Vancouver de Lanlore, le surdoué qui arrive toujours à point nommé (partie 2)

Lorsque l’on s’engage dans l’écriture d’un portrait de Vancouver de Lanlore, dont les récents exploits sous la selle de Pénélope Leprevost ont comblé les nombreux aficionados de l’amazone française, chaque acteur interrogé manifeste une véritable passion. Au bout du fil, l’admiration presque enfantine d’une éleveuse, la fierté de propriétaires satisfaits, la nostalgie d’un formateur et le plaisir incommensurable d’une cavalière sont palpables. Tous revivent avec intensité les moments partagés avec ce charismatique bai brun de dix ans, et communiquent leur impatience à la perspective d’en partager de nouveaux. Vient enfin l’impression que chacun a croisé ce Vancouver au bon moment, pour l’emmener vers les sommets de sa discipline. Une histoire de rencontres, somme toute. La première partie de cet entretien est parue hier.



Le choix judicieux de Pénélope Leprevost

Pendant plus d’un mois, Pénélope Leprevost et Vancouver font connaissance, la cavalière ne voulant pas brûler les étapes avec cette nouvelle recrue dont elle pense déjà beaucoup de bien. “Vancouver m’a plu tout de suite, avant même que nous ne franchissions le moindre obstacle. J’ai immédiatement aimé sa personnalité, et particulièrement sa générosité”, se rappelle-t-elle, soulignant la volonté perpétuelle dont fait preuve le fils de Toulon. “Il adore travailler et se donner pour son cavalier. Il me fait penser à un sportif qui aime se surpasser, comme par exemple un coureur qui sécrète des endorphines une fois un certain niveau franchi. Il a ce truc spécial : lorsqu’il réalise une bonne séance, je le sens apaisé, content et fier de lui. C’est une forme de plaisir pour lui, et je suis convaincue qu’il aime travailler. En plus de cela, il est trop beau ! (Rires)” Sans pression de résultat et consciente de compter dans ses écuries un cheval capable d’assurer la transition après sa fin de collaboration avec le haras de Clarbec, l’amazone ne court pas après l’horloge. “Bien sûr, je me doutais qu’il était bon, mais je ne savais pas vraiment à quel point car nous n’avions jamais sauté de gros parcours aux écuries. Étant donné qu’il n’y avait aucun impératif de résultats, j’ai pris beaucoup de temps pour apprendre à le connaître, sans tenir compte de son passé, comme par exemple vis-à-vis de ses anciennes embouchures. Je me suis attachée à comprendre ce dont il avait besoin, ses goûts, et sa manière de fonctionner”, décrit-elle. Mi-février, le couple foule pour la première fois une piste de compétition au CSI 2* de Vejer de la Frontera, en Espagne, et dispute une épreuve à 1,40 m puis deux autres à 1,45 m. Il signe un sans-faute et deux parcours à quatre points, dont le Grand Prix. “Dès les premiers parcours, j’ai su qu’il pourrait aller loin. Je me suis dit qu’il faudrait un peu de temps pour former un couple, car chacun doit trouver ses codes, mais j’y ai cru tout de suite. Je savais que nous étions destinés à faire de belles choses”, s’enthousiasme encore Pénélope Leprevost. La paire prend ensuite part à quatre Grands Prix CSI 3* et CSI 4* avec quatre ou cinq points, et un abandon. En mai 