Bénédicte Gelé, le cheval comme expression

D’un regard, ils vous transpercent. Perturbants d’expression et rayonnants de vie, c’est tout en légèreté que naissent les chevaux vifs et presque chimériques de Bénédicte Gelé. Graphiste devenue artiste-peintre, cette créatrice a su faire voyager ses superbes œuvres des Hauts-de-Seine jusqu’à Shanghai.



© Collection privée

1975, Courbevoie. C’est dans cette commune des Hauts-de-Seine, en région parisienne, à quelques kilomètres de La Défense, que naît Bénédicte Gelé. Cette charmante brune grandit au sein d’un univers tout sauf champêtre et dans une famille où l’art et le cheval n’ont, pour l’heure, pas de place. “Ma mère était éducatrice de jeunes enfants et mon père travaillait chez Citroën“, raconte-t-elle. Bien que le cheval n’ait aucun écho familial, l’animal subjugue rapidement la petite fille. “Petite, je me souviens avoir été attirée par cet animal, sans trop savoir pourquoi“, se souvient Bénédicte, qui fera sa première rencontre avec des chevaux à l’âge de huit ans. “Je me souviens plus ou moins de vacances avec mes parents, qui avaient loué un chalet à la montagne. Un jour, un cheval s’est échappé d’un pré voisin et nous l’avons vu galoper sur la route. Quand je l’ai aperçu, je lui ai couru derrière pour essayer de l’attraper, poursuivie par ma mère, terrorisée, qui craignait un accident. Moi, je ressentais tout sauf de la peur !“ 

Durant son enfance, cette audacieuse petite fille touche à tout, se cherche et papillonne d’une activité à l’autre. “J’ai pratiqué la danse, le tennis, et plein d’activités assez classiques, mais c’était toujours épisodique“, dit-elle. “Je ne faisais qu’essayer et je ne me souviens pas avoir été passionnée plus que ça.“ Pourtant, de façon tout à fait innocente et naturelle, une activité s’est progressivement installée dans le temps, sans même suivre des cours : le dessin. “Tous les enfants dessinent“, nuance-t-elle. “Mais il y a généralement un moment de césure, le plus souvent vers l’adolescence, où l’on ne dessine plus. Moi, je n’ai jamais arrêté.“ Cette passion, à laquelle elle s’adonne avec sérieux chaque mercredi sous le regard d’un grand-père aimant, grandit de jour en jour. 

Jusqu’au lycée, Bénédicte Gelé suit une scolarité classique, ce qui a le don de profondément l’ennuyer, au grand désespoir de ses parents. “Honnêtement, l’école ne m’a jamais intéressée plus que ça. Je passais davantage de temps à gribouiller dans mes cahiers plutôt qu’à écouter mes professeurs !“, se souvient-elle, amusée. Le hasard finit par la mettre à cheval à cette époque. Une expérience qui déterminera son évolution artistique. “Un jour, ma grand-mère, qui habitait sur l’île d’Oléron, a gagné une heure d’équitation après avoir participé à un jeu-concours. Elle était déjà âgée de soixante-dix ans et n’avait alors aucune envie de monter sur un cheval, donc elle a tout de suite pensé à moi et m’a offert ce cadeau, car je venais souvent en vacances chez eux.“ L’adolescente profitera donc d’une balade sur la plage aux côtés de son père. “C’est à ce moment-là que j’ai dit à mes parents que je voulais faire de l’équitation. Des années plus tard, j’ai d’ailleurs demandé à ma mère pourquoi ils ne m’avaient pas mis à cheval plus tôt. Elle m’a simplement répondu que je n’en avais pas exprimé l’envie“, narre Bénédicte, caractérisée par un brin de timidité. À mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte, Bénédicte se met donc à dessiner des chevaux, mais aussi des chats, des chiens ou des femmes, profitant de ses vacances familiales pour grimper en selle et souffler, loin du brouhaha parisien.



LES ARTS APPLIQUÉS, LE CHEMIN NATUREL

© Collection privée

Arrivée à l’âge fatidique, elle s’engage dans un baccalauréat en arts appliqués. “Je ne me voyais pas faire autre chose“, confie-telle. “Pour autant, je n’avais pas encore d’idée précise de ce que je voulais faire de ma vie, peut-être architecte d’intérieur…“ Parallèlement, Bénédicte fait évoluer son parcours équestre, car monter à cheval ponctuellement ne lui suffit plus. “Mes parents possédaient une maison de campagne en Seine-et-Marne, et j’ai commencé à y monter le week-end. Je faisais des balades à cheval avec une association du coin.“ La forêt de Fontainebleau devient alors son poumon, son oxygène quasi hebdomadaire. 

