Christian Kukuk, la relève de l'écurie Beerbaum

Du haut de ses vingt-six printemps, Christian Kukuk, travailleur acharné et perfectionniste, s’approche de plus en plus de la fameuse Mannschaft. Admirateur absolu de Ludger Beerbaum, mentor chez qui il est établi depuis février 2012, ce jeune Allemand au regard charmeur rêve de suivre la trajectoire du Kaiser. Portrait.



© Collection privée

“Ludger Beerbaum était mon idole absolue, mais je ne le connaissais pas du tout personnellement. Un jour, je l’ai appelé, lui ai raconté mon histoire et lui ai dit que je voulais travailler pour lui. Je n’étais vraiment pas sûr de moi, et honnêtement, j’avais peur qu’il me raccroche au nez, d’autant que je n’avais pas d’autre plan! C’était Ludger ou rien, je voulais vraiment travailler pour lui”, avoue Christian Kukuk. Pour tout jeune cavalier allemand, poser ses guêtres à Riesenbeck relève du rêve, et celui de ce grand enfant au regard juvénile s’est donc concrétisé sur un sacré coup de poker! Christian Kukuk est né le 4 avril 1990 à Warendorf, siège du fameux Haras national de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, à trente kilomètres à l’est de Münster. Le garçon s’épanouit auprès de deux parents et une sœur passionnés d’équitation, mais se prend d’abord de passion pour le football. Il ne se décide à monter sérieusement à cheval qu’à treize ans après avoir groomé son père quelques saisons en concours Amateur. Il se souvient d’ailleurs très bien de sa première mise en selle. “C’était un sentiment très bizarre, et ce n’était pas très confortable! Cela dit, j’ai appris assez vite. Ma mère m’a bien aidé. Je me rappelle nos séances de longe où je devais essayer de fixer mes jambes et mes bras. Au début, elle me disait que je me tenais comme un singe! C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Depuis, j’ai toujours fait très attention à ma position”, évoque-t-il en souriant. 

Parallèlement à ses études au collège puis au lycée, l’adolescent prend des leçons d’équitation et atteint peu à peu un bon niveau lui permettant de se produire en compétition. Séchant le circuit Poneys - il est déjà trop grand pour son âge! - et les épreuves Juniors et Jeunes Cavaliers, nécessitant une ou deux montures de très bonne qualité, et donc un lourd investissement pour sa famille, il s’attelle assez vite aux jeunes chevaux. Des propriétaires, voisins ou amis, lui confient de toutes sortes de jeunes pousses à formeret à valoriser, lui permettant de progresser tout en consolidant ses bases équestres. Comme tout cavalier de vingt ans fraîchement diplômé, Christian doit bientôt faire un choix: vivre exclusivement au milieu des chevaux ou suivre les traces de ses parents en optant pour une profession plus stable et une pratique de l’équitation en loisir? La question est rapidement tranchée. Plus les mois passent, plus l’Allemand est convaincu de vouloir devenir cavalier professionnel. Sa décision est plus ou moins bien accueillie par sa famille, parfaitement au fait des difficultés du métier. “M’ayant conseillé de faire ce que je voulais, ma mère était à peu près d’accord. En revanche, mon père n’était vraiment pas ravi, d’autant que cela signifiait aussi que je quitterais la maison et ne travaillerais plus avec lui. Il pensait sûrement que j’emprunterais le même chemin que lui. Pendant deux ou trois mois, la communication n’a pas été idéale… Cette période n’a pas été facile. Aujourd’hui, c’est du passé. Mon père est très fier de moi, il est même mon plus grand fan!”, confie l’Allemand.

C’est donc à ce moment précis, début 2012, que Christian Kukuk, au culot, décroche son téléphone pour passer ce fameux coup de fil à son idole, pour laquelle il n’a rien d’un étranger. “J’avais repéré Christian pour la première fois dans un concours national. Un jour, il m’a contacté en me disant qu’il avait fini ses études et qu’il aimerait beaucoup venir monter et travailler dans mes écuries”, se souvient Ludger. Très attaché à la notion de motivation, le quadruple champion olympique n’hésite pas à donner sa chance au jeune homme. Aussi, il l’invite quelques jours plus tard à rejoindre ses écuries de Riesenbeck, petite ville située à cinquante kilomètres au nord-ouest de Warendorf.

