous étions censés galoper, sauter l’oxer et atterrir deux mètres plus bas. C’est ce que les Américains appellent un “test d’intestins”, autrement dit de courage et d’équilibre. En revanche, le concepteur du parcours n’avait pas pris en compte qu’il y avait, quelques obstacles plus tôt, une double banquette qui demandait aux chevaux de marcher deux fois sur des ajoncs. Comme il a construit chaque brush, il a garni cet obstacle de branches vertes, si bien que les chevaux ont été encore plus invités à marcher dessus. Sur quelque  vingt-sept chevaux arrivés jusque-là, vingt-quatre sont tombés, y compris Kilkenny et The Poacher, avec lequel le Britannique Richard Meade a remporté la médaille d’argent. Cependant, le cheval de la Britannique Mary Gordon-Watson (Cornishman V, qui lui a permis de remporter l’or individuel, ndlr) l’a sauté dessus comme une épingle. De nos jours, un tel obstacle serait retiré du parcours après deux chutes de ce type, et les scores seraient ajustés. Mais en 1970, c’était encore un sport dirigé par des généraux de cavalerie.

Les JO de Munich en 1972 ont mis fin à votre carrière avec l’incroyable Kilkenny. L’équipe américaine, qui comptait également Mike Plumb avec Free and Easy, Kevin Freeman avec Good Mixture et Bruce Davidson avec Plain Sailing, avait à nouveau remporté l’argent par équipes. Mais pour vous, ce ne fut pas une heure de gloire….

J’ai suivi les ordres au lieu de faire ce que j’aurais dû, et nous avons terminé bien bas (trentièmes sur quarante-huit couples ayant terminé l’épreuve, ndlr). Il n’a pas été monté comme il aurait dû l’être, donc rien ne peut lui être reproché. Après la cérémonie de remise des médailles, j’ai dit que Kilkenny prendrait sa retraite et rentrerait à la maison. Il était la propriété de ma mère, mais mon frère (Warren, ndlr) qui était maître de chasse (à courre, ndlr) aux renards en Angleterre, laissait entendre qu’il serait un merveilleux maître d’équipage, alors j’ai dû conduire une petite révolution de palais pour m’assurer qu’il reviendrait à la maison!

Kilkenny n’en avait pas tout à fait fini avec le cross-country puisqu’il a continué à chasser quelques saisons aux États-Unis avec mon épouse Gail et moi, même s’il n’était pas le candidat idéal parce qu’un peu trop enthousiaste. En fait, il ne pouvait pas supporter d’avoir un autre cheval devant lui, et Gail était trop courageuse avec lui!



De Kilkenny à The Optimist en passant par Carawich et Castlewellan

Pour votre part, vous avez connu une période creuse après les Jeux de Munich…

On m’a laissé “sur le banc”. Je savais que c’était en partie parce que j’avais mal monté à Munich, mais aussi parce que je n’avais pas de cheval au niveau olympique.

Tout cela a changé lorsque vous avez croisé la route de Carawich, dixième et médaillé de bronze aux championnats du monde de Lexington, en 1978. Quand et comment l’avez-vous rencontré?

C’était à Badminton, au printemps 1977. Je n’avais pas gagné une seule épreuve importante depuis 1972. Lors de la visite vétérinaire, un cheval s’est arrêté et s’est tourné pour me regarder. Mes cheveux se sont dressés sur ma nuque. Je ne crois pas à l’anthropomorphisme, mais il m’a comme choisi dans la foule et m’a fixé du regard. Son groom lui a tiré sur la tête, mais il n’a pas écouté. La scène a dû durer trente secondes mais cela m’a semblé une heure! Carawich n’était pas à vendre à cette époque, mais il a été mis sur le marché quelques mois plus tard. Il est arrivé chez moi fin décembre 1977 sans que je n’aie pu l’essayer. J’ai souscrit un prêt sur mon assurance-vie pour l’acheter et c’est le meilleur investissement que j’aie jamais fait!

