“Nous n’avons rien manqué ni manqué de rien pendant trois mois”, Laura Kraut

S’entretenir avec Laura Kraut est un plaisir sans cesse renouvelé. Championne olympique par équipes en 2008 à Hong Kong avec l’inoubliable Cedric puis championne du monde par équipes en 2018 à Tryon avec Zeremonie, cette quingénaire accomplie est de ces cavaliers qui s’épanouissent pleinement dans la pratique de leur sport, qui savent à quel point ils sont privilégiés et qui prennent toujours la vie du bon côté. Comme bien d’autres stars du jumping mondial, elle apprécie à sa juste valeur la reprise des compétitions et notamment l’Hubside Tour, qui se dispute non loin de la maison de vacances qu’elle a récemment acquise avec son jeune retraité de compagnon, le double champion olympique britannique Nick Skelton. Ses chevaux, ses objectifs, la Covid-19, ses proches et la situation sociale aux États-Unis. Comme d’habitude, Laura Kraut n’a éludé aucun sujet.



Laura ne tarit pas d’éloges à l’égard du jeune et brillant Goldwin, huit ans.

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Comment vivez-vous ce retour à la compétition après trois mois de pause forcée?

Nous sommes très chanceux qu’un organisateur comme Sadri Fegaier se soit retroussé les manches et nous ouvre les portes de ce magnifique endroit, où tout est parfaitement aménagé pour pratiquer notre sport. Beaucoup de concours ont été annulés. Franchement, être ici nous fait du bien après trois mois de confinement. Et même si j’attends encore de pouvoir célébrer ma première victoire, je suis globalement contente de mes résultats.

Comment jugez-vous l’évolution de Confu (Holst, Contact Me x Cambridge), qui a toujours été un très bon cheval, mais qui semble revenir à un excellent niveau, à en juger notamment par son double sans-faute dans la Coupe des nations du CSIO 5* de Wellington en février?

Depuis un peu plus d’un an, il s’est en quelque sorte trouvé lui-même. C’est un super cheval d’équipe, toujours capable de réussir un sans-faute – ou au pire un parcours à quatre points – quand l’enjeu le requiert. Avec sa très grande action, la vitesse n’est pas son point fort, mais quand nous nous retrouvons dans un barrage avec un nombre limité de concurrents, nous pouvons toujours jouer un classement. C’est un cheval idéal pour les Coupes des nations et la Global Champions League, mais comme il n’y a plus rien de tout cela au programme cette année, je dois composer autrement, et ce n’est pas bien grave.

Avec Constable II (ex-Cloe, KWPN, Harley x Lupicor), vous avez atteint le barrage du deuxième Grand Prix CSI 4* de l’Hubside Jumping, le 28 juin…

Nous l’avons depuis qu’il a cinq ans. Hélas, il avait souffert d’une très grave blessure en juin 2017. Les vétérinaires lui donnaient 10% de chances de pouvoir reprendre un jour le sport. Et il a réussi (il avait repris en février 2019, ndlr), ce qui me rend évidemment très heureuse et fière de lui. La semaine dernière, il a effectivement réussi un magnifique sans-faute dans le Grand Prix. Sachant ce par quoi il est passé, j’ai tendance à le surprotéger, ce qui explique notre barrage moyen (deux fautes, ndlr).

Vous semblez très enthousiaste au sujet de Goldwin (BWP, Emerald van’t Ruytershof x Understone van de Kapel), un cheval de huit ans dont vous poursuivez la formation ici à Grimaud?

Je mise beaucoup sur lui. Pour être sincère, je pense même que c’est l’un des tout meilleurs chevaux que j’aie montés depuis longtemps. Il n’a que huit ans, ce qui peut expliquer quelques fautes çà et là, mais je l’adore et j’essaie de ne pas trop lui faire ressentir mes espoirs.

