Marlon Módolo Zanotelli, pur produit de la méritocratie

Alors qu’il remportait il y a deux semaines son premier CSI 5* à Grimaud avec VDL Edgar M, revivez l’ascension au haut niveau de Marlon Módolo Zanotelli. “La simplicité est l’habit de la perfection.” Technique, finesse, acharnement au travail, bienveillance, humilité… Il est l’archétype du cavalier moderne. Parti de rien – ou de si peu – de son Brésil natal, le jeune homme de trente-deux ans a gravi les échelons quatre à quatre pour s’installer solidement parmi les meilleurs mondiaux. Portrait d’un perfectionniste à qui tout réussit.



L’impressionnant Clouwni, ici au CSI5* de Chantilly, a permis au Brésilien d’accomplir l’un de ses rêves en participant aux Jeux équestres mondiaux de Normandie.

© Scoopdyga

“Marlon est quelqu’un d’assez énervant pour le commun des mortels, il n’a aucun défaut!”, confie Jean-Maurice Bonneau, chef d’équipe du Brésil entre 2011 et 2015, entre rire et admiration. “C’est un garçon très professionnel, humble, régulier. Il ne boit pas d’alcool, se couche et se lève tôt, et travaille sans relâche.” Marlon Módolo Zanotelli est passionné de chevaux et de sport depuis son plus jeune âge. Issu d’une famille nombreuse de la classe moyenne brésilienne, dont il est le petit dernier, il naît le 19 juin 1988 à Imperatriz, dans l’état du Maranhão, au nord du Brésil, avant de déménager à Fortaleza, capitale balnéaire de l’État du Ceará, dans la région du Nordeste.

À sa naissance, son père, Mario, et son grand-père, Darcy, montant à cheval depuis plusieurs années, décident de créer leur propre structure équestre. Après avoir accompli ses premiers pas et prononcé ses premiers mots, Marlon se met en selle pour la première fois à trois ans. Du fait de l’absence de poneys au Brésil, le jeune garçon doit grimper sur une jument appelée Pichissa, que son grand-père a achetée pour lui dans le sud du pays. “Je me souviens de cette première fois, je l’ai même encore en vidéo! J’avais très peur. Mon père m’a porté et m’a assis sur la jument. Je m’accrochais de toutes mes forces à son encolure pour ne pas tomber!”, plaisante-t-il.

À sept ans, après de nombreuses chevauchées familiales, le jeune écolier débute sa formation sportive et passe ses degrés dans un centre équestre. L’année suivante, il participe à sa première vraie compétition de saut d’obstacles, une épreuve interrégionale rassemblant plus de deux cents cavaliers du nord et de l’est du pays. Fier d’avoir pu se mesurer à des pilotes de tout âge et tout horizon, il termine sixième avec un cheval familial, et accueille ce classement comme une première victoire. Quelques mois plus tard, à sa grande joie, il termine onzième de ses premiers championnats du Brésil.

En 2003, alors âgé de seize ans, Marlon doit choisir sa voie professionnelle. Persuadé depuis petit que le sport et les chevaux lui sont essentiels, il se lance à tâtons dans le dur métier de cavalier. “Je voulais devenir professionnel, mais je ne savais ni comment m’y prendre, ni quel chemin emprunter. De fait, mon père m’avait vivement déconseillé ce métier, sachant à quel point c’est difficile”, confie le Brésilien. Comme le Français Alexandre Fontanelle, de trois ans son cadet, ses proches auraient préféré qu’il se consacre au football, sport pour lequel il était plutôt doué, et monter à cheval en loisir. Mais la passion se révèle plus forte et Marlon choisit les chevaux, poursuivant tout de même ses études au lycée puis en faculté de langues.

Jusqu’en 2007, le futur champion se forme et travaille dans la structure familiale où il monte déjà une quantité faramineuse de chevaux qu’il valorise à but commercial. Son père poursuit sa formation sportive et fait appel à quelques entraîneurs brésiliens renommés. C’est ainsi que Marlon croise la route de l’incontournable dynastie Pessoa. Grande figure nationale du saut d’obstacles, Hélio Pessoa, le frère de Nelson et oncle de Rodrigo, accepte de collaborer avec le jeune talent. Marlon part s’installer chez lui au Guatemala, loin de son berceau familial. “C’était la première fois que je quittais mon chez-moi. Même s’il y avait énormément de bons chevaux et de bons cavaliers là où j’étais, Fortaleza n’est pas le centre du sport. Pour aborder le haut niveau au Brésil, il faut au moins migrer dans les grandes villes comme Rio”, explique-t-il. Fort de cette enrichissante expérience, dont il vante les bienfaits techniques, le jeune homme revient au Brésil, à São Paulo, dans les écuries de Yuri Mansur Guerios, compatriote arpentant déjà les CSI2 et 3*. Il y parfait sa formation de pilote, avant d’aborder le grand tournant de sa carrière.

