“C'est au peuple américain et au Gouvernement de s'unir pour résoudre les problèmes du pays”, Georgina Bloomberg

Comme souvent outre-Atlantique, Georgina Bloomberg est une amazone aux deux visages. Si elle a déjà participé aux Jeux panaméricains dont elle était revenue avec le bronze par équipes en 2015 à Toronto et à deux finales de la Coupe du monde en 2005 et 2019, la cavalière est aussi connue de la presse généraliste et des tabloïds comme l’héritière et fille cadette de Michael Bloomberg, magnat des médias, ancien maire de New York et seizième plus grande fortune du monde. Très engagée pour la cause animale, elle s’est également pleinement investie dans la Global Champions League en tant que propriétaire de l’écurie New York Empire, en référence à sa ville natale. Pour GRANDPRIX, l’Américaine de trente-sept ans évoque son confinement, le difficile accès à l’équipe du Stars and Stripes, sa fidélité à l’entraineur irlandais Jimmy Doyle, la disparition de George Floyd, devenu symbole mondial des violences policières et du racisme, ainsi que le retrait de son père de la course à la Maison Blanche.



Georgina Bloomberg peut notamment compter sur Chameur 137, qui est actuellement son meilleur cheval.

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Vous étiez presque qualifiée pour la finale de la Coupe du monde Longines de Las Vegas, prévue en avril 2020, peu après que la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 ne frappe le monde entier. Comment avez-vous réagi à l'annulation de cet événement et de toutes les autres compétitions juste après ?

Je mentirais si je disais que je n'étais pas un peu soulagée, parce que je craignais de ne pas me qualifier pour cette échéance. Cela a été triste de voir que des gens qui méritaient vraiment d'y aller et qui ont travaillé dur pour se qualifier n’ont pas eu l'opportunité d’y défendre leurs chances. Par exemple, Adrienne Sternlicht a connu une excellente saison avec des résultats formidables et avait de bons chevaux pour ce rendez-vous. Voir quelqu'un comme elle qui grimpe et qui ne peut pas avoir la reconnaissance qu'elle mérite pour son travail est un peu triste. C’est moins vrai pour mon cas personnel, car je n'étais pas encore qualifiée, mais c'est tout de même décevant car la finale devait se tenir dans notre pays. 

Comment avez-vous vécu le confinement ? Avez-vous pu continuer à monter à cheval ?

Au début, j'étais en Floride et j’ai pu monter tous les jours. Aller aux écuries et monter à cheval faisait partie de mon quotidien, de même que des moments dédiés au repos. À la fin de la saison de compétitions de Wellington, je pense que tout le monde en a besoin. Il ne restait que quelques semaines de compétition (la tournée a été annulée deux semaines avant la fin en raison des mesures sanitaires, ndlr) et c'était dommage de les manquer, mais je pense qu'à ce moment-là, la majorité des gens attendent avec impatience une pause. J'étais heureuse de pouvoir passer du temps près de la piscine, de lire et de dormir. Je suis ensuite revenue à New York et j'ai eu le temps de faire des choses que je n'ai habituellement pas le temps de faire, comme un grand nettoyage de printemps. Je suis assez casanière. Le fait d'être en ville et d'emmener mon fils à l'école me manque, mais globalement, j’ai bien vécu le fait d’être chez moi. Je vis avec mon fils et six chiens et j'ai toujours besoin de temps loin du tumulte. 

Les chevaux sont revenus à Gotham North (ses somptueuses écuries situées dans l’État de New York, ndlr) à la mi-mai, et nous les avons gardés en forme. Heureusement, toute mon équipe est en bonne santé et en sécurité. Je me considère très chanceuse de pouvoir dire cela compte tenu de ce qui se passe dans le monde. Nous réalisons beaucoup de travail sur des cavalettis et de sorties sur les collines et les routes autour de la des écuries, à North Salem. La plupart de mes chevaux de tête vont se reposer tout l'été et nous allons particulièrement nous concentrer sur quelques jeunes. Nous en profitons au maximum.

Le Longines Global Champions Tour (LGCT) et la Global Champions League (GCL) ont été annulés cette saison. En tant que propriétaire de l’équipe New York Empire, comment avez-vous réagi à cette nouvelle ?

