“Je me suis demandé pourquoi je montais à cheval“, Piggy March (partie 2)

Nation reine du concours complet, la Grande-Bretagne dispose d’un large vivier de cavaliers compétitifs dans les plus grands rendez-vous. Parmi eux, Piggy March, plus connue sous le nom de Piggy French avant son mariage en 2019, était pressentie pour représenter son pays aux Jeux olympiques de Tokyo cet été, et semble déjà extrêmement motivée pour le rester jusqu’à l’année prochaine. Présente au plus haut niveau depuis le début des années 2000, cette amazone, aussi humble que talentueuse, a connu une longue traversée du désert avant de revenir plus forte que jamais il y a trois ans. Portrait.



EN 2013, LE SORT S’ACHARNE

© Scoopdyga

L’année 2013 commence par un déménagement à Maidwell, dans le Northamptonshire, où Piggy réside encore aujourd’hui avec sa famille et vingt-sept chevaux, dont huit appartiennent à ses élèves. Sur proposition de ces derniers, elle s’installe dans une ferme de dix hectares, tout juste reconvertie en superbes installations équestres par David et Belinda Keir. Ce changement tombe à point nommé pour l’aider à tourner la page et écrire un nouveau chapitre de sa carrière. Écœuré et fragilisé financièrement par les mésaventures de l’année précédente, son père ne souhaite plus investir dans aucun cheval, mais se laisse finalement tenter par Michael Underwood, devenu amoureux du haut niveau. C’est ainsi que Tinkas Time passe des écuries d’Harry Meade, qui l’a monté jusqu’en CCI 4*, à celles de Piggy début 2013. 

L’entente se fait très vite et les performances s’enchaînent, si bien que le couple est sélectionné pour les championnats d’Europe de Malmö, en Suède. Mais le sort s’acharne… “Le soir où nous avons remporté le CIC 4*-S de Barbury Castle, ma sélection pour les Européens a été officialisée. J’ai à peine pu dormir tant je me répétais en boucle que le lendemain, Tinkas Time serait boiteux. Et au réveil, c’était bien le cas…“, se remémore-t-elle. “C’était horrible. Je ne pouvais pas croire que trois de mes chevaux, que j’aimais énormément, pour lesquels je faisais tout ce que je pouvais et que je gérais méticuleusement, s’étaient blessés en à peine douze mois. L’année précédente, j’avais été furieuse d’avoir manqué Londres. Mais là, la crise était bien plus profonde. Je me suis demandé pourquoi je montais à cheval, pourquoi je faisais ce métier si ce n’était que pour exaspérer et décevoir les gens autour de moi. J’avais perdu la foi en ce que je faisais. J’en avais ras-le-bol.“

QUATRE ANS POUR REMONTER LA PENTE 

Il faudra quatre ans à Piggy pour reprendre pied et retrouver la joie de faire son métier de passion. Plusieurs facteurs y contribueront. D’abord, le remplissage progressif de ses écuries, de jeunes chevaux et de montures qui lui sont confiés dans un but de commercialisation. Mais surtout, la rencontre de Tom March, devenu son époux en juillet 2019. De neuf ans son cadet, Tom, qui avait été son élève lorsqu’il était étudiant à la Uppingham School, la recontacte en 2012 afin d’être entraîné à cheval. “Tom est devenu mon meilleur ami avant que je réalise ne pas pouvoir vivre sans lui. Il m’a apporté un soutien indéfectible dans la période si rude que j’ai connue“, confie-t-elle. “Très vite, il a pris sa place dans la gestion de mon entreprise, et nous avons commencé à acheter des chevaux ensemble pour monter un petit élevage, que nous avons appelé March Stud. Le tournant est venu en 2016. Comme je n’avais aucune monture susceptible de m’emmener aux Jeux olympiques de Rio, nous en avons profité pour avoir un enfant.“ 

