“Nous sommes prêtes à témoigner partout où ce sera nécessaire, surtout si cela peut pousser d’autres victimes à parler”, Audrey Lacarde

Hier, L’Obs a publié un article relatant une nouvelle affaire de viols et d’agressions sexuelles présumés dans le monde équestre. Audrey Lacarde, cavalière passionnée d’équitation western, a choisi de prendre la parole et d’évoquer les violences qui auraient été perpétrées pendant son adolescence par son entraîneur, Adamo Walti, multiple champion de France et d’Europe de différentes disciplines équestres, installé dans l’Essonne, et ancien président, notamment, de la section française de la National Barrel Horse Association.



Depuis la publication de l’article sur le site de l’hebdomadaire L’Obs, dans lequel vous avez publiquement pris la parole pour dénoncer les viols et agressions que vous aurait fait subir votre ancien entraîneur, avez-vous eu des retours de la part des instances fédérales et ministérielles ?

À la suite de la prise de parole d’Amélie Quéguiner en février, la Fédération française d’équitation (FFE) a mis en place un système de signalements pour les victimes d’agressions sexuelles. Après avoir rempli ce document le 12 février 2020, j’ai été mise en contact avec la responsable de cette cellule de crise de la FFE, qui s’est d’ailleurs montrée très sympathique. Elle m’a certifié avoir reçu mes signalements et les avoir transmis au ministère de la Jeunesse et des Sports, comme la FFE le doit. Durant un peu plus de trois mois et demi, j’ai rappelé plusieurs fois cette personne, qui me disait n’avoir aucun retour du ministère malgré plusieurs relances. J’en avais ras-le-bol que les mois passent et que rien ne se passe, donc j’ai contacté moi-même le ministère en juin. De contact en contact, on m’a finalement dit que personne n’avait reçu le moindre signalement. Entre février et juin, les deux organes n’ont pas communiqué entre eux et c’est moi qui les aient mis en relation… En fait, il manquait un maillon, et mon signalement a été transmis par la FFE à la DDCS (Direction départementale de cohésion sociale, en charge de la protection de la famille et des mineurs notamment, ndlr) de l’Essonne, qui a ouvert une enquête administrative. La DDCS revient très rarement vers moi… À part me dire qu’une enquête est en cours, on ne me tient pas au courant sur la date de mes auditions, ni sur celles de mon agresseur. Je n’ai aucune réponse. Apparemment, la publication de l’article de L’Obs et le fait que l’affaire soit médiatisée aurait un peu accéléré la cadence… 

Comment se prépare votre procédure judiciaire ?

Nous avons bâti un dossier de contestation au classement sans suite de 2014. Le procureur a rouvert le dossier cet été et un juge d’instruction vient d’être saisi. J’attends d’être auditionnée. Avec cette nouvelle procédure, j’ai découvert l’intégralité de l’audition de mon agresseur lors de sa garde-à-vue, le 21 janvier 2014, et les phrases atroces qu’il a pu employer à mon égard… Je suis tombée des nues. Je ne m’attendais pas à ce qu’il dise des choses comme ça. J’ai notamment pu lire : “[…] Il me restait un tiers de vie à faire, et je me suis dit autant le faire bien. C’est ce que je dois à Audrey. Même les petites bagarres qu’elle me faisait, je me disais que ce n’était pas grave. Je voulais simplement la choyer. […] Je me rappelle d’une fois où on est partis en stage à Pompadour pour qu’elle soit mon assistante. Une copine de Bordeaux, Valérie, une ancienne stagiaire, est venue manger avec nous. Je me rappelle qu’on a sous-entendu à Valérie ce qu’on voulait faire de notre vie, et cela a déclenché une crise de larmes chez Valérie. Je crois aujourd’hui que c’est parce qu’elle savait que ça ne marcherait pas et que ça l’a choquée. […] Je n’ai jamais été méchant avec Audrey, même si je gueule, c’est par amour. Ça me met en boule que vous pensiez que je lui ai fait du mal. On a arrêté [notre histoire] vers ses dix-sept ans et c’est bien qu’on ait pris conscience qu’on s’était fourvoyés. Sincèrement, je pensais que les gens finiraient par accepter car pour moi c’était le début d’une vie ensemble. J’étais aveuglé par l’amour, puis elle me séduisait aussi un peu en étant une petite femme. […] À ses quatorze ans, on était aveuglé, on s’est rendu compte que la société nous le reprocherait. Je me reproche de ne pas avoir pensé plus tôt que notre couple ne marcherait pas. J’aurais dû avoir la force de refuser. […] Quand on évoque ma relation avec Audrey, que moi je sublimais, et quand je l’entends énoncée par des gens avec des mots de tous les jours, effectivement, ce n’est plus beau. Là, j’ai honte, alors que quand je pense à ma relation avec Audrey, je pense à quelque chose de beau, de magnifique. Le fait que ce soit si brillant allait excuser le fait que ce soit trop tôt. Quand je l’entends racontée par vous, et que je lis l’audition, cela n’est pas beau. J’ai honte. Cela prend un côté sordide alors que ça ne l’était pas.”