2018, Pénélope décline une invitation pour le CSIO 5* de La Baule, qu’elle n’avait pas manqué depuis dix ans, préférant prendre le temps de former Vancouver à un niveau inférieur. “Cela aurait été prématuré de lui faire courir le Grand Prix de La Baule, même si j’étais déjà convaincue qu’il avait toute la qualité nécessaire. Je le respectais tellement et j’ai voulu prendre mon temps pour le former. Et j’ai été ravie de ma décision en voyant le résultat”, explique la Française, qui remporte alors le Grand Prix du CSI 3* de Munich avec brio, face à une concurrence assez modeste.
En 2018, les semaines se suivent mais ne se ressemblent pas, le couple écopant de douze points dans les Grands Prix CSI 4* et CSI 5* de Wiesbaden et Valence, contre un brillant double zéro et une dixième place dans l’épreuve reine du CSI 5* de Knokke, ou encore un rageant point de temps dépassé et un huitième rang dans le rendez-vous majeur du CSI 5* de Dinard. Jeune et inexpérimenté, Vancouver fait ses armes, sous l’œil bienveillant de ses propriétaires. “Pénélope est très perfectionniste. Elle a mis le temps qu’il fallait pour créer un vrai tandem avec Vancouver”, note Danielle Vorpe. Désireuse d’améliorer sans cesse le couple qu’elle forme avec son cheval, Pénélope Leprevost travaille régulièrement avec son ami et mentor Michel Robert. “Je me suis particulièrement concentrée sur la trajectoire de saut de Vancouver car il passe très fort ses postérieurs, mais je voulais qu’il s’arrondisse davantage sur le saut, en utilisant son encolure et son dos. Dès qu’il a appris à sauter avec ce style parfait, il a enchaîné les sans faute. Nous avons amélioré cela avec des exercices et en travaillant sa manière de fonctionner sur le plat. Il s’étend beaucoup et met le nez très bas, bien plus que mes autres chevaux. Je le monte avec un mors gris en caoutchouc, sans beaucoup de contact car il est extrêmement léger à monter et a un bon équilibre”, analyse la cavalière de l’équipe de France. Le duo est bien sûr dans le radar du sélectionneur national Philippe Guerdat, qui lui épargne tout de même les Jeux équestres mondiaux de Tryon, jugeant probablement que le couple doit encore s’endurcir. En revanche, il fait appel à lui pour la finale des Coupes des nations Longines. À Barcelone, le couple écope de trois fautes pour sa première sous les couleurs de l’équipe de France, avant de passer son tour pour la grande finale, finalement conclue au deuxième rang par les Bleus.
L’année s’achève avec des parcours encourageants, mais un nouveau grand résultat peine à arriver. Le couple est privé de barrage pour un point de temps dépassé dans les relevés Grands Prix CSI 3* de Saint Lô et CSI 5* de Lyon, sort de piste avec neuf points dans la Coupe du monde de Stuttgart, quatre dans l’épreuve majeure du Longines Masters de Paris, et abandonne au CHI de Genève… “C’était parfois un peu rageant, car je n’étais souvent pas loin de signer une belle performance, mais il y avait une faute évitable ou un point de temps dépassé en trop. C’était un peu frustrant car la qualité du parcours était souvent superbe. Je sentais que je n’étais pas loin de la vérité”, se souvient la championne.