Le courant passe très bien entre les deux hommes, et tout s’enchaîne très vite. Le 1er février, le jeune cavalier obtient ainsi un poste dans l’une des écuries les plus réputées du monde. Dès le début, le patron admire la ténacité et le talent de son nouvel élève. “Je savais qu’il était bon cavalier, avec une jolie position et des bases solides. Il était excellent sur le plat et très attentif au contact avec le cheval. Ce que j’ai beaucoup aimé chez lui, c’est qu’il avait une idée basique de ce qu’il voulait faire. Il ne souhaitait pas forcément arpenter les plus gros concours pour sauter les plus belles épreuves et gagner de l’argent, ce n’était pas sa priorité. Monter en National lui allait tout aussi bien tant qu’il pouvait travailler correctement avec ses chevaux.” Comme chaque nouvel arrivant inexpérimenté au niveau international, Christian officie d’abord en tant que palefrenier et cavalier maison. Il prend en charge cinq jeunes chevaux à former et récupère peu à peu quelques montures de deux leaders des écuries, ses illustres compatriotes Marco Kutscher et Philipp Weishaupt. Le jeune homme admire alors la qualité des infrastructures de Riesenbeck. “Tout était très beau et propre comme on les percevait de l’extérieur. Finalement, ce qui m’a le plus impressionné, c’est que contrairement à ce que certains pourraient penser, là-bas, un cheval reste un cheval. Il n’est pas considéré comme une machine, mais comme un animal. Par exemple, tous les chevaux, même les cracks de Ludger, passent la plupart de leur temps au pré. Il n’y a pas de sol en marbre ni de boxes en or, les écuries sont même plutôt à la vieille mode allemande, et personne ne prend trop de gants sous prétexte qu’un cheval vaut deux ou trois millions d’euros. En fait, tout est très normal!”, explique Christian. Une impression que chaque visiteur pourrait confirmer. 

Les semaines filant, le petit nouveau se fait une place aux côtés des quatre pilotes habitués des CSI 5*: le Suédois Henrik von Eckermann, qui quittera son mentor début septembre 2016, Marco Kutscher, qui a pris son envol voici en 2015, Philipp Weishaupt, vainqueur du Grand Prix CSIO 5* d’Aix-la-Chapelle, et Ludger Beerbaum, que l’on ne présente plus. Le jeune homme y juge l’atmosphère à la fois très professionnelle mais aussi familiale. “Nos relations sont très bonnes! Nous sommes toujours ensemble aux écuries, nous passons des soirées ensemble, nous dînons, nous faisons la fête… Il y a une très bonne ambiance!”, se réjouit Christian. Fan de Ludger depuis son enfance, il fait plus ample connaissance avec la légende, qui devient rapidement un ami. “Nous parlons de choses et d’autres. Étant tous les deux fans du Bayern Munich, nous regardons et commentons quelquefois les matches! Ludger est gentil et franc. Si quelque chose l’embête, il le dit et c’est réglé. J’ai beaucoup de respect pour lui et pour ce qu’il a fait. C’est la personne la plus professionnelle que j’aie jamais vue. Cela veut aussi dire qu’il attend énormément des gens avec lesquels il travaille, ce qui me convient très bien vu que je suis moi aussi très pointilleux dans mon travail!” 



“Ses chevaux ont énormément confiance en lui”, Otto Becker

En mai 2012, trois mois après son arrivée, l’élève se voit proposer par son maître de participer à son tout premier international, un CSI 2* disputé à Balve en parallèle des championnats d’Allemagne où toute l’équipe se rend. Christian y est accompagné de l’étalon Corelan (Holst, Caretino x Landgraf I) et de la jument Batida de Coco 32 (Westph, Baloubet du Rouet x Pilot), auparavant montés par son compatriote Tim Rieskamp-Goedeking. Avec le premier, il écope de treize points dans le Grand Prix, une première honorable. Les deux montures quitteront l’écurie l’année suivante. Poursuivant son ascension avec quelques bons résultats, remportant notamment la Puissance du CSI3* de Münster en juillet 2013 avec Forchello (Westph, For Pleasure x Collin L), en janvier 2014, Christian est sélectionné pour son tout premier CSI5*, qui plus est en Coupe du monde, à Leipzig. Il y participe aux rênes de Sunfire 9 (Han, Stakkato xContender) et Carrico (Holst, Catoki x Capitol II). Même s’il ne saute pas plus haut qu’1,45m, la jeune pousse y fait sensation, terminant deuxième d’une épreuve de vitesse. 

