DANS LE RÉTRO : “La mère est la clé”

Parti de rien, hormis une profonde passion pour l’élevage, Manfred von Allwörden est, en l’espace de vingt ans, devenu l’un des éleveurs les plus prisés sur le marché des chevaux de sport, et possède aujourd’hui cent poulinières…



Manfred von Allwörden dans ses écuries.

Une naissance fortuite

Au regard de la taille et de la qualité de l’Élevage von Allwörden, on peine à croire qu’il y a vingt ans à peine, son créateur Manfred von Allwörden partait de zéro. En 1986, Manfred achetait sa première jument, sans savoir précisément ce qu’il voulait en faire. C’est une idée qui lui est venue après avoir offert un cheval de loisir à sa femme. Quelques mois plus tard, naissait son premier foal. Ce dernier ne pouvant rester seul, Manfred décida d’en acheter un autre pour lui tenir compagnie jusqu’à ses trois ans. Puis il fit l’acquisition d’une autre poulinière, déjà pleine, dont il revendit le poulain au double du prix de sa mère : l’affaire n’était pas mauvaise…

C’est à cette époque que j’ai commencé à lire les journaux spécialisés et les livres d’élevage. Je suis allé à la rencontre de nombreux éleveurs pour apprendre et comprendre leur métier. J’ai assisté à toutes les ventes aux enchères. Je me suis renseigné sur les lignées, les courants de sang. J’ai développé très rapidement une passion totale pour l’élevage. Caletto II (Cor de la Bryère x Consul), Lord (Ladykiller x Cottage Son), Caretino (Caletto II x Mettellus), Capitol (Capitano x Maximus) se sont rapidement imposés comme mes reproducteurs de prédilection. Si l’on regarde en arrière, même cinquante ou soixante ans, nous retrouvons ces origines chez les bons performers.

Un succès inattendu !

Dès lors, il se mit à acheter tous les ans quelques poulinières et des poulains prometteurs. Et l’Élevage grossit… jusqu’à comporter deux cent-cinquante chevaux, dont cent poulinières. “Aujourd’hui, je ne vends que les poulains mâles. Pour les femelles, j’attends. Je vends tous les mâles à Léon Melchior, Jan Tops, Philippe Bertauld, Alfonso Romo, au Prince Al Shaalan, au Holsteiner Verband… J’essaie de les vendre dans d’excellentes maisons où leur potentiel sera exploité au maximum.” Il y a neuf ans, Manfred parvenait à acquérir la propre sœur de Cassini (Capitol x Caletto II), alors que ce dernier n’était pas aussi connu qu’aujourd’hui. Elle était âgée d’un an et avait du Caletto II derrière. “Je suis fou de cette origine. J’ai dû remplir au moins vingtcinq juments avec Caletto II. Ce cheval n’a été à la reproduction que pendant deux ans et il a une descendance extraordinaire. Classic Touch est une Caletto II. Je suis par ailleurs un inconditionnel de Crocodile Dundee (Cisto) et Casall (Caretino x Lavall I). Plus de 90% de leur descendance est faite de bons chevaux de sport.” Aujourd’hui, Manfred considère que son élevage a atteint une taille suffisante. “Je n’ai pas l’objectif d’en faire une industrie, donc cent juments suffisent largement. En revanche, je voudrais améliorer la qualité. Aujourd’hui, j’aimerais m’orienter vers des chevaux plus près du sang et avec un dos plus puissant.” Il essaie de suivre les chevaux qu’il a fait naître. Il est important de connaître leur parcours sportif, leur santé, leur tempérament… L’élevage est selon lui une activité assez classique dans la mesure où beaucoup de problématiques sont liées à la qualité de l’information disponible. Plus l’information est abondante et de qualité, plus il est simple de faire les bons choix et les bons croisements. Mais étant très pris par son activité principale, il peine à trouver le temps nécessaire. “Je gère aujourd’hui une chaîne de boulangeries et de coffee shops implantée dans le nord de l’Allemagne. Mais dès que j’ai un peu de temps le soir, entre deux rendez-vous, le week-end, je lis, j’appelle, je me renseigne. Je n’arrête jamais. Nous nous devons de proposer de meilleurs chevaux chaque année.



Mathilda Karlsson, cavalière pour l’élevage.