Curious George (Rhein, Codex One x Dutch Capitol), avec lequel vous aviez terminé deuxième du Grand Prix CSI 4* de Liège en novembre dernier, a-t-il été vendu ou vous a-t-il été retiré? Le 14 janvier, date limite pour les changements de “nationalité” des chevaux en vue des Jeux olympiques, il est passé sous pavillon égyptien…

Son propriétaire (Old Willow Farms, ndlr) a décidé de le confier à Abdel Saïd pour qu’il le vende. Je crois qu’Abdel pensait le faire acheter par l’un de ses propriétaires. Curious George était peut-être destiné à participer aux Jeux olympiques de Tokyo avec lui, mais je n’ai pas eu de nouvelles du cheval depuis son départ. En tout cas, je l’adore, donc j’espère surtout qu’il sera toujours entre de bonnes mains et que l’on s’occupera bien de lui.

Laura et Constable II en sortie de piste au terme du deuxième Grand Prix CSI 4* de l’Hubside Jumping. © Sportfot



Bientôt des embryons de Fleurette et Zeremonie

L’an prochan, la Selle Français Fleurette, alias Vvaramog de Brève, devrait voir naître ses premiers produits par transferts d'embryons.

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Comment vont Fleurette (ex-Vvaramog de Brève, Verdi TN x Concorde), avec laquelle vous aviez remporté votre premier Grand Prix ici l’an passé, ainsi que Zeremonie (Holst, Cero x Quick Star), avec laquelle vous avez contribué à la médaille d’or américaine aux Jeux équestres mondiaux de Tryon, en 2018?

Elle se portent très bien. Compte tenu du confinement, des annulations de concours et des incertitudes sur le futur proche de notre sport, nous essayons d’obtenir d’elles des embryons. Cela explique leur absence ici. Nous avons utilisé les étalons Verdi TN (KWPN, Quidam de Revel x Landgraf I), Emerald (van’t Ruytershof, BWP, Diamant de Semilly x Carthago), Big Star et Arko III (Old, Argentinus x Beach Boy), deux anciens cracks de Nick (Skelton, son compagnon, ndlr), ainsi que Casco Bay (ex-Berdenn de Kergane, SF, Quincy x Flipper d’Elle), que je monte ici. Rien que de mauvais étalons! (rires)

Sur lequel de vos chevaux misez-vous le plus pour les Jeux olympiques de Tokyo, en espérant évidemment que ceux-ci puissent bien avoir lieu l’été prochain?

Si les Jeux devaient se dérouler la semaine prochaine, je m’envolerais avec Zeremonie parce qu’elle a déjà l’expérience d’un grand championnat et qu’elle a toutes les qualités pour cela. Évidemment, Fleurette pourrait aussi être une candidate. Et je suis ravie de l’évolution de Casco Bay. Cette année, il aurait été trop jeune, mais qui sait pour 2021? Il a toute la puissance et le courage nécessaires pour un tel défi. Il commence vraiment à se rapprocher de l’excellence. Sans oublier Confu. Normalement, plus le parcours est dur, mieux c’est pour lui. Il est vrai que la formule des Jeux a changé (l’épreuve individuelle ne comporte plus qu’un tour initial et un barrage, ndlr), mais j’imagine que les parcours seront corsés. Alors qui sait? En tout cas, je suis dans une situation très confortable, d’autant que ces chevaux devraient normalement rester dans mes écuries. Pour ainsi dire, Zeremonie m’appartient et les autres sont la propriété de St Bride’s Farm, qui me soutient de façon formidable, avec pour objectifs le grand sport et les JO.

Comment avez-vous vécu le confinement imposé par la plupart des gouvernements pour endiguer la pandémie de Covid-19?

Cet hiver, j’ai effectué des allers-retours entre Wellington, en Floride, et Vejer de la Frontera. Je suis rentrée des États-Unis une bonne semaine avant que la plupart des pays d’Europe imposent le confinement, et j’ai vécu la dernière semaine du Sunshine Tour à Vejer. Le confinement a brusquement été décrété alors que j’étais encore en Espagne (le CSI 4* s’était achevé dès le samedi 14 mars, ndlr) donc je suis rentrée en Grande-Bretagne, et j’y suis restée trois mois sans sortir de chez nous. Au début, je me suis dit que c’était peut-être une décision hâtive ou exagérée, mais quand je vois comment les choses se passent aux États-Unis, je me dis que j’ai été chanceuse d’être en Europe à ce moment-là.