Plus sérieuse autour des équidés qu’en classe, Bénédicte aide l’association et encadre régulièrement des promenades, ce qui lui permet de monter gratuitement. Elle finit par y rencontrer une jument, pour qui le coup de cœur est immédiat. “Un jour, sans même en avoir parlé à mon père, ma mère m’a dit que si je décrochais mon bac, j’aurais mon cheval ! Mon père a failli tomber de sa chaise quand je lui ai raconté ! (rires)“ Mais son manque d’intérêt pour les études est tel que cette annonce ne parvient même pas à la motiver. “Je n’ai pas obtenu mon diplôme, mais j’ai quand même eu la jument !“, raconte l’intéressée. “Nous l’avions réservée car j’avais eu un vrai coup de foudre.“ Un an plus tard, cette fois le baccalauréat en poche, Bénédicte s’engage dans un BTS de communication visuelle et devient graphiste. En 1998, c’est la grande époque des débuts d’internet et de sa fameuse bulle. “Je me suis rapidement orientée dans le web alors que l’on nous formait davantage pour travailler sur du papier“, se remémore-t-elle. En 1999, la jeune diplômée est embauchée comme graphiste dans une moyenne entreprise, où elle gravit rapidement les échelons, avant d’en devenir la directrice artistique un an après son arrivée. 

LE GRAND SAUT EN TANT QU’ARTISTE 

En 2004, l’entreprise est rachetée et Bénédicte est gentiment remerciée. “Je me suis retrouvée au chômage et enceinte en même temps“, raconte-t-elle. Alors en pleine période de remise en question, le déclic lui vient finalement de son conjoint. “Il m’a conseillé de me lancer en tant qu’indépendante ; comme directrice artistique, mais aussi comme artiste. La période était plutôt propice car je commençais à vendre quelques tableaux de paysages. Un jour, mon compagnon m’a demandé pourquoi je ne dessinais pas de chevaux. Je ne m’étais jamais posé la question, mais je savais que je ne voulais pas tomber dans quelque chose de trop léché, donc que les portraits ne m’intéressaient pas. J’ai toujours préféré les choses plus modernes. J’ai tenté, et le cheval m’a permis de m’exprimer beaucoup plus dans mon art.“ En 2010, l’activité professionnelle de son conjoint emmène la jeune artiste jusqu’à Shanghai, où le couple résidera durant un an. Si l’équitation est mise entre parenthèses, Bénédicte se consacre désormais exclusivement à la création artistique, à la combinaison des techniques et à l’évolution de son style. 

Si son travail évolue aujourd’hui encore, Bénédicte Gelé met résolument son art au service du cheval et de son expression. “Je ne suis pas monotechnique, je suis une touche à tout“, précise la Francilienne. Après avoir privilégié la peinture à l’huile, la peintre s’est ainsi mise à l’aquarelle, à l’acrylique puis au fusain. “Finalement, j’ai fini par tout mélanger : l’aquarelle avec le pastel et la craie noire. Cette dernière est encore plus noire que le fusain, et elle est aujourd’hui la base de mon travail pour dessiner les lignes, qui restent au cœur de mes œuvres. En ce moment, j’utilise beaucoup l’acrylique, très diluée, qui peut se rapprocher de l’aquarelle. Je travaille par couches de peinture très transparentes, ce qui ajoute une profondeur à l’œuvre. C’est une technique assez riche car la couche inférieure reste présente.“

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UNE INLASSABLE QUÊTE DE LIBERTÉ

L’âge, la maturité, l’expérience et le développement de ses connaissances techniques permettent à Bénédicte de travailler de plus en plus librement. “Avant, je ne me sentais pas forcément capable de pousser mon imagination au-delà de mes propres photos. Bizarrement, au début, mes œuvres fonctionnaient rarement avec des portraits de chevaux que je ne connaissais pas. Plus le temps passe, plus mon art est intuitif. Néanmoins, je veux garder le côté expressif des chevaux que je peints et qu’ils soient vecteurs d’émotions.“ Chaque cheval créé est le fruit d’un ressenti, résolument connecté à la vie de son dessinateur, et dont le choix des couleurs en est la plus criante des expressions. “Je choisis les couleurs à l’instinct“, explique-t-elle. “Je pense qu’au fil du temps et de manière spirituelle, j’ai associé des couleurs à des chakras. Je peux lier chaque cycle de couleurs à une période précise de ma vie.“ Toujours à la recherche de davantage de liberté, Bénédicte s’apprête désormais à donner une nouvelle orientation à sa création artistique. “Même si je peints encore beaucoup de chevaux, je vais de plus en plus vers l’abstrait car c’est une façon de s’exprimer très libre. Cela me permet de faire travailler mon intuition sans être dictée par quoi que ce soit. D’ailleurs, mes chevaux sont déjà de plus en plus abstraits.“

En parallèle de son art qu’elle mène depuis plus de quinze ans, la quadragénaire s’adonne encore ici et là à quelques projets lorsqu’elle est sollicitée. “J’ai par exemple créé un logo pour un élevage de chevaux“, cite Bénédicte, qui fait partie de ces professionnelles à qui internet a permis d’acquérir une indiscutable notoriété et une source de visibilité. “Cela m’a permis d’exploser à l’international assez rapidement et de vendre un nombre de tableaux plutôt important, notamment à des Américains.“ L’artiste a également eu la chance d’exposer ses œuvres dans le quartier new-yorkais de Red Hook et à Auburn, dans l’Alabama, aux États-Unis, ou encore à Delft et Lisse, aux Pays-Bas, à Florence, en Italie, et à Surrey, en GrandeBretagne. En France évidemment, l’artiste a acquis une notoriété qui lui a permis de voir son travail présenté au Haras de Saint-Lô, à Saumur, au théâtre équestre de Zingaro, à Bordeaux, La Rochelle, Saintes, l’île de Ré, Orléans, ou encore Paris… Longue vie à son art!

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX du mois de mai.

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