Cap sur Rotterdam

En 2019, après quelques semaines de repos, Vancouver reprend du service dans une forme éblouissante. Deuxième du Grand Prix CSI 3* d’Offenbourg, l’étalon manque le rendez-vous bordelais avec huit points dans les deux épreuves reines du week-end, avant de rebondir avec maestria. Quatrième et dixième des Grands Prix CSI 4* de Gorla Minore et Grimaud, le bai brun prend part à sa première Coupe des nations à La Baule, le 17 mai. Sur la pelouse du stade François André, le couple ne concède qu’une seule faute dans la première manche avant de signer un parcours parfait en seconde, participant à la troisième place de l’équipe de France. Après une incompréhension à la sortie de la ligne de la rivière dans le Grand Prix, le duo réalise un formidable weekend deux semaines plus tard, à l’occasion du CSIO 5* de Saint-Gall. Quatrièmes du Grand Prix avec une faute au barrage, Pénélope et Vancouver survolent la Coupe des nations en signant l’un des six doubles zéro de l’épreuve, remportée par le clan tricolore. Avec huit points au CSI 5* de Knokke, la paire reverdit sur la pelouse de Chantilly. Deuxième de cette étape du Longines Global Champions Tour, la paire avait été coiffée au poteau par Darragh Kenny et Balou du Reventon (OS, Balou du Reventon x Continue). La semaine suivante, c’est dans le complexe de la Soers, au mythique CHIO d’Aix-la-Chapelle, que Pénélope et son étalon font parler d’eux.
Malgré l’intimidant stade et les quarante mille spectateurs qui le garnissent, Vancouver ne se laisse pas impressionner pour sa première apparition dans ce temple des sports équestres. Avec la confiance qui le caractérise, il frappe le sol avec vigueur et s’emploie au-dessus des obstacles, signant un formidable double sans-faute dans la Coupe des nations. Quatre autres couples – et pas des moindres – réussissent la même performance, à savoir les métronomes Henrik von Eckermann et Tovek’s Mary Lou (Westph, Montendro I x Portland L), les championnes du monde en titre Simone Blum et DSP Alice (DSP, Askari x Landrebell), ainsi que les piliers américains McLain Ward et Beezie Madden, respectivement juchés sur la phénoménale Noche de Ronda (Old, Quintender x Lovis Corinth) et Darry Lou (KWPN, Tangelo van de Zuuthoeve x Nabab de Rêve). Rien que ça ! Malgré cela, les Bleus terminent au cinquième rang et Vancouver conclut son week-end avec huit points dans le Grand Prix. Déjà quasi assurés d’une sélection pour les championnats d’Europe Longines de Rotterdam, la Normande et le Selle Français enfoncent le clou en participant au doublé français dans le Grand Prix CSI 5* de Dinard, s’inclinant face à Alexis Deroubaix et Timon d’Aure (SF, Mylord Carthago x Drakkar des Hutins), depuis vendu au Qatar. “En 2019, Vancouver a été performant dès le début d’année et a sauté presque tous les parcours les plus importants au monde avec énormément de réussite. Nous avons réalisé une année fantastique pour un couple qui débute à ce niveau”, analyse Pénélope, qui a mené son complice vers son tout premier grand championnat.
Aux Pays-Bas, Vancouver réalise une entame idéale avant d’écoper de deux fautes à la fin du premier parcours de l’épreuve par équipes, et de signer un parcours parfait le lendemain, assurant à la France un ticket pour les Jeux olympiques de Tokyo. En individuel, le couple écope d’une faute dans la première manche de la finale, concluant ce premier grand rendez-vous à une honorable quatorzième place. “Le bilan a été à 100 % positif. Les propriétaires et moi-même étions ravis. Ce cheval, ce n’est que du bonheur !”, résume sa cavalière. Logiquement sélectionné pour sa deuxième finale des Coupes des nations à Barcelone, Vancouver fait figure de pilier des Bleus et ne laisse qu’un vertical à terre au terme de deux manches exigeantes. Une faute après la rivière de la deuxième manche que Pénélope met sur son propre compte. “Vancouver a sauté tel un crack, il s’est promené !”, avait-elle alors lâché en sortie de piste. L’hiver dernier, Vancouver a couru quatre Grands Prix en indoor, sans parvenir à accéder au barrage, les pistes extérieures restant pour l’heure son terrain de jeu favori. Dans le difficile Grand Prix du CHI de Genève, un seul point de temps dépassé lui a fermé l’accès au second tour.
Fin 2019, le mercato préolympique s’accélère, la règle stipulant que les chevaux doivent appartenir au moins en partie à un propriétaire de la même nationalité que son cavalier pour pouvoir participer aux Jeux. Vancouver n’a bien entendu pas échappé aux convoitises. “L’automne dernier a été une période extrêmement difficile à vivre. Étant donné que les Jeux olympiques étaient censés avoir lieu cette année (avant d’être reportés à 2021 en raison de la crise sanitaire liée au Covid19, ndlr), nous avons eu de très belles offres pour Vancouver”, expose Danielle Vorpe. “Énormément de gens sont venus vers nous et étaient intéressés par le cheval. Pour nous, Vancouver représente une histoire familiale, mais nous sommes conscients que le vent peut vite tourner et que tout peut s’arrêter n’importe quand, donc nous avons considéré quelques offres. Nous avons longtemps hésité, et les offres ont continué jusqu’en janvier, au CSI 5*- W de Bâle, où les compteurs s’affolaient”, poursuit-elle. “J’ai clairement eu peur de le perdre”, lâche la championne olympique à cette évocation. Finalement, la fin est heureuse puisque la famille Vorpe parvient à trouver un investisseur. “En entendant ce dilemme, Giuseppe Marino, un ami de la famille, a décidé de nous soutenir et d’acquérir 48 % des parts de Vancouver. Cela nous a permis de le laisser sous la selle de Pénélope (qui en a officiellement 1 % des parts, ndlr), ce qui était primordial pour nous.” Un beau cadeau de Noël pour la Normande, qui a finalement pu se concentrer sereinement sur la saison 2020. “Pour la famille Vorpe et moi, cela a été un véritable soulagement de savoir que nous pourrions le garder et qu’il ne partirait pas chez un autre cavalier”, résume-t-elle.



Une préparation Olympique Chamboulée, mais reportée

Ici au CSI 5* de Chantilly, le bai a été hissé au haut niveau par le Suisse Romain Duguet, qui l’a monté jusqu’à fin 2017

