“Collectionner les titres ne m’intéresse pas”, Lambert Leclezio

Champion d’Europe et double champion du monde de voltige en titre, Lambert Leclezio avait remporté l’unique médaille d’or française aux Jeux équestres mondiaux de Tryon en 2018. À vingt-trois ans, le prodige originaire de l’île Maurice a déjà tout gagné, exception faite de la finale de la Coupe du monde. À l’issue d’un entraînement à l’École nationale d’équitation de Saumur, où il a récemment pu reprendre le travail, il a accepté de raconter son confinement, les espoirs qu’il fonde en son nouveau cheval, Estado*IFCE, ou encore son envie de voir sa discipline intégrer le programme des Jeux olympiques.



Comment avez-vous vécu le confinement décrété pour endiguer la pandémie de Covid-19?

Cela a été un peu compliqué à planifier car je suis d’abord rentré chez moi, à l’île Maurice. Je n’y suis resté que dix jours parce que tous les vols ont ensuite été annulés. Ne sachant pas quand les liaisons aériennes reprendraient, je me suis dit que qu’il valait mieux que je rentre en Europe. J’ai d’ailleurs bien fait, parce que cela n’a toujours pas repris à l’heure actuelle… À mon retour de Maurice, je suis allé à environ une heure de Zurich, en Suisse, dans l’écurie où est stationné Aroc, le cheval avec lequel j’ai pris part aux championnats d’Europe, l’an passé à Ermelo. C’est une structure privée donc cela m’a permis de m’entraîner. Il y a aussi une salle d’entraînement où j’étais seul. J’ai pu faire un peu de préparation physique et me maintenir en forme. Puis je suis rentré en France après la fin du confinement, mi-mai. En tant que sportif de haut niveau, j’ai eu accès à l’École nationale d’équitation (ENE), où l’entraînement a pu reprendre en groupes restreints. Bien sûr, nous devons respecter certaines contraintes comme la distanciation physique, la désinfection du matériel utilisé et certaines règles spécifiques. 

Quelle relation avez-vous entretenu avec la Fédération française d’équitation (FFE) pendant cette période?

La FFE nous a tenu au courant des évolutions liées à la situation sanitaire. Il y a surtout eu un suivi avec notre entraîneur, Bamdad Memarian (champion d’Europe de pas de deux en 2009, l’Allemand officie en tant que préparateur physique auprès des équipes de France, ndlr). Il intervenait déjà l’an dernier lors de stages, et il est présent avec nous à plein temps depuis janvier. Nous avons effectué quatre séances de préparation physique par semaine en visioconférence. Cela nous a permis de nous entraîner tous ensemble à distance. C’était plus motivant et nous a permis de nous voir les uns et autres pour travailler en groupe plutôt que tout le temps seul! À d’autres moments, quand j’étais seul en salle de gym et que je pouvais l'appeler, je le faisais pour que nous puissions nous entraîner à distance de manière plus individuelle, ce qui était intéressant aussi.

Combien de temps passez-vous normalement à cheval ? 

En voltige, on passe beaucoup plus de temps au sol, à la salle de gym ou à répéter nos programmes sur un cheval mécanique. À Saumur, nous avons trois chevaux de répétition – en plus de mon cheval de tête pour les concours – que je partage avec les cinq autres voltigeurs présents. Nous effectuons deux séances de voltige à cheval par semaine. Et comme nous ne sommes jamais plus de deux ou trois par entraînement, nous parvenons à nous les répartir pour les différentes séances.

Trois compétitions de voltige sont encore programmées d’ici la fin de l’année selon le calendrier de la Fédération équestre internationale, à Aarhus au Danemark, puis à Ebreichsdorf et Salzbourg en Autriche. Pensez-vous pouvoir concourir cette année?

Je l’espère, oui mais le prévoir reste un peu compliqué pour le moment. Nous avons chaque jour des informations nouvelles, quant au report ou au maintien de compétitions. De plus, concourir en Autriche requiert trois jours de transport avec les chevaux, ce qui fait long pour un seul concours. Nos championnats du monde pourraient éventuellement être maintenus, mais il n’y a rien d’officiel. Ce qui est sûr, c’est que ceux prévus initialement fin juillet et début août en Suède (au Haras national de Flyinge, ndlr) ont été annulés. On parle d’un nouveau lieu pour fin octobre. Je pense que la FEI devrait se positionner fin juin ou début juillet. Ce serait vraiment une bonne chose. Les championnats nationaux devraient eux aussi être réorganisés. En tout cas, nous espérons tous ne pas vivre une saison blanche.



“Estado n’avait jamais fait de voltige, et pourtant il excelle”

Lambert Leclezio et Estado*IFCE lors de leur premier concours national à La Roche-sur-Yon le 1er mars dernier.