Cinq mois plus tard, il dispute sa toute première Coupe des nations à l’occasion du CSIO 3* de Sopot. Sur Forchello, il signe un tour à quatre points puis un sans-faute, tout aussi heureux de son résultat que d’avoir porté la veste de la Mannschaft, un symbole très fort à ses yeux. “Monter pour son pays et porter cette veste rouge procure un sentiment incroyable. C’est aussi pour cela que je pratique ce sport.” Aussi, lorsqu’on aborde l’épineuse question des changements de nationalité ayant permis à bien des cavaliers allemands (Max Kühner, désormais Autrichien, ou encore René Tebbel, Ulrich Kirchhoff, Björn Nagel ou Katharina Offel, actuels et anciens mercenaires ukrainiens) de lancer ou relancer leur carrière internationale, la réponse du jeune homme est claire et nette. “Il n’y a vraiment aucune chance de me voir faire cela un jour. Je sais qu’il est très dur d’intégrer la première équipe allemande, mais je ferai tout mon possible pour y parvenir. Je me battrai pour ça. D’ailleurs, je pense que la satisfaction sera d’autant plus grande quand j’y arriverai. Cette équipe est si forte qu’en faire partie signifie déjà qu’on a fait du bon travail”, lâche-t-il sans hésitation.

Un mois plus tard, il découvre le mythique Parc de la Soers à l’occasion de son premier CHIO d’Aix-la-Chapelle! Un souvenir indélébile. “À ce jour, cet instant où je suis entré à cheval dans ce grand stade reste le meilleur moment de ma vie. C’est inoubliable, j’en ai énormément profité!”, se remémore-t-il. Même s’il ne ramène pas de flots dans sa valise, les douze épreuves qu’il saute à Aix lui permettent d’emmagasiner beaucoup d’expérience. Ce week-end au milieu des ténors commence d’ailleurs à confirmer les espoirs qu’Otto Becker fonde en lui. L’ayant repéré quelques années plus tôt lorsqu’ils vivaient dans la même région, le sélectionneur allemand en poste depuis 2009 a toujours pensé que Christian pouvait devenir un excellent pilote. “Avant, il n’avait pas de chevaux assez aguerris pour sauter de belles épreuves. Chez Ludger, il a une vraie chance de pouvoir accéder à de beaux concours et de progresser! Il est très talentueux, très concentré sur ses objectifs, et veut toujours faire ressortir le meilleur de ses chevaux. Il est calme et réfléchi, des qualités qu’il transmet très bien à ses chevaux. Ils ont énormément confiance en lui.”

De plus en plus présent en CSI, début 2015, Christian se voit confier deux nouvelles montures de taille : Carilot (Old,Carinue x Quilot) et Carinou (Old, Carinue x Balou du Rouet), deux produits de l’immense élevage de Paul Schockemöhle, autre grand champion allemand. Le premier, doté d’une robe grise, est d’un naturel sensible, toujours sur ses gardes, si bien que même après des années de travail, il est toujours subtil pour son cavalier de le caresser franchement. En revanche, en piste, Carilot est “une machine à sans-faute! Il est très respectueux, mais un peu lent dans son geste. Tout l’opposé des chevaux français! Il ne peut pas aller très vite dans les barrages et tout gagner”, pointe son cavalier. Le hongre collectionne les classements en 2015, bouclant sa saison sur une victoire dans le Grand Prix CSI3*-W de Poznan.



