“Ma responsabilité est de protéger le cheval”, Mark Phillips

Le fameux CCI 5* de Burghley, annulé en raison de la crise liée au Covid-19, aurait dû se tenir ce week-end. Pour l'occasion, GRANDPRIX ressort de ses archives un article sur le capitaine Mark Phillips, l’un des plus éminents chefs de piste de concours complet au monde. Historiquement associé au célèbre CCI 4* de Burghley, ce Britannique de soixante-neuf ans officiera également lors des Jeux équestres mondiaux de Tryon, en septembre aux États-Unis. En tant que cavalier, il a disputé de nombreux championnats, décrochant notamment l’or par équipes aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Également chroniqueur pour le magazine équestre britannique Horse & Hound, le père de la championne du monde Zara Tindall et ex-époux de la princesse Anne livre à Grand Prix ses réflexions sur la sécurité dans sa discipline de prédilection.



Vous dites parfois que vous êtes la personne la plus nerveuse à l’aube d’une journée de cross. Pourquoi? 

À cheval, on est aux commandes. On décide de ce qu’on fait et de ce que fait sa monture. Mais quand on conçoit un parcours pour soixante cavaliers, on n’a aucun contrôle sur la façon dont ils vont le monter, aucune influence sur leurs propres décisions, à part celle de créer un gros parcours qui inspire le respect. Si l’on fait cela, les cavaliers vont réellement aborder les obstacles au lieu de juste foncer dessus au galop. 

Pour résumer, vous n’avez plus les rênes en main et cela vous tracasse!

Oui, évidemment, parce que je ne veux pas que les chevaux ou les cavaliers subissent un accident. Si cela se passe mal et qu’il y a une victime, cheval ou cavalier, tout le monde se tourne en priorité vers le chef de piste : “Aurait-il pu construire différemment un obstacle ? Aurait- il pu éviter cet accident ?” Cela dit, on n’est pas non plus félicité lorsqu’on conçoit un parcours trop facile lors d’un CCI 4*. Le juste milieu consiste donc à créer une compétition passionnante, tout en assurant au maximum la sécurité des concurrents. 

Comment peut-on concrètement résoudre cette équation?

D’abord, le cheval doit être capable de comprendre ce qui l’attend. Lors des derniers Jeux olympiques, en 2016 à Rio, et championnats d’Europe Longines, l’an passé à Strzegom, les chevaux n’ont pas toujours compris certaines questions qui leur étaient posées. Or, un cheval surpris a tendance à produire un moins bon saut. Pour les prochains Jeux équestres mondiaux, les chevaux pourront appréhender l’obstacle de manière sûre, c’est ma principale priorité. Je prends vraiment en compte la façon dont le cheval voit. Il ne faut pas oublier que le cheval reste une proie dans l’ordre animal, contrairement à l’homme. Il peut voir à 340°, mais il a une zone aveugle de 10° juste devant son nez et une autre juste derrière lui. De plus, les chevaux voient en nuances de bleu ou de vert. Ils perçoivent bien les contrastes, mais moins bien les couleurs, un élément que je garde à l’esprit quand je construis mes parcours. Je mise sur les côtés de l’obstacle, parce que plus le cheval s’en rapproche, plus il utilise sa vision latérale pour comprendre ce qui l’attend et contrer sa zone aveugle. Je m’applique donc à ce qu’il puisse jauger le meilleur point d’attaque de l’obstacle à franchir, car s’il touche l’obstacle avec ses antérieurs, ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle…



“Faire en sorte qu’ils restent honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes!”

Plan de parcours de cross dessiné par le chef de piste britannique à l’occasion des championnats américains organisés en 2016 à Tryon.

© DR

Vous vous concentrez donc davantage sur le cheval que sur le cavalier?

Ma responsabilité est de protéger le cheval, tout en essayant de rendre le parcours aussi compliqué que possible pour son cavalier. C’est lui qui rentre à la maison avec une médaille autour du cou, pas sa monture. C’est pourquoi je favorise des abords très lisibles et compréhensibles pour le cheval. De son côté, le cavalier doit mener son coéquipier du point A au point B, puis C, et ainsi de suite. Au plus haut niveau, il doit pouvoir obtenir la clé du parcours tout entier en s’appuyant sur la forme du premier obstacle. À la réception de ce premier saut, il peut soit atterrir un mètre, soit quatre mètres derrière. Ces décisions exigent chacune un abord très différent. C’est justement ce que le cavalier doit analyser pour gérer au mieux les prochains éléments du tracé. 

Comment fournir aux chevaux un moyen de sortir d’une mauvaise situation?