“Dans le petit monde du western, tout le monde savait, mais personne ne disait rien…”

Selon vous, pourquoi cette première procédure judiciaire, entamée en 2014, a-t-elle été classée sans suite?

Mes avocats pensent que cela résulte d’un “problème commercial”. J’ai porté plainte deux mois après avoir déménagé et ouvert ma nouvelle structure (située en Seine-et-Marne, à quarante-cinq kilomètres de celle de son agresseur présumé, ndlr), alors les juges ont peut-être pensé qu’il y avait un différend commercial…

Quel regard portez-vous sur l’omerta qui règne encore sur ce sujet des violences sexuelles dans le sport?

Dans le petit monde de l’équitation western, tout le monde savait, mais personne ne disait rien… Personne n’est jamais venu me sortir de là. Personne. Si je devais refaire cette vie, plutôt que d’être championne de haut niveau, je préférais être caissière dans un supermarché et avoir une vie normale. J’ai connu le succès, je suis propriétaire de ma structure et je vis de l’équitation que j’aime, mais j’ai un passé qui me poursuit encore aujourd’hui. Le pire, c’est que mon agresseur poursuit son activité, donne encore des stages, écrit des livres, se rend dans les grands concours…

Je me souviens de l’édition 2017 du salon Equita Lyon, où nous l’avions croisé avec mon amie Julie… En plus, il était juste à côté de mon box. Pendant toute la durée du concours, j’ai dû passer devant lui et toute son équipe. Tous les jours. Il est même venu nous voir à la détente et pendant notre épreuve. Heureusement que Julie et moi étions ensemble. Je ne sais pas comment nous l’aurions vécu séparément… Heureusement que nous sommes toutes les deux dans ce combat.

Comment avez-vous trouvé le courage de parler publiquement de ce qui vous serait arrivé ?

C’est grâce au témoignage de Sarah Abitbol, que j’ai vue à la télévision, que j’ai osé reparler de ce qui s’était passé. Son histoire m’a retournée. J’ai lu son livre, alors que je ne lis jamais. J’écornais toutes les pages, car je relevais toutes les similitudes avec ma propre histoire… Mais c’est épuisant… J’ai trois enfants et une structure équestre à gérer? Je ne mange plus, je perds du poids... Et puis, j’ai peur de revoir mon agresseur. Si un jour il y a une confrontation, il va falloir que je me prépare à l’affronter. Être derrière un écran et travailler sur ce dossier est une chose, mais l’avoir en face de moi, entendre sa voix et voir ses yeux en est une autre. Avant même que l’article de L’Obs ne soit publié hier, nous ne dormions pas et étions infectes avec tous nos proches à cause du stress! Nous sommes obligées de nous battre pour tout. Cette prise de parole représente un combat de longue haleine, mené par de nombreuses personnes qui poursuivent toutes le même objectif: que ces choses n’arrivent plus. Des agresseurs, il y en a partout: dans le monde équestre comme dans tous les sports. C’est horrible… Julie et moi sommes prêtes à parler et témoigner partout où ce sera nécessaire, surtout si cela peut pousser d’autres victimes à le faire. Nous avons démarré un long combat.