Manciais, l'autre réussite de Denis Hubert (partie 1)

En déménageant son exploitation de La Mancellière-sur-Vire à Saint-Lô, en 2017, Denis Hubert s’est donné la possibilité de continuer à développer l’élevage Manciais, créé en 1965 par son père, Guy. Désormais, ce vétérinaire, inséminateur, étalonnier et éleveur poursuit cette œuvre familiale dans un vrai petit coin de paradis vert, à moins de trois kilomètres de l’ancien Haras national, où il a repris une partie des activités d’étalonnage, mais aussi la gestion des anciens reproducteurs publics dans le cadre de France Étalons. C’est dire si une visite s’imposait chez cet acteur incontournable de l’écosystème manchois.



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Depuis le Haras de Saint-Lô, où il s’active tous les jours au niveau de l’écurie numéro 7, de sa maison et de son cabinet de médecine vétérinaire, situés juste à côté du Pôle hippique, Denis Hubert n’est qu’à cinq minutes de son autre chez-lui, un magnifique domaine vallonné accessible par la rue de Martinville et sis au lieu-dit Les Pénitents, dans la verdoyante vallée du ruisseau de la Dollée. On ne s’éloigne guère du centre reconstruit du chef-lieu de la Manche, qui a payé un lourd tribu durant la bataille de Normandie, en juin et juillet 1944. La ville était alors ressortie détruite à 90 % et surnommée “Capitale des Ruines”, selon l’expression popularisée par l’auteur irlandais Samuel Beckett. Aujourd’hui encore, le contraste est saisissant entre une ville grise et terne, malgré les efforts publics de fleurissement et d’embellissement, et ce coin de verdure bucolique que le soleil printanier de cette fin mai éclaire sous son meilleur jour (entretien réalisé le 26 mai). Un authentique paradis pour un visiteur francilien trop longtemps confiné entre les murs de son deux-pièces!

Relativement épargnée par les ravages du remembrement intervenu dans les années 1960, 70 et 80, cette exploitation bocagère comptant quarante-cinq hectares de terres d’un seul tenant est divisée en belles parcelles entre lesquelles serpentent de charmants chemins de randonnée. “D’ici, on peut aller jusqu’au haras de Semilly de Richard Levallois (situé à Couvains, à environ six kilomètres au nord, ndlr) ou au haras d’Elle de la famille Pignolet (situé à Moonsur-Elle, à dix kilomètres également). On voit beaucoup de promeneurs et de cavaliers amateurs s’y balader. Lorsque la ville a été bombardée, en 1944, ces sentiers ont servi de refuge aux Saint-Lois qui fuyaient leur maison”, raconte le nouveau propriétaire des lieux. “Les jeunes chevaux y sont bien encadrés, ce qui nous facilite le travail quand nous devons les manipuler. Nous sommes très bien ici et nos chevaux y sont bien nourris. La force de ce terroir est son herbe de très bonne qualité”, souligne le vétérinaire, rappelant que ce coin de Normandie n’est pas le berceau du Selle Français par hasard. 

De l’ancienne exploitation porcine et bovine qu’il a rachetée il y a un peu moins de quatre ans subsistent quelques bâtiments plus fonctionnels que charmants, transformés en écuries et stabulations pour chevaux, ou conservés pour leur capacité de stockage. “Avant, j’exploitais une ferme d’une quinzaine d’hectares que j’avais rachetée à mon père à La Mancellière-sur-Vire (à une dizaine de kilomètres au sud, d’où l’affixe Manciais, ndlr), où nous étions à l’étroit en termes de boxes. J’ai racheté cette ferme très bien entretenue à un agriculteur en retraite. Depuis, nous avons requalifié les infrastructures existantes, fait construire un bâtiment et planté des clôtures en bois presque partout.” Ces travaux, comprenant l’aménagement de trente-cinq boxes, deux paddocks, un rond d’Havrincourt et un marcheur en ligne droite, sont aujourd’hui quasiment terminés. Ces équipements s’ajoutent au marcheur, aux manèges et aux trois carrières du Haras de Saint-Lô, où le Normand loue l’écurie de l’ancienne infirmerie pour héberger ses produits à former et valoriser en concours. 