“Ludger est assez protecteur avec moi”

Carinou, lui, passe du couloir des écuries de Philipp Weishaupt à celui de Christian en avril 2015. Initialement désigné cheval de tête, le mois suivant, il prend part au prestigieux Grand Prix CSI 5* de Hambourg. Après un superbe début de tour, le délicat vertical suivant la rivière tombe. Le couple sort certes avec cinq points, mais renforcé par cette belle expérience. Malheureusement, le hongre se blesse en juin après une belle quatrième place au championnat d’Allemagne - de retour au travail depuis quelques mois, l’alezan est réapparu dans des concours nationaux. Malgré sa qualité intrinsèque, l’harmonie n’a pas été immédiate. “Carinou est très spécial à monter. En Allemagne, on aime les chevaux avec la tête en bas et le dos bien monté… Avec lui, il faut totalement oublier ça. Il déteste vraiment le dressage. Au début, je pensais que j’étais idiot et que je ne serais jamais capable de le monter correctement. Après avoir beaucoup réfléchi, j’ai finalement décidé de le laisser faire ce qu’il veut de sa tête, tant que je garde du contrôle. En fait, il est un peu comme Chiara 222 (Holst, Contender x Coronado, la défunte crack de Ludger Beerbaum, ndlr)! Ils se sentent simplement plus à l’aise comme ça”, résume le pilote.

Avec ses deux chevaux mûrs et d’autres recrues âgées de quatre à huit ans, Christian semble armé pour l’avenir. Il peut notamment compter sur Casanova 467 (Han, Clinton x Stakkato), un très prometteur hongre de sept ans qui lui a été confié par Madeleine Winter-Schulze, infatigable mécène des écuries Beerbaum pour qui Christian nourrit la plus grande estime. “Elle est incroyable! Naturelle et toujours de bonne humeur! Elle est foncièrement gentille et très protectrice avec nous tous. Je suis très heureux de la connaître et de la côtoyer. C’est une grande dame!” 

Après un bon début de saison 2016 marqué par une septième place dans le Grand Prix CSI 3* de Dortmund avec Carilot, Christian Kukuk intègre pour la première fois la grande Mannschaft en tant que réserviste à l’occasion du CSIO5* de La Baule, mi-mai. Il y évolue aux côtés de Meredith Michaels-Beerbaum, Christian Ahlmann, Daniel Deusser et, évidemment, Ludger Beerbaum. “En Coupe des nations, nous essayons toujours d’envoyer quatre cavaliers capés et un cinquième moins aguerri pour qu’il apprenne son métier”, avance Otto Becker. “À La Baule, c’était Christian, et à Rome, Niklas Krieg, et ainsi de suite. Nous avons un système excellent pour aider les jeunes à se développer. Nous essayons de leur donner leur chance. C’est un long chemin, mais je suis sûr que si Christian continue comme cela, il aura un très bel avenir devant lui. De plus, humainement, c’est un garçon gentil et sympathique. J’aime beaucoup travailler et passer du temps avec lui.” Le jeune jouit pleinement de sa première grande sélection malgré les petites fautes concédées çà et là et sa non-qualification pour le Grand Prix. “Otto et Ludger m’ont bien mis en confiance en me conseillant de ne pas me mettre de pression, de garder les yeux grands ouverts et d’en profiter le plus possible. Ludger m’a aidé à rester clair dans ma tête. Il est assez protecteur. Il m’a assuré que je pouvais lui poser toutes les questions que je souhaitais. Il voulait que je sois certain d’avoir appris quelque chose en repartant le dimanche.” Une phrase qui reflète parfaitement leur relation.

Le talent et le sérieux de cet espoir allemand semblent faire l’unanimité parmi ses proches. “Christian réussira parce qu’il sait pourquoi il travaille chaque jour”,résume Ludger Beerbaum, très heureux de leur collaboration. “Je pense qu’il est l’un des futurs leaders allemands. Il est dans l’une des meilleures écuries au monde et il se concentre pleinement sur sa carrière. Cela dit, il lui arrive quand même de s’affranchir un peu de son professionnalisme. Parfois, le soir, il aime bien boire quelques bières!”, glisse Nicole Persson dans un éclat de rire. Ni ses quelques moments de détente, ni sa chute spectaculaire - mais heureusement sans conséquence - dans le Prix de l’Europe du CHIO d’Aix-la-Chapelle en 2016 ne devraient empêcher Christian Kukuk d’atteindre son rêve de défendre les couleurs de l’Allemagne aux Jeux olympiques. Rendez-vous à Paris en 2024?

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX International n°95, en août 2016.

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