© Sportfot

Avant que le monde ne soit paralysé par la pandémie de Covid-19, Vancouver avait débuté sa saison 2020 sur les chapeaux de roues en s’imposant dans un Grand Prix CSI 3* à Vejer de la Frontera, son tout premier concours de l’année, le 14 mars. Pour l’étalon, le report des Jeux olympiques de Tokyo, pour lesquels il est un sérieux candidat, même si sa cavalière prépare aussi Excalibur dela Tour Vidal*GFE (SBS, Ugano Sitte x Ogano Sitte), ne devrait pas trop contrarier ses plans. “Cela ne change pas grand-chose car il n’aura que onze ans. La seule petite frustration, c’est que je l’avais mis en vacances trois mois entre Genève (mi-décembre, ndlr) et le Sunshine Tour mi-mars afin qu’il soit en super forme. Dès le premier concours, il a montré qu’il était prêt pour réaliser une saison formidable avec trois parcours magiques et une victoire. Cela m’a prouvé qu’il a la capacité de revenir à son meilleur niveau très rapidement. Avec la crise sanitaire, il a eu trois mois de vacances supplémentaires. Si j’avais su, je l’aurais fait concourir cet hiver ! (Rires)”, relativise Pénélope Leprevost. Pour Danielle Vorpe, cela ne fait aucun doute que son protégé pourra briller dans la capitale nippone l’été prochain : “Nous savons qu’il a vraiment tout ce qu’il faut pour y aller. La chaleur, l’humidité et le niveau des épreuves à Tokyo ne seront pas un problème pour lui. Il est d’ailleurs toujours mieux le troisième jour de concours, ce qui montre bien sa régularité. Il dispose de toutes les qualités pour y faire quelque chose d’olympique.” Un avis partagé par son précédent cavalier, Romain Duguet. “Il n’est pas monté par n’importe qui, donc je n’ai pas de doute sur le fait qu’il puisse être à la hauteur et qu’il ait le mental pour un championnat. Il a déjà prouvé qu’il était très régulier sur une saison et qu’il pouvait enchaîner les sans-faute. Si un jour il décroche une médaille ou un titre, je ne serai pas étonné.”
En attendant, la belle histoire se poursuit, Pénélope Leprevost comptant également Élégance de Lanlore (SF, Toulon x Le Tot de Semilly), la propre sœur de Vancouver âgée de six ans, dans ses écuries, en copropriété avec la famille Vorpe. “D’ailleurs, pour la petite anecdote, Pénélope a suggéré de faire un transfert d’embryon d’Élégante avec Mylord Carthago (SF, Carthago x Jalisco B, l’ancien crack de l’amazone qui l’a menée jusqu’aux Jeux olympiques de Londres, à l’argent par équipes aux Mondiaux de Lexington en 2010 et aux Européens de Madrid en 2011, ainsi qu’à ses premières victoires en Grands Prix CSI 5*, ndlr). Il y a déjà un embryon en route, et nous allons en tenter un deuxième”, raconte Danielle Vorpe. Le couple suisse détient aussi un propre frère de leur crack, Gibraltar de Lanlore, âgé de quatre ans, tandis que ses premiers poulains ont vu le jour ce printemps. Bien sûr, son éleveuse Anne Dafflon a sauté sur l’occasion et a utilisé la souche du meilleur représentant de son élevage. “L’an dernier, la saison de monte a été compliquée et j’ai eu une seule naissance… Mais quelle naissance ! Une merveilleuse pouliche de Vancouver et Come On Girl (OLDBG, Come On x Carthago, ndlr), une jument qui a concouru en CSI 5* sous la selle de Steve Guerdat. Kyoto Lanlore a quelques semaines et Vancouver lui a transmis ce que j’attendais : une très belle hanche et un poitrail impressionnant. Elle a beaucoup de chic et d’influx : j’en suis très contente.” En contact avec les propriétaires de Vancouver, Anne Dafflon a d’ailleurs pu le revoir huit ans après, lors de la dernière édition du Jumping de Bordeaux. “Ce fut un moment très spécial : je le revoyais pour la première fois depuis que je l’avais vendu. C’était très émouvant. Je l’ai trouvé vraiment beau ! J’ai eu l’occasion d’assister à une leçon d’équitation : Pénélope a détendu Vancouver en extension d’encolure, enchaînant les appuyers, épaules en dedans, galop à faux, etc.
Avec les progrès de pas de géant que Vancouver a réalisé, les années qui s’ouvrent devant lui sont très prometteuses. Une chose est sûre, la famille Vorpe devrait être de la partie jusqu’à la fin. “Nous voudrions aller au bout de l’histoire. La première idée était de l’amener en haut, il y est. Et puis, il fait partie de la famille…”, conclut Danielle Vorpe.

Cet entretien est paru dans le magazine GRANDPRIX n°118 de juillet/août 2020.

Envie de suivre toute l’actualité du monde équestre et de recevoir votre magazine chez vous tous les mois ? Retrouvez toutes nos offres abonnement à partir de 5,90€/mois sans engagement sur notre site http://abo.grandprix.info !