Watriano, portrait posthume d'une diva au tempérament de fer

Dans la nuit du 19 au 20 juillet 2016, Watriano R s’est éteint au terme d’une fabuleuse carrière sportive. Considéré par les juges et observateurs comme l’un des meilleurs chevaux de voltige du monde, le gris avait offert aux écuries de la Cigogne et à la France quatre médailles de bronze internationales consécutives entre 2012 et 2015. Au-delà de ce palmarès, le BWP suscitait l’admiration de tous ceux qui avaient la chance de croiser sa route. Portrait posthume d’une diva au tempérament de fer.



© Sportfot

Alors qu’il jouissait d’une tranquille retraite au pré depuis la fin du mois de juin, Watriano R est malheureusement mort dans la nuit du 19 au 20 juillet dernier. “Il a subi un malaise cardiaque et son cœur s’est arrêté dans la nuit qui a suivi. Son cancer l’a rongé et il n’avait plus la force de se battre malgré tous les efforts que nous avions fournis. Nous avons tout tenté, mais le mal a été plus fort”, déplore Cédric Cottin, entraîneur des écuries de la Cigognes. Évoluant désormais avec Ultrachic*HDC (ex-Un Cas d’Éole Linière, Norton d’Éole x Véloce de Favi), l’équipe alsacienne de voltige rentrait tout juste des championnats de France avec une médaille d’argent. “Il a attendu qu’Ultrachic soit au top pour lui passer le flambeau. Il a aussi attendu que nous rentrions du Mans afin d’être à ses côtés pour son grand départ.” L’histoire de Watriano R avait débuté chez Harrie Reijnen le 26 avril 1999 en Belgique. Issu du croisement entre Kannan et Geatrix, une fille du Pur-sang Saros, Watriano était notamment le frère de Jamiro (Ramiro). Toisant un beau 1,83m, ce BWP avait d’abord débuté sur le Cycle classique hexagonal de saut d’obstacles avec Arnaud Amilhat avant d’être acheté pour la voltige par Pia Jehu du centre équestre Équisport d’Erstein en Alsace. Initialement destiné à accompagner la carrière individuelle de Charlotte Pfeiffer, laquelle avait finalement intégré le Pôle France avec un autre cheval, le gris a trouvé une nouvelle famille auprès des Taillez. 

Son beau galop naturel et sa fabuleuse énergie ont immédiatement tapé dans l’œil de Clément et Claire Taillez, ses futurs propriétaires, mais aussi de Cédric Cottin et Fabrice Holzberger, entraîneur et longeur des écuries de la Cigogne. “En chemin pour l’essayer, la chanson de “Jules et Jim”interprétée par Jeanne Moreau passait dans la voiture, d’où son surnom de Jules”, raconte Cédric. Après un essai d’un mois à Haguenau, l’aventure commence, avec pour objectif les championnats de France de Versailles en juillet 2008. 

Exerçant la profession d’assistant vétérinaire, Fabrice n’a pas le temps de le monter. C’est donc Cédric qui parfait sa formation gymnique. Six jours sur sept, il le soumet alors à un travail quotidien comprenant trente minutes d’assouplissement au pas suivies de trot et de galop, sans oublier une promenade quasi systématique en extérieur et une sortie quotidienne au paddock. Selon Cédric, “ces sorties journalières lui ont permis de conserver un mental d’acier tout au long de sa carrière”. De fait, même à la retraite, le crack travaillait encore quotidiennement! Fabrice, lui, chapeaute alors deux séances hebdomadaires de voltige.



© Collection privée

Un authentique crack Cette reconversion est un véritable défi dans la mesure où en arrivant à Haguenau, Watriano avait tout à apprendre, sachant “à peine trotter”, comme en plaisantent encore ses mentors. Pour autant, le gris s’avère être un très bon élève. “Il déroulait tous les mouvements du Saint Georges, y compris l’appuyer et le piaffer.” Pour y parvenir, François Bovy a été d’une aide précieuse. “Nous avons mis huit ans à lui apprendre à reculer calmement”, raconte Cédric. Watriano disposait toutefois d’une bonne tête, un atout de taille pour la voltige. “Il n’avait vraiment peur de rien. On se promenait souvent rênes longues dehors. Lors d’un show avec du feu, il n’avait même pas bougé une oreille”, se souvient encore Cédric. Pour autant, “Jules“ s’est toujours montré assez nerveux en compétition. “J’étais le seul à pouvoir le faire marcher en main avant d’entrer en piste. Il avait une confiance totale en moi”, explique Fabrice. Plus d’une fois Watriano a effrayé son entourage, notamment lors des transports, allant parfois jusqu’à contracter des coliques. Pour le rassurer, le seul moyen était de le faire toujours voyager avec les mêmes chevaux à ses côtés. 

