Quelle allure aura la prochaine saison indoor en Europe?

Alors qu’ont déjà été annulés trois étapes de la Coupe du monde Longines, programmées à Oslo, Helsinki et Madrid, de même que les CSI 4* de Liège et 5* de Prague et Paris, on peut légitimement s’inquiéter quant à la prochaine saison indoor. Combien de grands concours européens survivront-ils à cette hécatombe? Restera-t-il suffisamment d’étapes pour composer une Coupe du monde digne de ce nom? Après avoir sondé les organisateurs français, GRANDPRIX a pris le pouls des autres grands concours européens.



En France, l’automne et l’hiver prochain, il n’y aura pas de Salon du cheval de Paris, ce qui s’explique en partie par la disparition de la série des Longines Masters. Cependant, les CHI-W de Lyon et Bordeaux, prestigieuses escales des Coupes du monde de saut d’obstacles et d’attelage, ainsi que de dressage pour le salon Equita, devraient avoir bien lieu, de même que les CSI 4* de Saint-Lô et Rouen, ainsi que le CSI 3* de Montpellier. Si l’on s’en tenait à ce ratio, la situation n’aurait rien d’alarmant et l’on pourrait s’attendre à vivre une prochaine saison indoor presque aussi riche que d’habitude. Seulement, cet optimisme n’est pas une réalité partout en Europe. Ainsi, ces dernières semaines, on a appris les annulations successives des CSI 5*-W de Madrid, Helsinki et Oslo, trois étapes habituelles, et même historiques pour les deux dernières citées, de la ligue d’Europe de l’Ouest de la Coupe du monde Longines. Ont également été rayés de la carte le CSI 5* de Prague, hôte de la finale de la Global Champions League et du Super Grand Prix du Longines Global Champions Tour, le très populaire CSI 4* de Liège, sans oublier le CSI 3* de Leeuwarden, aux Pays-Bas. Ajoutons pour compléter ce tableau le report du CHI-W de Stockholm, hôte d’un CSI 4*, mais aussi d’un CDI-W et d’un CAI-W, de fin novembre à mi-février, le week-end où se devait initialement se tenir le CSI 5* de Hong Kong, étape asiatique de la défunte série des Longines Masters.

Si le rythme des annulations s’est heureusement ralenti depuis quelques jours, cela ne veut pas dire que la situation s’est stabilisée. Loin s’en faut. À l’occasion de la téléréunion du conseil d’administration de la Fédération équestre internationale, la semaine passée, Sabrina Ibáñez, secrétaire générale, a rappelé que plus de 3.352 compétitions avaient déjà été annulées au 16 juin, dont 2.953 directement attribuables à la pandémie de Covid-19, soit environ la moitié des compétitions programmées en 2020, et que “d’autres annulations sont prévues à l’avenir.”

Si l’on dénombre, à ce stade, bien plus d’événements outdoor que de rendez-vous indoor rayés du calendrier international, c’est d’une part parce qu’ils sont habituellement bien plus nombreux et d’autre part parce qu’ils l’ont d’abord été pour des raisons sanitaires. En effet, en Europe, le déconfinement n’a débuté qu’en mai et il est encore loin d’être complet partout. De fait, les rassemblements humains de plus de 5.000 personnes demeurent interdits jusqu’à début septembre presque partout sur le Vieux continent. Pour l’automne et l’hiver, il est encore trop tôt pour savoir si l’on pourra se réunir en grand voire en très grand nombre dans des halls fermés, si le coronavirus constituera toujours une menace pour le public, si l’on devra faire face à une deuxième vague, si les vaccins seront prêts ou encore si les tests et traitements seront plus efficaces qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent.



Abaisser les minima de dotations?