Une nouvelle activité : la compétition 

Il y a cinq ans, il rencontrait Mathilda Karlsson. C’est alors qu’il décida de conserver certains chevaux pour le sport et de les exploiter à l’obstacle. A cet effet, il fit l’acquisition d’un endroit propice au développement de cette activité complémentaire à l’élevage. “Avant ma rencontre avec Mathilda, je ne gardais aucun cheval pour le sport. Ils étaient soit vendus, soit utilisés comme poulinière. Il me semble très difficile de confier ses chevaux pour leur exploitation si cela ne se fait pas chez soi. Se pose une vraie question de confiance et malheureusement, on est souvent déçu. Avec ma femme, ce genre de problème n’existe pas. Les premières années, je vendais 70 à 80% des poulains alors qu’ils étaient encore dans leur première année. Aujourd’hui, j’essaie de limiter à 50%. Cela me permet d’affiner ma sélection et de conserver quelques très bons produits pour l’exploitation. Ensuite, je garde entre cinq et huit juments par an à des fins de reproduction.”

Des convictions fortes 

Pour lui, le cheval idéal a beaucoup de sang, bon caractère, est facile à monter et très élastique. “La souplesse est une qualité clé”, confie-t-il. Il n’hésite d’ailleurs pas à recourir aux croisements étrangers. “La première année où Quidam de Revel (Jalisco B x Nankin) a été distribué en Allemagne, je lui ai mis huit juments. J’ai également beaucoup croisé avec Levisto Z (Leandro x Carolus I) qui produit de manière extraordinaire. Ses produits ont beaucoup de sang, de l’amplitude, un caractère facile… Il faut trouver tous les ans de nouvelles lignées de sang pour ouvrir et faire progresser la production.” Les chevaux français ont su attirer l’attention de l’éleveur allemand. “La première fois que je suis venu à Fontainebleau, j’ai été très surpris par les chevaux. Ils m’ont semblé difficiles à monter, peu souples, voire lourds. Je me suis alors dit que les éleveurs français devraient croiser leurs juments avec des reproducteurs du Holstein. Avec le temps, je me suis mis à apprécier les étalons français. Ils offrent des lignes de dos très puissantes et une arrière-main solides. Nous en avons besoin dans le Holstein !” En ce qui concerne le clonage, Manfred se montre assez curieux. Bien qu’intéressé par l’idée de voir jusqu’où la science peut aller et de comprendre les conséquences possibles sur l’élevage, il ne recourt pas à cette technique pour son propre Élevage. “C’est d’abord beaucoup trop cher, et puis je préfère travailler avec des méthodes plus classiques. D’ailleurs, la fille, voire la deuxième fille d’une jument, peut être meilleure que la mère.” Manfred n’opère que très peu de transferts d’embryons. Le montant des dépenses annuelles en saillie s’élève à 250.000 euros. “Finalement, ce qu’il y a de plus cher c’est le vétérinaire !”, s’exclame-t-il.



Les temps forts de l’Élevage von Allwörden… 

Son plus beau souvenir ? “Je crois que c’est d’avoir réussi à acheter la propre sœur de Cassini. J’ai appelé son éleveur toutes les heures pendant des jours jusqu’à ce qu’il cède. Le propriétaire souhaitait la vendre à l’étranger. Je lui ai dit que je faisais partie du Holsteiner Verband et que je voulais que le cheval reste en Allemagne. Je lui ai alors payé le poulain en lui disant que si son affaire ne se réalisait pas, je voulais le poulain. Et finalement, je l’ai eu ! C’était très important car aujourd’hui, c’est une des pierres angulaires de mon Élevage. C’est la seule jument avec laquelle je fais des transferts d’embryons. La mère est la clé. J’ai par exemple une poulinière, Vanessa (Cassini), qui est la poulinière la mieux indicée d’Allemagne. De ce fait, tous les ans, des Italiens, des Espagnols et des Américains m’appellent pour acheter ses produits.” 

Sa plus grande fierté ? Sans aucun doute Quaprice Bois Margot (Quidam de Revel x Lord). “Il a été le cheval que nous avons fait naître et qui a réalisé la plus belle carrière. J’ai suivi ses performances de très près. Sa propre sœur, Ornella, montée par René Lopez, est également fantastique…” 

- Cet article d'archive est paru dans le magazine GRANDPRIX International n°47.