Il nous a fallu quatre ou cinq jours, à Nick et moi, pour nous rendre compte que notre vie allait réellement être bouleversée, qu’il n’y aurait plus de concours, etc., puis nous nous sommes accommodés de cette situation. Finalement, c’était sympa de rester à la maison. Nous n’avons rien manqué ni manqué de rien. J’avais toujours des chevaux à monter, et en toute décontraction. De plus, nous vivons dans une ferme, donc il y a toujours quelque chose à faire. Par la force des choses, parce que tous les restaurants étaient fermés, je suis devenue une meilleure cuisinière. Le mauvais côté des choses est que Nick nourrit désormais des attentes vis-à-vis de ma cuisine! Pour le reste, nous avons mené une vie assez normale. Nous avons occupé pas mal de soirées à jouer au Jenga (jeu de société dont le but est de déplacer les blocs de bois un à un pour les reposer au sommet de la tour sans la faire tomber, ndlr). Toute l’écurie s’est aussi retrouvée pour des parties de volley-ball, y compris Nick, qui se montre toujours compétitif quelle que soit la discipline!



“La mort de George Floyd a agi comme un parfait détonateur”

Comment votre famille et vos amis américains traversent-ils cette crise sans précédent?

Par chance, tous vont bien, y compris ma mère, une jeune femme désormais âgée de quatre-vingt-cinq ans (!) et qui est en parfaite santé. Sa ville de Caroline du Sud a été particulièrement décimée par le virus. Plusieurs de ses amis l’ont attrapé, mais heureusement pas elle. Elle est restée à la maison pendant de longues semaines, mais elle commence à en avoir marre. Nous en avons ri il y a quelque temps en constatant que les personnes âgées étaient à la fois les plus vulnérables face à ce virus et aussi celles qui s’en fichaient le plus!

Ces derniers mois, les États-Unis ont aussi été traversés par le mouvement “Black lives matter”, né de la mort de George Floyd, symbole des violences policières et du racisme qui gangrènent encore les États-Unis et bien d’autres pays occidentaux. Depuis la Grande-Bretagne, où vous résidez, comment percevez-vous cela?

Quelque part, ce mouvement grandit depuis longtemps. La mort de George Floyd a agi comme un parfait détonateur, qui plus est dans une atmosphère où beaucoup de gens étaient frustrés de devoir vivre confinés. Ce que ce ou ces policiers ont fait était infâme. Face à un tel crime, un mouvement collectif a surgi. Au moins, ce meurtre a mis des problèmes en évidence aux yeux de tous, et un maximum de gens se disent que certaines choses doivent changer. Quelque part, cela devait arriver. Je soutiens toutes les manifestations pacifiques, mais nous devons tous garder à l’esprit que nous faisons aussi face à un virus terriblement meurtrier…

Comment va votre fils? A-t-il pu vivre le confinement avec vous?

Bobby est désormais un grand garçon puisqu’il a vingt et un ans. Il a heureusement pu me rejoindre en Angleterre avant l’interruption des liaisons aériennes transatlantiques. Il passe du bon temps avec nous. Il nous a même accompagné ici en Provence pour ces concours de reprise. À vrai dire, nous aimons tous cette magnifique région. L’automne dernier, nous avons été accueillis dans une maison de famille non loin d’ici, et sommes tombés sous le charme de ce coin de Provence et particulièrement du village de Sainte-Maxime (à une bonne dizaine de kilomètres de l’écurie du Golfe de Saint-Tropez, où se tiennent les concours de Grimaud, ndlr), où nous avons finalement acheté une maison! C’est une bâtisse assez typique entourée de beaucoup de végétation. Par la force des choses, je deviens aussi une meilleure jardinière, et je peux dire que je pars de très loin en la matière! Heureusement, j’ai une application pour m’aider. Nous décorons cette maison ensemble et y prenons beaucoup de plaisir. Autant dire que nous entendons désormais participer à tous les concours qui auront lieu ici! Et qui sait, notre prochaine interview se fera peut-être en français! En tout cas, j’y travaille.