En avril 2008, Marlon Zanotelli prend l’avion pour l’Europe. Comme tant d’autres Brésiliens avant lui, il atterrit en Belgique, carrefour incontestable du haut niveau. Il trouve alors un poste chez Ludo Philippaerts, à la tête de l’une des écuries les plus florissantes du Plat Pays dont il est aussi un pilier de l’équipe nationale. À cette époque, Winningmood van de Arenberg (BWP, Darco x Cassini I), Kassini’Jac (Holst, CassiniII x Lombard) et Sam (KWPN,Kroongraaf x Epilot) se disputent les honneurs dans les Grands Prix CSI5*. “Travailler pour Ludo a été une expérience incroyable. J’ai tellement appris avec lui. Il a énormément d’expérience. Tout était carré et au point. Cela m’a aussi permis de comprendre comment fonctionnait tout ce monde”, raconte-t-il.

Après quelques semaines d’adaptation, Marlon participe à ses premiers CSI avec les chevaux de Ludo, dont les généreuses Carinthie Z (Z, Carthago x Purioso) et Pamella. Accumulant les classements, le Brésilien se fait remarquer. Début 2010, il rencontre Jean-Maurice Bonneau, ancien sélectionneur de l’équipe de France qui venait alors de prendre les rênes du Brésil. Le Vendéen fait plus ample connaissance avec lui; le courant passe tout de suite entre ces deux hommes de chevaux, aussi sincères et attachants l’un que l’autre. Après plus de deux ans passés à Meeuwen-Gruitrode, Marlon quitte Ludo Philippaerts pour s’installer chez Ashford Farm, l’écurie de commerce belge d’Enda Carroll. “Comme il travaillait en Belgique,  je le connaissais un peu et le suivais de près. C’est un garçon sérieux, dévoué aux chevaux et très professionnel pour son jeune âge! Il travaille toujours très dur et atteint ses objectifs”, apprécie le marchand de chevaux irlandais, de seulement deux ans son aîné.

Habitué au commerce, Marlon prend vite ses marques et ne tarde pas à se produire en CSI 3 et 4*, à sa plus grande surprise. “J’ai été un peu frappé par la vitesse à laquelle je suis arrivé dans les beaux concours. Quand j’ai commencé à travailler avec Enda, le principe était d’acheter des jeunes chevaux prometteurs et d’en vendre quelques-uns, tout en restant à haut niveau. La devise était de se développer très vite et très bien”, réalise-t-il. Sa relation professionnelle avec l’Irlandais, son principal propriétaire, s’appuie donc d’abord sur le commerce, une situation qui pourrait paraître instable aux yeux de certains, mais qui satisfait pleinement le jeune homme. “Au Brésil, nous devions vendre pour survivre, donc j’y suis habitué! Et surtout, j’aime avancer avec des challenges, monter différents chevaux et les amener à haut niveau. Ensuite, je ressens beaucoup de plaisir à les voir avec d’autres cavaliers”, assure-t-il.

Fort de cette belle ascension, le Brésilien rejoint peu à peu la grande Seleção où il concourt notamment aux côtés de Doda de Miranda et Rodrigo Pessoa, son modèle suprême. “J’admire beaucoup Marcus Ehning ou Ludger Beerbaum, par exemple, mais Rodrigo est une icône, pour moi comme pour tout Brésilien. Il a réussi des choses incroyables, et il n’a d’ailleurs pas dit son dernier mot! Je m’inspire aussi beaucoup d’Ayrton Senna (pilote de Formule 1 brésilien morten courseen 1994, modèleégalement de Rodrigo Pessoa, ndlr).C’était un amoureux du sport, avec de belles valeurs et un bon mental”, confie-t-il.