Métronome en compétition, Watriano était tout sauf facile à gérer à la maison. “C’était une princesse. Il était sensible et délicat. Il avait un caractère bien trempé, mais c’était un amour de cheval”, confirme Fabrice, qui avait développé une véritable complicité avec lui. Cette connivence a permis au trio de hisser les écuries de la Cigogne au plus haut niveau, au bénéfice de la France. L’équipe phare de la Cigogne n’a cessé de truster les podiums internationaux, décrochant le bronze consécutivement aux championnats du monde du Mans en 2012, aux championnats d’Europe d’Ebreichsdorf en 2013, aux Jeux équestres mondiaux de Normandie en 2014, puis aux Européens d’Aix-la-Chapelle en 2015. Plusieurs fois désigné meilleur cheval en CVI et autres championnats, Watriano avait décroché la note de 9 lors du programme Libre par équipes à Aix en 2016. ”J’aurais tant de choses à dire sur ces 800kg d’amour! Je voudrais surtout le remercier chaleureusement pour tout ce qu’il a fait pour nous, pour ses foulées qui nous ont hissés sur les plus beaux podiums! J’aurais voulu qu’il profite d’une longue retraite dans un pré plein d’herbe verte comme il l’aimait! J’aurais voulu pouvoir lui rendre autant qu’il nous a donné! Je lui dois mes meilleurs souvenirs de voltigeuse! Doté d’une foulée de battant, il a toujours été bien dans sa tête et droit! Pour moi, c’est le cheval d’une vie, celui dont tout le monde parle, le meilleur et le plus grand cheval de tous les temps”, ose affirmer Nathalie Bitz, membre de l’équipe médaillée en 2012, 2013 et 2014. 

Sensible au moindre mouvement de la chambrière vers sa croupe, Watriano n’hésitait pas à donner des coups de pied en direction de ses acrobates. Et si le sol était trop trempé sous les pieds, il refusait de galoper! “Je me souviens de championnats à Versailles où il n’a jamais voulu avancer au galop, c’était une horreur!”, se souvient Cédric. “Watriano était une diva. Il ne supportait pas non plus que l’on essaie quoi que ce soit sur son dos, sinon il ralentissait. Il fallait que tout soit parfait au tonneau avant de monter sur lui.” Les porters à trois avaient l’habitude d’être assez courts et dynamiques, car il était impossible pour les voltigeurs de rester longtemps au même endroit. “Nous devions créer le programme Libre en fonction du cheval et des qualités des voltigeurs”, illustre l’entraîneur de la Cigogne. 

Son équipe a donc appris à composer avec le caractère d’un champion aussi sensible que généreux dans ses rapports avec l'homme. Ainsi le gris attendait toujours ses carottes avant de manger sa ration, rituel privilégié avec Fabrice : “Les oreilles pointées, il savait que c’était moi qui arrivais.” “Notre petit truc à tous les deux, c'est qu’il adorait que je passe mes mains entre ses yeux pour le gratter. Il était très joueur. À la détente, il montrait bien qu’il aurait préféré être au pré, les pieds en l'air, la bouche de travers et les oreilles en arrière. C’en était même drôle. Mais d’une minute à l’autre, en compétition, il se reprenait et se tenait bien tel un étalon, l’encolure bombée, l’attitude élégante ! C’était son rituel... Entre Fabrice et lui, il y avait une osmose que l’on ne verra nulle part ailleurs !”, se rappelle encore Nathalie.

© Daniel Kaiser/FEI



“Seul Fabrice pouvait le longer”, appuie Anthony Presle, membre de l’équipe depuis 2010. “Il essayait de mordre à chaque fois qu’on le sanglait. Pour autant, il adorait la compétition. C'était un cheval extraordinaire avec un sacré caractère. Il aimait qu’on le laisse tranquille mais aussi montrer que c’était lui le chef sur la piste. Il savait qu'il était le meilleur.” “C’était un cheval intimidant qu’on aurait presque vouvoyé”, appuie Cléone Fritsch, membre de l’équipe aux derniers championnats d’Europe. Comme beaucoup de chevaux gris, Watriano n’a malheureusement pas été épargné par les mélanomes. Fabrice s’était d’ailleurs beaucoup documenté à ce sujet, allant même jusqu’à contacter un spécialiste aux États-Unis pour l’aider à soigner son cheval. Ainsi, à l'âge de dix-sept ans, lorsque les tumeurs sont devenues relativement importantes et ont commencé à se percer, son entourage a sagement décidé de mettre fin à sa carrière sportive. Vu en équipe jusqu’à la fin de la saison 2016, Watriano avait levé le pied en ne voltigeant plus qu’en individuel avec Clément Taillez, lequel s’est ensuite reporté sur Dyronn (DSP, Denaro x Weltmeyer), son autre cheval. Outre la “maladie des gris”, le champion avait également présenté des problèmes de pied. Grâce au formidable travail du maréchal-ferrant, des vétérinaires et des ostéopathes, il avait néanmoins pu rester compétitif pendant de nombreuses saisons. “Ce n’est qu’en discutant que l’on se rend réellement compte de l’impressionnant travail accompli avec lui”, remarquent Cédric et Fabrice. En 2012, les deux hommes avaient même eu recours à la psychonomie, méthode permettant de relier manuellement les différentes énergies à l’intérieur d’un être vivant. Le 20 juillet 2016, l’une des plus belles pages de l’histoire de la voltige française s’est donc tournée. La dernière compétition internationale de Watriano remontait au mois d’avril où il s’était classé cinquième avec Clément au CVI3* d’Ermelo aux Pays-Bas. À tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer, il reste de beaux souvenirs à conserver précieusement.

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