Évidemment, c’est une déception car nous l’attendions tous avec impatience, mais je pense que c’était la bonne décision. Il y a énormément de nations représentées dans le LGCT et la GCL, et les voyages ne sont pas encore autorisés partout dans le monde. Même si nous pouvons reprendre la compétition à l'automne, les voyages ne seront toujours plus ce qu'ils étaient pour nous et les chevaux. J'attends 2021 avec impatience. Mes coéquipiers et les concours auxquels nous participons d’habitude me manquent.



“Le système de sélection américain est incroyablement injuste”

Depuis presque deux décennies, Georgina Bloomberg bénéficie des conseils de l'entraineur irlandais Jimmy Doyle.

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Quels sont vos objectifs pour la fin de cette année et pour 2021 ?

Je n'ai aucun objectif pour le reste de l'année. J'avais des objectifs personnels lors du confinement, comme par exemple perfectionner mon français, mais je n’y suis pas vraiment parvenue. C’est la première fois depuis longtemps que je n’ai pas d’objectifs de compétition mais cela ne me pose pas problème. Je me suis faite à cette idée. 

2021 devrait représenter un nouveau départ si les choses reviennent à la normale. Je dirais que je vise les finales de la Coupe du monde, puis je me concentrerai principalement sur la GCL. Je pense que nous allons l'apprécier tellement plus après cette année. Je prévois de me rendre à chaque concours la saison prochaine, que ce soit pour monter ou pour soutenir mon équipe. Si nous avons l'occasion de concourir avant cela, tant mieux, mais sinon, il se passe des choses plus importantes dans le monde pour que nous nous plaignions.

L'équipe américaine compte un sacré réservoir de cavaliers de pointe tels que Beezie Madden, McLain Ward, Kent Farrington et même des jeunes comme Brian Moggre ou Eve Jobs. Face à cette concurrence, n'est-il pas trop difficile d'avoir la chance de participer aux plus grands championnats tels que les Jeux olympiques ?

Je pense que nous avons un incroyable vivier de jeunes cavaliers talentueux, et c’est vraiment chouette de les voir percer à haut niveau. Certains disaient qu’il n’y aurait pas de prochaine génération pour prendre la relève après la retraite de cavaliers comme Beezie ou McLain, mais j'ai toujours été en désaccord avec cette idée. Des jeunes comme Eve, Brian, ou encore Jessica Springsteen m’ont donné raison. 

Je ne suis pas du tout en phase avec le système américain tel qu’il est actuellement. Je pense qu’il est incroyablement injuste. J'ai déjà exprimé très clairement mes désaccords, et je ne pense pas que la jeune génération obtienne la reconnaissance ou les opportunités qu'elle mérite. Il y a des changements à opérer dans la façon de sélectionner les équipes américaines et dans les opportunités données aux jeunes cavaliers.

Chameur 137 est-il votre cheval de tête pour le moment ? Placez-vous de grands espoirs dans un jeune cheval ?

Mes trois meilleurs chevaux sont pour l’heure Chameur, Quibelle et Tulara Colmine. J’ai également Balotelli 5, un cheval qui sera bientôt prêt pour le haut niveau. Je l’avais récupéré peu avant la tournée en Floride mais il s'en est très bien sorti. J'ai un bon piquet de chevaux et j'ai hâte de pouvoir retourner en compétition. Pour l’heure, Chameur est en effet mon cheval numéro un. Tulara Colmine est encore plus talentueux et puissant, mais il a besoin de temps. Je pense qu’à terme il deviendra mon meilleur cheval.

Nous avons également beaucoup de chevaux nés dans notre propre élevage. Je n'en monte aucun en ce moment. C’est ma règle, je ne monte pas de cheval de moins de sept ans car je suis trop vieille pour cela désormais (rires). Ils sont toutefois talentueux et j'ai hâte de pouvoir les monter quand ils seront prêts.

Quels chevaux ont eu le plus d'impact sur vous ? Comment se portent les formidables Lilli et Juvina, respectivement à la retraite depuis 2017 et 2015 ?

Diplomacy a été le cheval qui m’a offert mes premiers grands succès. C’est le cheval qui m’a appris à réaliser de bons parcours et qui s’est donné dur pour que je puisse gagner en l’ayant mérité. Avoir un cheval avec ce talent et ces moyens était quelque chose que je n'avais jamais connu auparavant. Les poneys que j'ai eus quand j’ai grandi m'ont appris à travailler dur et à perdre gracieusement, mais pour être un gagnant, il faut apprendre à s’imposer avec un bon cheval pour le montrer. Il a été le premier à faire cela pour moi. Juvina est à North Salem profite de sa retraite, tandis que Lilli se consacre à sa carrière de poulinière.