Ils doivent être capables de comprendre où ils mettent les pieds et se tirer d’affaire même si leur cavalier commet une erreur. Je ne peux pas le garantir, mais je fais tout pour. Aux Jeux mondiaux, par exemple, je prévois davantage d’options longues que dans un CCI normal. Ainsi, les chevaux moins expérimentés auront un moyen de contourner les obstacles, mais cela leur fera bien sûr perdre du temps. 

Vous dites aussi que les cavaliers devraient parfois assumer davantage leurs propres responsabilités. Qu’entendez-vous par là? 

Lorsque j’entraînais des équipes, on me demandait souvent : “Quel est ton rôle?” Et je répondais toujours : “Faire en sorte qu’ils restent honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes!” Certains diront toujours : “Je n’ai pas eu de chance parce qu’une barre est tombée” ou “parce que mon cheval s’est dérobé.” Mais dans la vie, on provoque souvent sa propre chance! Si ce cavalier avait mieux appréhendé son virage, son cheval ne se serait pas dérobé… La sécurité est d’abord l’affaire des cavaliers. Bien sûr, on doit minimiser les conséquences de leurs éventuelles fautes d’équitation, mais il ne faut pas non plus oublier que l’idée reste de sauter! Si l’on saute correctement l’obstacle, on n’aura aucun problème.



“j’ai le sentiment que plus l’on légifèrera sur la gestion des risques et la sécurité dans notre discipline, moins les cavaliers endosseront leurs responsabilités”

Que pensez-vous du système EquiRatings? 

Je pense qu’il peut vraiment aider les cavaliers à voir où ils en sont, à tous les niveaux. Plus ils pourront comprendre et analyser, mieux ce sera! Je suis néanmoins tenté de rappeler que cela devrait normalement être le rôle des entraîneurs. De fait, avec un demi-siècle de vécu dans ce sport, il est facile pour moi de parler, mais les cavaliers qui débutent n’ont pas cette expérience et ne se rendent peut-être pas bien compte de leur niveau et de leurs capacités. C’est là qu’Equi-Ratings peut entrer en jeu et apporter une aide précieuse à ces nouveaux venus. 

Dans l’ensemble, que pensez-vous des évolutions du cross en termes de sécurité? 

C’est une question vraiment difficile. En ce qui concerne l’angle d’attaque d’un obstacle, si celui-ci est très vertical, l’énergie que le cheval a accumulée en galopant à 30 km/h n’a plus qu’un seul endroit où se diriger, ce qui peut malheureusement provoquer des chutes rotationnelles. En revanche, si l’on peut amortir cette énergie, ce qui est le cas avec les brushes, les risques de panache s’en trouvent réduits. En ce sens, les obstacles frangibles aident, mais ce n’est pas non plus la panacée. Quant aux airbags, personnellement je les déteste! Ils donnent l’impression qu’on ne peut pas se blesser. C’est comme conduire sur la route en se disant : “J’ai un airbag dans ma voiture, donc tout va bien.” Airbag ou non, si l’on fonce dans un poids lourds, il y aura forcément des dégâts… Il en va de même à cheval. Pendant de nombreuses années, nous avons monté sans airbag ni protections dorsales, mais nous étions très respectueux des chevaux et des obstacles, parce que nous ne voulions surtout pas nous blesser. J’ai l’impression que plus les cavaliers s’équipent en matériel de sécurité, moins ils ressentent le besoin de prendre leurs responsabilités. 

À l’époque où vous concourriez au plus haut niveau, pensez-vous que que votre point de vue était différent de certains cavaliers d’aujourd’hui sur les risques impliqués par le cross? 

C’est difficile à dire. À vrai dire, on ne peut jamais vraiment remonter le temps. Mais j’ai le sentiment que plus l’on légifèrera sur la gestion des risques et la sécurité dans notre discipline, moins les cavaliers endosseront leurs responsabilités. 

Selon vous, pourquoi les CCI 4* de Burghley et Badminton sont-ils considérés comme les défis ultimes de votre discipline? 

Je pense que le cross de Burghley surpasse légèrement celui de Badminton en termes de difficulté car il demande à couvrir plus de terrain. Cela étant, en guise de comparaison, qu’est-ce qui fait que le Masters est considéré comme le summum du golf? Les concours de Burghley et Badminton existent depuis plus de cinquante ans, et ont été les premiers CCI 4* de la planète. Si j’étais golfeur, je voudrais gagner le Masters d’Augusta et le British Open de Saint Andrews, parce qu’ils symbolisent l’histoire de ce sport. Il y a aussi le pur défi que cela représente et, évidemment, les belles récompenses financières offertes aux vainqueurs…

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