Enceinte, Piggy fait évoluer sa vie de famille et ne participe à aucune compétition en 2016. “C’est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée mentalement parlant, pour tout un tas de raisons“, analyse-t-elle. Outre la naissance de son fils Max, devenu un nouveau pilier important dans sa vie, “tous mes sponsors et propriétaires ont été ravis pour moi et sont restés à mes côtés, ce qui a témoigné de notre unité.“ Cette année passée loin du sport lui permet également de prendre du recul. Car pour ne pas priver ses propriétaires d’une saison de concours, elle place une partie de ses chevaux chez d’autres cavaliers. Quarrycrest Echo (ISH, Clover Echo x Cavalier Royale) par exemple, future star de son écurie qu’elle forme depuis le début, est confié aux bons soins de Kristina Cook. “La recherche d’écuries pour mes chevaux et leur suivi m’ont permis d’aller voir ce qui se faisait ailleurs“, expose-telle. “J’ai réalisé que d’excellents cavaliers et vrais hommes de cheval traversaient les mêmes problèmes que moi, et devaient composer avec des blessures de leurs montures de temps en temps… Les chevaux peuvent se blesser, quels que soient les soins qu’on leur prodigue. Cela arrive à n’importe quel cavalier. J’ai été apaisée de découvrir que cela ne concernait pas que moi, et édifiée que d’autres continuent à rester positifs et se projeter vers l’avenir. J’ai réalisé que je ne devais plus regarder derrière, malgré cette période épouvantable, et accepter que je ne verrai plus les Jeux olympiques en Grande-Bretagne. J’ai compris que mes pensées négatives avaient quelque chose d’irrationnel. J’ai pu analyser tout mon système avec un œil renouvelé et reprendre confiance. À ce titre, 2016 a incontestablement été un tournant dans ma carrière.“



2017, UN RETOUR EN FANFARE

© Dirk Caremans

Piggy se remet en selle forte d’une plus grande estime en son système et en ellemême, ayant retrouvé le goût de monter à cheval, et allégée de la pression qu’elle s’imposait jusqu’alors. Des changements qui ne passent pas inaperçus autour d’elle. “Cela ne fait que quatre ans que je suis Piggy de près“, explique Chris Bartle, ancien entraîneur de l’équipe allemande de complet et devenu entraîneur de la Grande-Bretagne en 2016. “Pendant ce laps de temps, je l’ai vue continuer à progresser techniquement, mais surtout croire davantage en elle.“ La cavalière se remet au travail avec le désir fermement ancré de retrouver rapidement le haut niveau. “Je suis naturellement compétitrice, mais je suis devenue une cavalière montant par plaisir et profitant davantage de ses chevaux, des personnes qui travaillent pour elles et de ses propriétaires. Et le succès est vite revenu.“

Dès 2017, l’amazone se distingue avec Vanir Kamira (ISH, Camiro de Haar Z x Dixi), propriété de Trevor Dickens, qu’elle avait initiée au complet dans ses jeunes années avant qu’elle ne passe sous la selle d’Izzy Taylor, puis sous celle de Paul Tapner jusqu’à la retraite de l’Australien. La jument, âgée de onze ans lorsqu’elle la récupère, lui offre plusieurs classements au niveau 4*, comme une deuxième place au CIC 4*-S de Burnham Market en avril ou une sixième place au CCI 4*-L de Bramham en juin, après avoir terminé onzième du CICO 4*-S de Houghton Hall en mai. En fin d’été, c’est une première apothéose et le couple termine deuxième à Burghley. “Pour être honnête, je n’aurais jamais imaginé que Vanir Kamira pourrait être performante en 5*. Je suis très fière d’elle ! C’est une bonne jument bien sûr, très intelligente, mais elle a surtout un cœur en or et se bat toujours pour moi. Puis, elle m’a permis de réaliser un rêve…“ Ce rêve, c’est une victoire en CCI 5*, acquise au mythique concours de Badminton en mai 2019. « Cela a été le plus grand événement de ma carrière. Cette jument n’est facile à gérer sur aucun des trois tests, ni physiquement, ni mentalement. J’ai été enchantée de son dressage, et elle a donné le meilleur d’elle-même pour rentrer du cross avec seulement deux secondes de temps dépassé. En revanche, lorsque j’ai vu le parcours du test hippique, j’ai cru que nous n’avions plus aucune chance tellement il était gros et peu configuré pour elle, qui plus est avec un temps très serré. Et pourtant, elle a mis son cœur sur la piste et signé un super sans-faute. » Le couple a remporté ce savoureux trophée, à un seul petit point de temps dépassé d’Oliver Townend et Ballaghmor Class (ISH, Courage II), qui ont dû se contenter de la deuxième place. Ceci avant une deuxième place à Burghley la même année. 