Pourquoi avoir choisi l’entraineur irlandais Jimmy Doyle pour vous épauler ?

Cela fera dix-huit ans cet été que je travaille avec lui. Lorsqu’il son contrat est arrivé à terme avec une autre famille, il cherchait une autre écurie privée avec laquelle travailler. Le timing était parfait car nous étions en train de construire notre structure à North Salem. Je cherchais quelqu'un qui pourrait m'aider à faire un pas en avant. Je voulais participer à des compétitions internationales et obtenir des sélections dans les épreuves réservées aux Jeunes Cavaliers. Ce sont des choses qu'il connaissait très bien car il avait déjà accompagné beaucoup de cavaliers dans cette transition. Je voulais quelqu'un qui me pousserait et il l'a définitivement fait.



“J’espère que la mort de George Floyd sera le catalyseur d’un changement nécessaire ”

L'Américaine place de grands espoirs en Tulara Colmine, qu'elle estime encore meilleur que Chameur 137.

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Vous êtes très impliquée dans le sauvetage d'animaux et particulièrement des chiens. Pourriez-vous nous en dire plus sur votre implication ?

En ce moment, nous faisons beaucoup de placements. Heureusement, avec tout ce qui se passe dans le monde, beaucoup de gens ont fait la démarche de se diriger vers les refuges et d’adopter. Beaucoup de refuges ont de la place pour la première fois peut-être, et peuvent ainsi respirer et libérer de l’espace. Un projet sur lequel je travaille actuellement avec l'American Human Society est une initiative de stérilisation pour s'assurer que les choses restent ainsi. C’est l’un des rares points positifs à sortir de cette pandémie. 

Quelle réponse donneriez-vous à ceux qui disent que l'équitation ne respecte pas le bien-être des chevaux ?

Il y a évidemment des gens qui ne respectent pas le bien-être de leurs chevaux, ni même leur propre bien-être d’ailleurs. Notre milieu a été très clairs sur le fait que nous reconnaissons cela. Je sais que mes chevaux sont très bien soignés. Ai-je déjà stimulé un cheval ou utilisé une cravache ? Oui, cela fait partie du sport. Mais je n'ai jamais intentionnellement blessé un cheval. Je pense que la majorité des cavaliers aiment vraiment leurs chevaux, en prennent bien soin et les respectent. Je pense que les chevaux aiment travailler et être occupés. Je sais que mes chevaux aiment ce qu’ils font et si un jour ce n’est plus le cas, alors je les mets à la retraite ou les faits passer au niveau inférieur. Il est très difficile d’obtenir des succès au plus haut niveau avec un cheval s'il n’y prend aucun plaisir.

J'espère que les soins et les conditions offertes aux chevaux lors de leur retraite s'améliorent dans notre sport. C'est parfois plus facile à dire qu'à faire. Des personnes ne peuvent pas offrir certains soins à leurs montures, ou bien doivent le vendre ou le louer sans trop savoir où il atterrit et comment il va être traité. À mon niveau, je fais de mon mieux et chaque cheval que je possède vit une très belle vie, qu’il concourt ou qu’il soit à la retraite.

Votre pays a fait face à des manifestations importantes après la mort de George Floyd, qui est devenu un symbole des violences policières à travers le monde. Que vous évoque cette vague de protestation aux États-Unis ?

Je trouve formidable que les gens prennent la parole et j'espère que ce sera le catalyseur d’un changement nécessaire. Toutefois, je pense aussi qu'il n’est pas juste de pointer du doigt la totalité des policiers et qu’il est important de se rappeler que tous ne sont pas violents. Nous devons faire attention à la façon dont ce changement positif se manifeste.

Votre père s'est présenté à la présidence américaine mais a dû se retirer en mars après un échec lors du premier test électoral dans les primaires démocrates. Pensez-vous qu'il aurait pu être l'Homme pour résoudre un certain nombre des problèmes de votre pays ?

Non, je ne pense pas que ce soit à un seul homme de résoudre tous les problèmes d'un pays. Je pense que c'est au peuple américain et au Gouvernement de s'unir pour cela. Il ne s’agit pas de la responsabilité d'un seul politique. J'ai beaucoup de respect pour ce qu'il essayait de faire et les changements qu'il cherchait à apporter, mais je ne pense pas qu'il était assez naïf pour penser que s'il était élu président, il résoudrait tous les problèmes du pays.