Carawich convenait au cavalier que j’étais devenu après deux Jeux olympiques et un championnat du monde. Après les Mondiaux de Lexington, nous avons terminé cinquièmes à Badminton au printemps 1979, puis deuxièmes des Jeux de remplacement de Fontainebleau, en 1980. Cette même année, nous avons fini deuxièmes du CCI du Kentucky, que nous avons gagné en 1981. C’était un sacré cheval, lui aussi! (une blessure subie à Luhmühlen en 1981 a mis fin à sa carrière, ndlr).

Puis il y a eu Castlewellan…

Celui-là, je l’ai rencontré lorsque sa cavalière, la Britannique Judy Bradwell, s’est retrouvée en convalescence à la suite d’un mauvais accident et m’a demandé si je connaissais un nouveau propriétaire américain approprié pour son cheval. Je lui ai dit de rester, et nous avons conclu un accord en une demi-heure! Il est arrivé durant l’été 1983, sans que je ne l’aie essayé lui non plus, et nous avons remporté une grande épreuve intermédiaire. Au printemps 1984, nous nous sommes bien classés au Kentucky, et avons été désignés réservistes aux JO de Los Angeles. J’ai alors pris ma retraite.

Dont vous êtes sorti deux ans plus tard pour un autre moment de gloire. Vous avez en effet sauté sur l’occasion de récupérer The Optimist, normalement monté par l’Américaine Karen Lende (future O’Connor), qui concourait en Australie cette année-là…

C’était un gros taureau, de race irlandaise, d’environ 1,70m, avec de grandes oreilles, de petits yeux et des épaules aussi massives que celles d’un bœuf. Il s’enfuyait avec tous ceux qui montaient sur lui, mais il avait une merveilleuse attitude de saut. Pendant une semaine ou dix jours, ce fut très difficile parce que nous ne nous entendions pas du tout. [Et puis un jour, il a accidentellement pris le cheval par surprise dans l’écurie, et The Optimist n’a pas eu le temps de reprendre son expression maussade habituelle. Au lieu de cela, Jim a eu un aperçu fugace d’un cheval brillant, intelligent et concentré.] J’ai ri et secoué mon doigt vers lui en lui disant: “Il est trop tard, je t’ai vu!” J’ai soudain réalisé qu’il ne voulait pas qu’on lui dise quoi faire car il connaissait déjà son travail. La fois suivante, je l’ai monté dans cet esprit et nous nous sommes entendus à merveille. Nous avons alors remporté quelques épreuves de préparation et surtout le CCI du Kentucky. Et puis j’ai rapidement repris ma retraite!

Comment qualifieriez-vous votre talent ou votre équitation avec ceux des champions d’aujourd’hui?

Lorsque vous entendez quelqu’un dire: “Oh, nous étions meilleurs au bon vieux temps”, n’y croyez pas! J’ai vécu le bon vieux temps et je suis certain que les cavaliers d’aujourd’hui nous mettraient au tapis! De nos jours, les cavaliers évoluent évidemment dans une situation bien plus prévisible. Quand on les voit compter leurs pas pour mesurer les distances entre des obstacles de cross, on se rend bien compte que c’est un sport différent. Les chevaux ont également changé. Quand le format classique était encore en vigueur, ils devaient être courageux comme des lions parce que nous devions sauter des trucs impressionnants. Aujourd’hui, on ne teste plus la force de caractère du cheval, mais sa technique.

Depuis de nombreuses années, vous êtes un entraîneur dévoué qui connaît un énorme succès avec des élèves concourant à tous les niveaux. Comment vivez-vous cette période particulière que le monde traverse en ce moment?

J’ai hâte de reprendre le travail avec mes élèves et de voir à quel point ils ont rentabilisé ce temps de confinement. Auront-ils amélioré l’entraînement de leur cheval, ou les auront-ils épuisés en peaufinant sans cesse les détails de la compétition?

Quel conseil donneriez-vous aux cavaliers soucieux de reprendre la compétition dans un contexte où le virus balaie encore le monde?

Les cavaliers de concours complet sont déjà bio-mécaniquement conçus de manière à ne pas avoir peur, alors n’ayez pas peur! Prenez conscience des risques et des garde-fou, et allez de l’avant. La vie peut se résumer aux mots du célèbre tableau “The Bullfinch” (de l’artiste anglais Snaffles, ndlr): une “glorieuse incertitude” nous attend tous à l’arrivée.