L’élevage Manciais a été fondé en 1965 par Guy Hubert, le père de Denis, déjà installé près de Saint-Lô avec sa mère, Jacqueline. “Ils étaient multiplicateurs en volaille (producteurs de poussins, ndlr), une activité qu’ont repris mes frères Pierre et François (les Couvoirs Hubert, situés à Guilberville et La Mancellière dans la Manche, et ceux de leur filiale Novoponte, implantés à Juigné-sur-Sarthe, dans la Sarthe, et Val-de-Reuil, dans l’Eure, produisent chaque semaine deux à trois millions d’œufs à couver destinés à l’agriculture et à l’industrie pharmaceutique pour la production de vaccins, ndlr). Comme ses poulaillers devaient être éloignés les uns des autres pour limiter les risques de contamination, mon père avait eu l’idée de faire paître des poneys pour ne pas avoir à entretenir le terrain. Il avait importé des Pays-Bas des Shetlands, sur lesquels mes cinq frères et sœurs et moi sommes tous montés !” Peu à peu, les chevaux remplacent les poneys, et Denis s’avère le plus passionné de la fratrie, au point d’envisager une carrière de cavalier professionnel. “Je montais avec Christian Hermon et j’étais mordu de saut d’obstacles, mais mon père considérait que ce n’était pas un métier.” Il embrasse finalement une carrière de vétérinaire. “Mes parents ont consenti beaucoup d’efforts pour payer les études de leurs six enfants”, salue-t-il. Durant son cursus en Belgique, il rencontre son épouse, Sylvie, psychologue exerçant à Saint-Lô.

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Deux souches historiques à succès...

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En 1990, il reprend officiellement le petit élevage Manciais. “Auparavant, j’élevais déjà avec une ou deux poulinières mais ce n’était pas grand-chose et c’était mon père qui s’occupait de tout. Par la suite, j’ai réussi à monter jusqu’à quinze chevaux, poulinières, poulains et chevaux de concours compris. À cette époque-là, c’était déjà énorme”, d’autant que Denis débute en tant que vétérinaire près de Sées, dans l’Orne, puis à Chevreuse, dans les Yvelines. “Quand je me suis installé à mon compte, en 1992 à SaintLô, j’avais toujours deux poulinières, puis je suis passé à quatre, puis six, et ainsi de suite. J’ai continué un temps à monter en concours Jeunes Chevaux, puis j’ai laissé cela à d’autres sans regret.” 

Au départ, Denis dispose de deux bonnes souches. Il y a d’abord celle de Vanette (SF, Centaure du Bois x Ibrahim), toute première jument acquise par Guy Hubert, et de sa sœur utérine, Golden Comet (ISO 141, SF, Nankin). Via sa fille Ransonière (SF, Grand Veneur), offerte à son mariage avec Sylvie, le sang de Vanette coule toujours dans les veines de deux poulinières de l’élevage : Manciaise (ISO 132, SF, Concorde) et Karto Manciaise (SF, First Bride), mère de Staloubet Manciais (ISO 152, SF, Baloubet du Rouet) et surtout Tarioso Manciais (ISO 162, SF, Arioso du Theillet), qui s’est classé jusqu’en Grands Prix à 1,60 m avec le Suisse Pius Schwizer puis l’Américaine Katherine Dinan. Pour sa part, la très belle Golden Comet a engendré Prince Manciais (ISO 163, SF, Amarpour, Ps), qui a brillé en CSI avec Hubert Thirouin et son fils Max, auquel il a offert une médaille de bronze par équipes aux championnats d’Europe Jeunes Cavaliers de Stoneleigh en 1989, ainsi que Ténor Manciais (SF, Grand Veneur), qui a concouru jusqu’à 1,50m avec les Belges Johan Lenssens, Philippe Le Jeune et Patrick Mc Entee. 

Ce mâle “au look superbe, qui donnait souvent des produits très compétitifs, même croisé à des juments modestes, et alezan crins lavés, ce qui n’était pas pour déplaire aux cavalières”, s’est révélé un fort bon père et excellent père de mères en Belgique, où il a lancé la carrière d’étalonnier de Willi van Impe. Il est ainsi le grand-père du célèbre étalon Kashmir van Schuttershof (sBs, Nabab de Rêve), classé en Grands Prix et Coupes des nations CSIO 5* avec Philippe Le Jeune, et de sa propre sœur Sissi van Schuttershof, vue jusqu’en Grands Prix à 1,60m avec le Néerlandais Jur Vrieling, des frères utérins étalons Ducatti van Schuttershof (sBs, Kashmir van Schuttershof) et Edison van Schuttershof (sBs, Darco), classés jusqu’à 1,55m avec le Belge Gilles Thomas, d’Anisette de Lassus (sBs, Sherman Sitte), classée jusqu’à 1,60m avec le Suisse Pius Schwizer, et de son frère Clouzot de Lassus (sBs, Ugano Sitte), sacré champion d’Europe Jeunes Cavaliers en 2017 à Šamorín puis vainqueur l’an passé du Grand Prix CSI 5*-W d’Oslo avec le Suisse Bryan Balsiger, de Fidaura van het Polderhof (BWP, Kashmir), performante jusqu’à 1,50m avec le Belge Koen Vereecke, d’Orlando de la Provillo (sBs, Kashmir), classé jusqu’à 1,60m avec le Franco-Suisse Romain Duguet, sans oublier les propres frères étalons Amaretto d’Arco et Forever d’Arco ter Linden (BWP, Darco), qui ont tous deux évolué au plus haut niveau, le premier avec le Belge Nicola Philippaerts et le second avec l’Irlandais Shane Sweetnam puis Katherine Dinan. 