© Lisa Millasseau

La saison passée, vous étiez associé à Aroc CH et la longeuse Corinne Bosshard, tous deux suisses, pour voltiger. Continuez-vous avec la même équipe?

Au départ, je devais seulement vivre ma saison 2019 avec Aroc. Comme tout s’est très bien passé, Corinne et moi avons finalement décidé de continuer à travailler ensemble. Cependant, s’il y a des championnats cette année, je ne sais pas si j’y participerai avec Aroc. De plus, Corinne a une écurie avec plusieurs bons chevaux de voltige. M’entraîner avec eux en Suisse me permet de changer un peu d’air et justement de voltiger sur d’autres chevaux. On ne sait jamais, si mon cheval stationné en France n’allait pas bien, je pourrais peut-être concourir avec l’un de ceux-là. En termes d’organisation, je prenais le train pour la Suisse à peu près toutes les trois semaines et j’y restais trois ou quatre jours. Nous nous entraînons un peu comme lors de mini stages intensifs, où le cheval voltigeait beaucoup. Il avait ensuite deux ou trois semaines de repos, puis je revenais, etc. En ce moment, je m’y rends moins fréquemment comme j’ai Estado*IFCE ici en France. L’an passé, en préparation des concours, Aroc est venu à Saumur pendant deux semaines en mars, et également avant les championnats d’Europe. En tout, il a été sur place pratiquement un mois et demi. Cela nous a beaucoup facilité l’entraînement.

Pouvez-vous évoquer votre nouveau cheval, Estado*IFCE?

Estado a été acheté par l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE) et il est arrivé il y a seulement un an. J’ai un contrat d’exclusivité pour voltiger avec lui en concours et à l’entraînement. À la base, c’était un cheval de dressage. Il n’avait jamais fait de voltige, et pourtant il excelle! Il se comporte vraiment bien à l’entraînement, alors j’ai hâte de voir ce que cela donnera en concours. Nous avons participé à notre premier concours national au début de l’année (une épreuve Amateur Élite à la Roche-sur-Yon début mars, qu’ils ont remportée, ndlr). Cette année, j’aurais dû participer à deux CVI avec lui, à Saumur et Ermelo, aux Pays-Bas, et éventuellement au CVIO 4* d’Aix-la-Chapelle. Pour l’instant, nous continuons donc à nous entraîner. Au quotidien, c’est Loïc Devedu qui le fait travailler. Il est ravi car il peut se faire plaisir avec lui en dressage (le couple a concouru en Pro 3 en février 2020, ndlr).

Vous n’avez encore jamais pris part à la Coupe du monde de voltige, qui a malheureusement été annulée l’an passé et qui devrait l’être à nouveau cette année. Vous verra-t-on un jour sur ce circuit?

J’aimerais beaucoup y participer, oui. Jusqu’à présent, l’opportunité ne s’était pas vraiment présentée. En 2016, après les championnats du monde, j’ai changé de nationalité (il concourrait précédemment pour son pays natal, la république de Maurice, ndlr). Conformément au règlement de la FEI, je n’ai pas pu courir en Coupe du monde ni en championnats en 2016 et 2017. Après les Jeux équestres mondiaux de Tryon, en 2018, Poivre Vert étant parti à la retraite, je n’avais pas de cheval assez fiable pour concourir à ce niveau. En 2019, il y a eu un problème d’organisation: les étapes ont été maintenues mais la finale n’a pas eu lieu. Je n’ai donc toujours pas participé à ce circuit, car sans finale, il n’y avait pas d’intérêt de courir une ou deux étapes assez lointaines, et Aroc était de toute façon au repos.

À vingt-trois ans, vous êtes déjà champion d’Europe et double champion du monde en titre. Quels sont vos prochains objectifs?

J’ai forcément envie de conserver mes titres le plus longtemps possible. Mon nouveau projet est de réitérer ces performances avec Estado. J’ai vraiment eu un coup de cœur pour lui, et je n’ai jamais eu l’opportunité d’avoir un contrat aussi long avec un cheval. De plus, je fais tout le travail de A à Z avec lui. Il débute en voltige et dispute ses premiers concours avec moi, ce qui est quelque chose de spécial à mes yeux. Jusqu’à présent, j’avais toujours voltigé sur des chevaux prêts et formés, que je n’ai pas pu garder longtemps. Il y a eu Quièce d’Aunis en 2016, Poivre que j’ai eu un an avant sa retraite, Aroc seulement une année. Là, j’envisage de finir ma carrière avec Estado, donc cette histoire sera forcément spéciale.



“Si la voltige est présente aux Jeux olympiques de Paris, je prolongerai ma carrière”

Lambert Leclezio avec Poivre Vert, longé par François Athimon, aux JEM de Tryon 2018, où ils remportent la médaille d'or.