En revanche, on sait qu’organiser à l’intérieur coûte beaucoup plus cher qu’à l’extérieur dans la plupart des cas, ne serait-ce que pour des raisons logistiques. En effet, cela nécessite de louer un hall et d’installer d’éphémères et très lourdes pistes en sable, des écuries et des tribunes, sans compter le matériel de sonorisation et de mise en lumière. Même les promoteurs d’un monument historique et prestigieux comme le CHI de Genève, unanimement félicité et organisé dans une région parmi les plus riches du monde, doivent se battre pour joindre les deux bouts. “Nous avons défini plusieurs scenarii avec des échéances à respecter. L’enjeu majeur est la pérennité du concours. Nous ne voudrions pas mettre en péril son avenir en fonçant tête baissée sur une édition 2020 qui s’avérerait trop risquée. Quoi qu’il en soit, nous allons probablement repousser un peu l’ouverture de la billetterie, que nous lançons d’habitude en septembre, ainsi que la commercialisation de certains de nos espaces d’hospitalité, en espérant évidemment que notre public répondra présent. […] Notre édition 2018 avait été un peu compliquée. Pour 2019, nous bouclons notre exercice comptable le 30 juin, et le résultat sera meilleur. Notre situation est saine, mais l’équilibre financier de notre événement n’est pas une mince affaire. En dix-huit ans d’expérience, ce défi s’est même considérablement complexifié…”, a ainsi avoué Sophie Mottu Morel, directrice générale du CHI organisé à la frontière française.

Alors, assistera-t-on à une deuxième vague d’annulations, pour des raisons économiques? À en croire Equestrian Organisers (EO), l’Alliance des organisateurs d’événements équestres internationaux, c’est plus que probable. “De nombreuses entreprises voient leurs revenus baisser de façon importante. […] Le premier coût qu’elles réduisent est celui lié au sponsoring et aux réservations d’espaces d’hospitalité. Nous estimons que ces revenus seront réduits d’au moins 40 % pour les CSI 3*, 4* et 5*. En ces temps difficiles, il est presque impossible de trouver de nouveaux sponsors, car toutes les entreprises sont en mode survie. En raison de la distanciation sociale, les gens auront peur ou seront légalement privés de grands rassemblements. Il est probable que les autorités nationales limitent la présence de pu­blic aux événements organisés dans des halls, ce qui provoquerait une baisse des ventes de billets de 50%. Et même là où il n’y aura pas de limitation, nous nous attendons à une baisse de 20 et 30%. Pour de nombreux concours indoor, la billetterie représente 30 à 50% des re­cettes. En outre, la baisse du nombre de spectateurs influera négati­vement sur les revenus liés à la restauration, à la vente d’espaces d’exposition commerciale et au sponsoring. De nombreux organisateurs ont calculé les conséquences de cette situation sur leur budget. Cela signifierait des pertes de 500.000 à 800.000 euros. Certains ont indiqué qu’elles se chiffreraient en millions! Aucun organisateur ne prendra ou ne devrait prendre un tel risque”, estime ce syndicat, mentionnant aussi les coûts accrus pour “la santé, la sécurité et la surveillance”. “Si nous n’agissons pas immédiatement, tous les CSI 3*, 4* et 5* seront sûrement annulés ces six prochains mois.”

Étant entendu qu’un organisateur ne doit rogner ni sur l’hébergement des chevaux ni sur les conditions de tenue du sport, et qu’il peut difficilement réaliser des économies substantielles sur l’accueil des cavaliers et grooms, logés et nourris en CSI 5*, ainsi que du public, ses marges de manœuvre sont restreintes. Outre les aménagements et la mise en scène, il est alors tenté de diminuer ses dotations. Dans une lettre ouverte, EO réclame à la FEI et au Club des cavaliers internationaux de saut d’obstacles (IJRC) “une réduction de 40 % des minima imposés aux CSI, CSI-W et CSIO 3*, 4* et 5* jusqu’à la finale de la Coupe du monde de 2021. Le prize money représente 20 à 40% de leur budget, voire plus dans certains cas. Les organisateurs doivent pouvoir réduire cette dépense si c’est nécessaire à la survie de leur événement.” Cette première mesure s’accompagnerait d’une “réduction de 30 % des seuils de dotation des épreuves comptant pour le classement mondial.” On ne sait pas encore si de telles mesure seront prises, mais le conseil d’administration de la FEI s’est dit prêt à négocier avec EO et l’IJRC, afin d’explorer de nouvelles solutions possibles “pour revitaliser le calendrier sportif.” 



Réduire la jauge journalière de spectateurs?