“Doda et Rodrigo m’ont accueilli comme leur frère”

Doda, Rodrigo, mais aussi Pedro Veniss, Felipe Amaral et les autres Auriverdes se soudent de plus en plus autour des valeurs de confiance et d’entraide insufflées par Jean-Maurice Bonneau. À l’instar de Philippe Guerdat en France, le bâtisseur vendéen mise sur la solidarité et l’arrivée de nouveaux talents à haut niveau, une stratégie saluée par tous les membres de l’équipe. “Marlon est un crack cavalier, avec énormément de feeling. Il n’est jamais dans la contrainte avec ses chevaux. Il a une très belle équitation, très fine, presque féminine, et terriblement efficace! Et puis, il supporte très bien la pression. Il fait toujours preuve d’un énorme sang-froid. C’est un cadeau de collaborer avec des cavaliers comme lui!”, loue encore son chef d’équipe. Ses coéquipiers partagent cet avis, notamment Doda de Miranda, dont les nombreuses plaisanteries divertissent toujours Marlon. “Lorsque je suis arrivé dans l’équipe, Doda et Rodrigo m’ont tout de suite ouvert leurs bras. Ils m’ont accueilli comme leur frère et m’ont énormément aidé”, lâche-t-il affectueusement.

Le jeune cavalier fait ses premiers pas en CSI 5* en août 2011 à Valkenswaard, où il termine vingt-troisième d’une épreuve à 1,50m sur HH Linton3 (Holst, Lican x Calido I), un jeune étalon d’Ashford Farm vendu depuis aux Forces armées du Qatar. En mai 2012, il honore sa première sélection officielle. Jean-Maurice Bonneau choisit le CSIO 4* de Lisbonne pour le lancer en Coupe des nations aux côtés de Camila Mazza Smit, Felipe Ramos Guinato et Felipe Amaral. Associé à Ode des Roches (First de Launay x Tu Viens Dorval), il boucle deux tours à quatre points, contribuant à la quatrième place de la Seleção. Deux semaines plus tard, il participe au regretté CSI5* italien de San Patrignano au milieu du gratin mondial, toujours avec Ode des Roches et Edesa’s Banjan (alias Banjan van de Roze Weide, BWP, Toulon x Lys de Darmen), un jeune hongre prometteur. Un week-end difficile marqué par deux éliminations, un abandon et deux lourds scores.

Fin septembre, il retente sa chance au CSI 5* de Vienne. Sous les fenêtres de l’hôtel de ville de la capitale autrichienne, il termine deuxième d’une Vitesse à 1,45m, associé à Corrito (Holst, CorradoI x Libertino I), passé depuis sous la selle du Japonais Toshiki Masui, avant de conclure son week-end par une belle septième place dans le Grand Prix avec Banjan, vainqueur la veille des Six Barres. Début octobre, il retrouve son pays natal à l’occasion du CSI5* de Rio de Janeiro, organisé par Athina Onassis et Doda de Miranda. Sous les regards de ses proches, il déroule de jolies parcours, terminant troisième d’une épreuve à 1,55m et seizième du Grand Prix, toujours associé à son fils de Toulon, vendu quelques jours plus tard au Norvégien Geir Gulliksen.

Début mai 2013, Enda Caroll acquiert Clouwni (Holst, Colman x La Zarras), un talentueux hongre de dix ans évoluant alors avec la jeune Américaine Erin Characklis. Le premier tour du duo se solde par une douzième place dans le Grand Prix CSI2* de Bonheiden. Quatrième de celui du CSI 3* de Vimeiro, puis double sans-faute au CSIO 3* d’Arezzo, où le Brésil remporte la première Coupe des nations de son histoire, le couple se distingue déjà par son excellente régularité. Fin septembre, les deux complices participent activement à la deuxième place du Brésil, battu sur le fil par la France, en finale mondiale de la Coupe des nations à Barcelone, puis terminent huitièmes du Grand Prix Coupe du monde d’Oslo. L’année 2014 s’articule autour de la préparation des Jeux équestres mondiaux de Normandie, que le Brésil aborde avec de grandes ambitions. Sixième en avril du Grand Prix CSI 3* de Lummen avec AD Clouwni, racheté entretemps par Athina et Doda pour le maintenir sous sa selle, Marlon accueille deux recrues prometteuses, Extra van Essene (BWP, Diamant de Semilly x Gotthardsen) et Rock’n Roll Semilly (Diamant de Semilly x Apache d’Adriers), en provenance du haras de Couvains de Richard Levallois, grand éleveur normand et fidèle ami de Marlon. Avec Clouwni, le Brésilien continue d’éblouir son monde par sa maîtrise, signant notamment un superbe double sans-faute dans la Coupe des nations de La Baule. Naturellement sélectionné à Caen, le couple y déroule une Chasse moyenne avant d’offrir un double sans-faute au Brésil, qui termine à une bonne cinquième place.