© Martin Dokoupil/FEI

En août 2019, vous avez déclaré à The Vaulting Review vouloir continuer votre carrière jusqu’en 2022 et “dépasser les limites du sport et l’aider à se développer”. Les Jeux olympiques auront lieu à Paris en 2024, et la voltige n’est pas une discipline olympique à ce jour. Souhaitez-vous qu’elle le devienne un jour et allez-vous militer pour cela?

Actuellement, le plus grand objectif de notre sport est effectivement d’intégrer le programme des Jeux olympiques. Nous avons beaucoup œuvré pour cela l’année dernière. Avec l’équipe Noroc, nous sommes allés effectuer une démonstration à Lausanne, devant le Comité international olympique (CIO). Dans un premier temps, nous essayons d’intégrer la voltige au programme des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ). Je sais que le CIO y réfléchit actuellement. Sera-ce effectif aux JOJ de 2022, puis aux JO de Paris 2024 (peu probable, car la liste des disciplines doit normalement être calée fin 2020, ndlr) ou à ceux de Los Angeles 2028? Pour le moment, je n’en ai aucune idée. S’il y avait de la voltige à Paris, je prolongerais à coup sûr ma carrière pour pouvoir y participer. En revanche, si ce n’est pas le cas, si mes deux prochaines saisons se passent bien et si j’arrive au bout de ce que je peux proposer en 2022, alors il n’y aura plus de raisons pour moi de continuer. Prolonger ma carrière plus longtemps signifierait essayer de collectionner les titres. Or, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. J’ai envie de pouvoir arrêter au moment où je ne pourrai plus proposer davantage que ce que j’ai déjà fait. Ayant réussi à voltiger à ce niveau assez jeune, je me vois mal continuer dix ans, à me renouveler sans cesse, refaire des programmes, etc. Beaucoup de voltigeurs atteignent ce niveau plus tard, ce qui leur permet de continuer jusqu’à trente ans. À partir du moment où je ne pourrai plus apporter quelque chose de nouveau à la voltige, le moment sera venu pour moi d’arrêter.

Pouvez-vous nous parler de votre processus de création d’un programme Libre, impliquant le choix de la musique, des costumes et des mouvements?

Cela dépend beaucoup des programmes et des années. Parfois, nous trouvons une musique qui nous parle et qui nous inspire des gestes, une ambiance et des tenues. Cette année, c’est typiquement l’inverse. Je voulais sortir de ce que j’avais déjà réalisé. J’avais en tête une ambiance et des thématiques gestuelles. Avec un ami compositeur, nous avons échangé: je lui ai parlé de ce que je recherchais, des émotions que je voulais transmettre à tel ou tel moment, et il nous a créé une musique sur mesure. Je change de programme Libre tous les ans parce que je me lasse assez vite. J’ai toujours besoin de travailler sur quelque chose de nouveau et envie de challenge, d’adrénaline et d’essayer de nouvelles choses. Pour moi, c’est peut-être même le meilleur moment de l’année! Certains voltigeurs gardent le même programme pendant trois ans, ce qui leur permet de mieux le maîtriser car ils le répètent durant plus de concours d’envergure. Ce n’est pas ma vision des choses, ne serait-ce que pour garder ma motivation.

Vous suivez actuellement un cursus d’études en kinésithérapie. Comment cela se passe-t-il?

J’ai fini ma première année en deux ans, et j’ai commencé la deuxième année qui se déroulera aussi en deux ans. J’ai la chance de pouvoir répartir les cours théoriques et pratiques et de bien gérer mon emploi du temps. Avec le confinement, c’était un peu spécial avec les examens et cours en ligne, mais tout se passe bien. Au quotidien, gérer une carrière de haut niveau en parallèle n’est pas toujours facile, surtout quand la saison de concours commence. Parfois, je pars en concours pendant deux ou trois semaines, alors je rate beaucoup de cours que je dois ensuite rattraper. Il n’est pas toujours facile de s’organiser de façon optimale. Heureusement, mes camarades de promotion m’aident beaucoup, et les professeurs sont disponibles si j’ai des questions. 

Pensez-vous déjà à l’avenir au-delà de votre carrière sportive?

Pour le moment, pas vraiment. Il y a pleins de choses que j’aimerais bien faire, la première étant de valider mon diplôme de kiné. Ensuite, je ne sais pas vraiment. J’aimerais beaucoup entraîner un peu pendant un moment, voyager aussi… J’ai reçu pas mal de propositions pour aller entraîner, notamment en Afrique du Sud et en Australie. Pour l’instant, je refuse parce que je ne peux pas partir deux ou trois semaines et rater les concours et entraînements.