À l’heure qui l’est, Lyon devrait ouvrir la ligue d’Europe de l’Ouest de la Coupe du monde du 28 octobre au 1er novembre. GL events Equestrian Sport, la société organisatrice du salon Equita Lyon, mais aussi du Saut Hermès, qui devrait d’ailleurs se tenir du 19 au 21 mars 2021 dans une immense structure éphémère de 10.000m2 installée sur le Champ-de-Mars jusqu’au printemps 2024 en raison de la rénovation du Grand Palais, devra-t-elle réduire la jauge journalière de spectateurs? À ce stade, aucune décision gouvernementale n’a été annoncée à ce sujet. Pour la deuxième étape de la série, programmée du 5 au 8 novembre à Vérone, les organisateurs ont déjà tranché en ce sens. Et pour compenser cette baisse, leur célèbre salon Fieracavalli se tiendra sur deux week-ends, avec un supplément de trois jours du 13 au 15 novembre. “Cette décision a pour objectif de limiter le nombre journalier d’entrées, en sachant que plus de 160.000 personnes visitent Fieracavalli chaque année, et ainsi de répondre aux nouveaux besoins de distanciation sanitaire et sociale imposés par la Covid-19. La redistribution des flux d’accès au sein du parc des expositions et l’achat de billets en ligne ne sont que quelques-uns des points du protocole conçu par Veronafiere, en collaboration avec les pouvoirs publics, pour garantir une sécurité maximale aux visiteurs, exposants, opérateurs et chevaux”, annonce Armando di Ruzza, responsable de l’événement.

À Stuttgart, où doit notamment se dérouler la troisième étape européenne de la Coupe du monde de jumping, les organisateurs assurent travailler eux aussi à la bonne tenue de leur German Masters. “Même dans la situation actuelle très difficile, déclenchée par le coronavirus, nous sommes impatients et préparons avec une intensité inchangée la trente-sixième édition de notre concours dans la capitale du Bade-Wurtemberg. Actuellement, plusieurs questions restent en suspens concernant l’exécution d’événements majeurs. En raison de la situation déclenchée par le coronavirus, la prévente des billets sera reportée à l'été, en espérant que la situation s’éclaircisse ces prochaines semaines. Nous demandons à tous les fans d’équitation de faire preuve de compréhension à ce sujet. Nous sommes en contact constant avec le monde de l’équitation et observons l’évolution de la situation au niveau national et international”, a déclaré début juin Claus Lederer, chef de projet en marketing du CHI-W. On peut penser qu’il en soit de même pour le comité d’organisation de Leipzig, en ex-Allemagne de l’Est, qui se prépare aussi à recevoir les finales des Coupes du monde de jumping, dressage, attelage et voltige en avril 2022. En Allemagne toujours, le CSI 5* de Munich, indépendant de tout circuit, demeure prévu du 19 au 22 novembre.

Aux Pays-Bas et en Autriche, les CHI-W et CSI 4* de Maastricht et Salzbourg demeurent aussi au calendrier, de même que l’autre étape espagnole de la Coupe du monde, prévue du 11 au 13 décembre près de La Corogne. Dans la mesure où celle-ci est organisée avec le soutien très puissant de la richissime famille Ortega-Pérez, propriétaire du groupe Inditex (Zara, Massimo Dutti, Pull & Bear, Bershka, Stradivarius) et du centre équestre de Casas Novas, où le concours se déroule dans un manège d’une capacité limitée en termes d’accueil de public, l’inquiétude est moindre.

À Londres, où doit se dérouler le traditionnel CHI-W d’Olympia du 16 au 21 décembre, un optimisme mesuré est également de mise. “Actuellement, nous continuons à planifier et à organiser notre concours cette année. Cependant, nous devons être réalistes et prioriser la sécurité de nos athlètes, de nos officiels et du public. Nous continuons à suivre les directives du gouvernement britannique et à surveiller les réglementations européennes semaine après semaine. Si nous pouvons opérer en toute sécurité et à une capacité qui garantisse la protection de nos sources de revenus, nous le ferons. Sinon, nous reviendrons en 2021avec une édition exceptionnelle pour le cinquantième anniversaire d’Olympia. Notre responsabilité envers la sécurité publique s’accompagne également de la reconnaissance que de nombreuses personnes, entreprises et activités seront affectées si l’Olympia Horse Show n’a pas lieu cette année. Cela nous oblige à ne pas jeter l’éponge trop tôt, à moins qu’une telle décision ne nous soit imposée”, indiquent les organisateurs. “Dans l’ensemble, les effets secondaires du coronavirus façonneront notre industrie pendant de nombreuses années. Nous devons être résolus, robustes et innovants dans tout ce que nous planifions et faisons. […] En bref, notre industrie doit s’adapter et surmonter ces défis dans un cadre soutenable et à l’épreuve du temps.”