Fille de Golden Comet, Comète Manciaise (SF, Laeken) donne notamment Karioso Manciais (ISO 140, SF, Arioso du Theillet), passé sous la selle d’Éric Navet avant de participer aux championnats d’Europe Juniors et Jeunes Cavaliers avec l’Italienne Beatrice Guidi, ainsi que Quidam Manciais (ISO 130, SF, Quidam de Revel), finaliste du Cycle classique à quatre et cinq ans avec Christian Hermon avant d’être exporté aux États-Unis. Autre fille de Golden Comet, Havane Manciaise (SF, Narcos II) met au monde Antoinette Manciaise (ISO 134, SF, Orlando), finaliste à six ans avec Pierre Gautherat, avant de changer plusieurs fois de mains jusqu’à être acquise par la princesse Haya bint al-Hussain de Jordanie et confiée à ses cavaliers, et Quidam Manciaise (SF, Quidam de Revel), elle-même mère d’Uguette Manciaise (ISO 131, SF, Kashmir), de Carlos Manciais (SF, ISO 129, Ugobak des Baleines), exporté en Espagne, et de Danastasia Manciaise (ISO 121, SF, Vigo Cécé), poulinière de l’élevage que l’on devrait retrouver sur le circuit des sept ans. 

La seconde souche historique est celle de D’où Viens Tu (SF, Ibrahim x Ultimate, PS), propre sœur du chef de race Almé. Celle-ci avait donné à Guy Hubert Almée Manciaise (ISO 141, SF, Feu Sacré), les modestes étalons Kan Viens Tu (ISO 125, SF, Nankin) et Que Deviens Tu (SF, Canapville, Ps), le bon étalon Où Vas-tu III (SF, Uriel), père notamment de Vengeur du Berry (ISO 166, SF, mère par Fury de la Cense), et surtout le très bon étalon Si Tu Viens (ISO 174, SF, Uriel), formé par Frédérique Fabre-Delbos puis acheté par les Haras nationaux et confié à Éric Navet et Julien Épaillard, auquel il a offert le titre de champion d’Europe Jeunes Cavaliers en 1996 à Klagenfurt. Auteur d’une honorable carrière à l’élevage, il restera surtout comme le père de Mirabelle d’Or (ISO 161, mère par Duc de la Cour II), très bonne jument d’épreuves intermédiaires sous la selle du Britannique Michael Whitaker, et d’Haram d’Auvers (ISO 172, SF, mère par Galoubet A), performant jusqu’à 1,60m et jusqu’à l’âge de vingt ans avec Xavier Vacher, ainsi que comme grand-père maternel de l’étalon Number One d’Iso (ISO 172, SF, Baloubet du Rouet), brillant en Coupes des nations et Grands Prix internationaux avec le talentueux Nicolas Delmotte. Uvée Manciaise, fille de D’où Viens Tu, donne à son tour naissance à Dahlia Manciaise (ISO 164, SF, Schérif d’Elle), qui a contribué à lancer la carrière d’Aymeric de Ponnat jusqu’au plus haut niveau national, avant d’engendrer elle-même Mel d’Argences (ISO 167, Quick Star), Tienanmen d’Argences (ISO 150, SF, Canturo) et Cantate d’Argences (ISO 137, SF, Conrad) pour le compte de Philippe Lecardonnel. Uvée est aussi la mère de Lalia Manciaise (SF, Schérif d’Elle), ancienne poulinière de l’élevage, et elle-même mère d’Argence Manciaise (SF, Quick Star), que Denis Hubert a conservée à la reproduction.

La deuxième partie de cet article sera publiée demain.