Parallèlement, Piggy goûte à nouveau aux joies des sélections nationales, avec Quarrycrest Echo. “Il a été question que Red (surnom du cheval, ndlr) soit vendu en 2016, mais la transaction a échoué, et j’ai été ravie de pouvoir le remonter après ma grossesse. Il m’a beaucoup aidée à revenir dans l’équipe britannique. Aux championnats d’Europe de Strzegom (où la paire a concouru en individuel et fini vingt-septième, ndlr), il manquait d’expérience et était encore un peu “bébé” physiquement comme mentalement. Mais j’ai savouré ce retour en championnat.“ Un retour qu’apprécie également le staff fédéral, qui ne manque pas de souligner l’apport de l’amazone dans l’équipe. “Elle en a toujours été un très bon membre, très dévoué. Avec sa capacité à produire des chevaux au plus haut niveau et son talent de cavalière, elle sera toujours compétitive, ce qui signifie qu’elle contribuera toujours utilement à l’équipe, quelle qu’en soit la configuration“, apprécie Yogi Breisner. “Elle soutient toujours les autres et interagit bien avec ses coéquipiers“, ajoute Chris Bartle. 

Membres du quatuor médaillé d’or aux Jeux équestres mondiaux de Tryon en 2018, aux côtés de Rosalind Canter, sacrée en individuel, Tom McEwen et Gemma Tattersall, Piggy et Quarrycrest Echo réalisent ensuite une excellente saison en 2019, marquée par une quatrième place au CCI 5*-L de Lexington, une sixième place au prestigieux CICO 4*-S d’Aix-la-Chapelle, une victoire au CCI 4*-S d’Hartpury, et enfin une quinzième place en individuel, doublée de l’argent par équipes, aux championnats d’Europe de Luhmühlen. Dans la foulée, sa propriétaire Jayne McGivern accepte pour l’alezan une offre émanant du Japon, qui s’équipe en vue des Jeux olympiques de Tokyo. “C’est lui que j’aurais privilégié pour les Jeux. Sa vente m’a donc attristée, mais je ne peux que soutenir à 100 % la décision d’un propriétaire de vendre un cheval qui a pris autant de valeur. L’argent ne tombe pas du ciel et parfois, la tête doit primer sur le cœur. Et même s’il me manque, je serai très fière s’il est sélectionné“, affirme son ancienne pilote.



OBJECTIF TOKYO

Globalement, Piggy réalise en 2019 une saison exceptionnelle. En cent soixante-sept départs toutes catégories confondues, elle obtient trente-huit victoires, y compris le championnat du monde des chevaux de sept ans au Mondial du Lion d’Angers avec Cooley Lancer (ZVCH, Cœur de Nobless M x Ogano Sitte). S’y ajoutent soixante-quatorze top 10. Ces performances lui valent la victoire de la British Eventing League (l’équivalent du Grand National de concours complet en Grande-Bretagne), et une quatrième place au classement mondial. Et lui permettent de rêver des Jeux olympiques de Tokyo, reportés à l’été 2021 à la suite de la crise liée au Covid-19… Toutefois, l’amazone, qui fêtera ses quarante ans le 12 août, reste prudente. “J’aimerais évidemment aller au Japon et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour cela. Pour autant, je suis plutôt dans l’optique “qui vivra verra”. Je vais faire tout mon possible pour que mes chevaux soient en forme et rester dans ma bulle, en travaillant dur. Objectivement, si mes chevaux sont au point, nous avons nos chances, mais je ne vais mettre de pression inutile à personne.“ 

À ce titre, il n’est pas certain que Vanir Kamira soit privilégiée, la jument étant difficile à gérer au quotidien et n’ayant jamais voyagé hors de la Grande-Bretagne. “Je pense à Brookfield Inocent (ISH, Inocent x Kings Servant), avec qui j’ai gagné le CCI 4*- L de Blenheim l’année dernière. C’est un cheval très spécial, avec beaucoup de caractère, mais si j’arrive à lui faire exprimer tout son potentiel, il devrait être fabuleux.“ Gageons que la saison si particulière qu’est 2020 lui permettra de le préparer dans cette perspective. Et espérons que Piggy aura enfin l’opportunité de réaliser son rêve olympique !

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX du mois de mai.

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