Cette volonté est partagée par les promoteurs du traditionnel dernier grand concours de l’année, prévu du 26 au 30 décembre à Malines, près de Bruxelles. “Respectons ensemble la distanciation sociale et faisons en sorte que tout redevienne bientôt «normal» pour que nous puissions tous célébrer les quarante ans du Jumping de Malines à la fin de l’année!”, ont déclaré les responsables du Memorial Eric Wauters sur leur page Facebook, accompagnant ce message d’une photo des cavaliers belges Pieter Devos, Grégory Wathelet, Niels Bruynseels et Wilm Vermeir et de l’Allemand Daniel Deusser, qui ont pris ensemble et masqués aux couleurs du concours le même avion privé la semaine passée pour rejoindre Grimaud où se tient actuellement l’Hubside Jumping.


Quid de 2021?

À ce stade, il est encore plus hasardeux d’effectuer des prévisions pour les trois premiers mois de l’année 2021. Pourvu que la FEI, EO et l’IJRC soient parvenus à un accord quant aux minima de dotation, on peut espérer qu’outre leurs homologues de Leipzig et Bordeaux puissent également avoir lieu le CSI 5*-W de Bâle et le CHI-W d’Amsterdam. Pour les Coupe du monde de jumping et de dressage, les finales sont prévues début avril à Göteborg. Si jamais davantage de qualificatives disparaissaient du calendrier, en Europe et ailleurs dans le monde, se poserait clairement un problème d’équité quant à l’accès à ce sommet de la saison indoor. Après l’annulation de l’édition 2020 de ces finales, qui devaient se tenir à Las Vegas, notre confrère italien Umberto Martuscelli a imaginé un tel scenario catastrophe à l’occasion d’un long éditorial publié dans les colonnes de Cavallo Magazine. Il proposerait alors qu’on dispute les finales de 2021 avec les qualifiés pour celles de 2020. Cela causerait des soucis d’éligibilité pour certains cavaliers et chevaux, mais aurait le double mérite de récompenser ceux qui se sont dûment qualifiés la saison dernière et de ne pas avoir à bricoler un système trop bancale pour la prochaine.

Last but not least, on ne pouvait finir ce panorama sans prendre des nouvelles du Dutch Masters de Bois-le-Duc, étape néerlandaise du Grand Chelem Rolex de jumping, qui a payé un très lourd tribu à la crise sanitaire cette année, puisque ses organisateurs ont dû se résoudre à jeter l’éponge alors que tout était prêt et que les cavaliers étaient déjà sur place… “Au début de la semaine, il n’y avait aucune restriction. Le mardi, on nous a imposé une jauge journalière de mille personnes, puis un huis-clos le mercredi et finalement l’annulation le jeudi, une heure avant le début de la première épreuve, en raison de l’interdiction des rassemblements de plus de cent personnes. Nous avons subi de plein fouet des décisions gouvernementales que nous n’aurions pas pu anticiper, d’autant que le montage des infrastructures et du décor avait commencé trois semaines plus tôt. Et nous n’étions pas assurés contre un tel aléa…”, rappelle Marcel Hunze, directeur de l’événement, mais aussi codirecteur du CHI de Maastricht avec Frank Kemperman et son fils Joris, ainsi que directeur du tournoi de tennis de Rosmalen.

Malgré l’immense perte financière liée à l’annulation de cette édition 2020, le Néerlandais tient un discours rassurant et positif pour le cru 2021. “Le bilan est évidemment catastrophique, mais nous pouvons gérer cette perte exceptionnelle et envisager l’avenir avec confiance grâce à notre ancrage historique et à la solidité de notre modèle. Nos partenaires, fournisseurs, cavaliers et notre public nous ont apporté un soutien massif. Malgré l’annulation, beaucoup de sponsors nous ont payé une part de leur contribution. De plus, presque 99% des spectateurs qui avaient acheté un ticket n’ont pas demandé à être remboursés mais plutôt à revenir l’an prochain. Le bon côté de cette crise, le seul d’ailleurs, est d’avoir resserré nos liens avec toutes les parties prenantes de notre événement. Pour 2021, nous suivrons attentivement l’évolution de la situation sanitaire et prendrons des décisions pour se conformer à d’éventuelles nouvelles directives. Au-delà de notre cas particulier, on peut s’inquiéter pour l’avenir de notre industrie, dans le sens où beaucoup de concours sont des situations plus fragiles.” Croisons les doigts pour qu’un maximum d’entre eux survivent à cette maudite crise.