Un jeune homme heureux et comblé

Quelques mois plus tard, le fabuleux alezan est acquis par le jeune et richissime Vénézuélien Emanuel Andrade. Marlon poursuit sa route avec un Extra van Essene qui se révèle excellent. Huitième et cinquième des deux premières étapes européennes de la Coupe du monde, à Oslo et Helsinki, puis deuxième des Grands Prix CSI 3* de Stockholm et CSI 5* de Bâle, le bai fait tourner les têtes. Il échoit finalement à la Vénézuélienne Victoria Vargas qui l’acquiert en avril 2015. “Je ne regrette pas de l’avoir vendu parce qu’il est entre de bonnes mains, mais évidemment, j’aurais été très content de pouvoir le garder. Il me manque un peu”, reconnaît Marlon.

Propulsés chevaux de tête du Sud-Américain, Rock’n Roll Semilly et Zerlin M (KWPN, Berlin x Concorde), jeune étalon confié début 2015 par Jos Lansink, lui permettent de poursuivre sa belle aventure. Le premier termine deuxième du Grand Prix de La Baule, cinquième à Dublin et sixième à Treffen; le second comptabilise une troisième place dans le Grand Prix CSI 5* de Saint-Tropez et de nombreux classements à 1,50m.

Professionnellement épanoui, Marlon est également un homme heureux et comblé. Il y a quelques années, au détour d’un de ses premiers concours, il a fait la rencontre d’Angelica Augustsson, une cavalière suédoise de trente-trois ans qui s’est déjà fait un nom au mérite de ses incroyables rodéos avec la pétulante Mic Mac du Tillard (Cruising x Galoubet A). “Tout le monde ne parlait que d’elle! Jamais je n’aurais pensé qu’une histoire pourrait naître entre nous. Nous nous sommes rencontrés, et plus jamais quittés. Aujourd’hui, nous avons l’impression de nous connaître depuis tant d’années…C’est vraiment une belle histoire”, confie Marlon. “Marlon est toujours très positif, très souriant. Il est aussi très discret et posé. Il n’aime pas beaucoup être sur le devant de la scène. C’est un excellent cavalier qui arrive à monter avec beaucoup d’instinct tout en étant très doux, très propre. Les chevaux l’aiment beaucoup”, apprécie sa bien-aimée.

Après plusieurs week-ends de compétition, le temps de faire plus ample connaissance, les deux cavaliers s’affichent ensemble au grand jour. “Nous voyageons tout le temps, nous ne sommes jamais à la maison, personne ne pourrait comprendre et supporter notre vie. Je n’aurais sans doute pas pu me lier à elle si elle ne faisait pas le même métier que moi”, avoue-t-il. Fin 2013, la belle blonde quitte les écuries allemandes de Dietmar Gugler pour s’installer chez Ashford Farm avec son compagnon. Cette situation satisfait pleinement leur patron, Enda Carroll. “Angelica et Marlon ont un peu le même caractère: ils sont motivés et très responsables. Ils ont chacun leur propre business et leurs propres chevaux. Je suis très fier de travailler avec eux. Dans dix ans, j’espère que nous collaborerons encore tous ensemble parce que nous formons une équipe qui fonctionne vraiment bien!”

Après avoir officialisé leur union au sein même d’Ashford Farm, le 13 juin 2015, les deux cavaliers se préparent à accueillir leur troisième enfant, l’un des rêves du jeune homme. “Je pense que j’en avais un petit peu plus envie qu’elle, parce qu’elle savait qu’elle devrait mettre sa carrière entre parenthèses le temps de sa grossesse. En réalité, nous avons pensé que c’était le bon moment puisqu’elle n’avait pas réellement de chevaux de haut niveau”, déclare-t-il affectueusement. Vu son talent, son humilité et sa grande sincérité, nul doute que Marlon Módolo Zanotelli parviendra à réaliser d’autres rêves.

Cet article d’archive est paru dans GRANDPRIX International n°90 en octobre 2015