Quelle place pour les femmes dans les sports équestres de haut niveau ?

Longtemps tenues à l’écart de la pratique de l’équitation puis des sports équestres de haut niveau lorsque ceux-ci se sont professionnalisés, les femmes se sont vues attribuer une place croissante dans le milieu du cheval au fil des générations et des représentations culturelles. Si la place des femmes dans l'équitation (étant entendu que l'équitation reste à ce jour la seule discipline olympique mixte) s'est énormément développée au fil des années, miroir de l’évolution de la société, l'accès au haut niveau demeure restreint par le statut social ou des mœurs encore trop ancrées dans la société...



Marie Christine Duroy de Laurière et Crazy Love à Fontainebleau en 2003

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Symbole de pouvoir et de puissance depuis la nuit des temps, l'utilisation du cheval a toujours été attribuée aux hommes et intimement reliée à la tradition militaire. Le traitement du rapport des femmes au cheval à travers les documents historiques est pour le moins marginal. Toutefois, les premières traces de femmes à cheval remontent à l’époque de la Grèce antique et relèvent de mythes des amazones. Dans la mythologie Grecque, elles étaient des guerrières, féministes avant l’heure et premières femmes à monter à cheval, à porter des pantalons et se battre contre des hommes. Dans la réalité et aux yeux de la société de l’époque, l'univers extérieur est le terrain des hommes, tandis que la place des femmes est au foyer. Le travail du cheval nécessitant d’être dehors, aucune femme ne peut alors prétendre s’adonner à cette activité.

Au Moyen Âge, certaines femmes de pouvoir ont le privilège d’être autorisées à monter à cheval dans des cas exceptionnels et bien précis, tels que la nécessité de maintenir une activité commerciale après le décès de leur mari. Pour ces très rares exceptions, la monte à califourchon (une jambe de chaque côté du cheval) est même parfois autorisée, même si l’on est encore très loin d’envisager le port du pantalon. Cette posture sera de nouveau interdite à la Renaissance, jugée trop indécente et soupçonnée de léser la sexualité des femmes, au profit de la monte en amazone, qui impose la nécessité d’être aidée pour monter et descendre de cheval, et maintient donc les femmes dans une position de dépendance à l’égard des hommes. À cette époque, en Europe occidentale, l’équitation demeure une activité réservée à une élite et dont l’accès est régi par le statut social. Elle continue à être pratiquée presque exclusivement par des hommes, bien que quelques femmes nobles soient autorisées à accompagner leur mari lors de chasses à courre, en selle sur des chevaux qui leurs sont réservés. L’anthropologue Catherine Tourre-Malen, auteure de plusieurs ouvrages sur la question de la féminisation des sports équestres, parle de trois stades dans l’évolution de la pratique par des femmes. En premier, l’équitation à des fins de transport, qui ne demande aucun apprentissage, ni aptitudes ou équipement particulier et qui s’étend de l’antiquité jusqu’au XVIe siècle. Viendrait ensuite la généralisation de la monte en amazone, liée à la recherche d’une attitude gracieuse, puis l’ajout d’une troisième branche aux selles d’amazone, permettant la pratique de disciplines sportives telles que le saut d’obstacles, jusqu’alors considérées comme trop dangereuses.

Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle, à l’âge d’or du cirque, que les écuyères, de plus en plus nombreuses, commencent à être reconnues par la société de l’époque qui valorise la dimension féminine et gracieuse de leur pratique. À cette même période, les États-Unis vivent les heures de gloire de cavalières mythiques telles que Calamity Jane (connue pour sa participation dans la conquête de l’Ouest et personnage principal du Wild West Show, le spectacle fondé sur sa légende), qui contribuent à populariser l’équitation féminine. Pour autant, la monte à califourchon ne sera autorisée aux femmes qu’à partir de 1930, en correspondance avec les balbutiements des premiers mouvements de révolte féministe. En 1952, à Helsinki, les femmes sont autorisées pour la première fois à participer aux Jeux olympiques en dressage et la Danoise Lis Hartel y remporte la médaille d’argent en individuel. Les épreuves de saut d’obstacles leur sont ouvertes quatre ans plus tard à Stockholm, année à laquelle la dresseuse réitère le même exploit.

La pratique de l’équitation, toujours réservée aux aristocrates et aux officiers, va peu à peu se démocratiser pour abandonner progressivement son modèle militaire à partir du début des années 1970. De plus en plus de femmes et de jeunes filles s’y intéressent, encouragées par une pédagogie croissante autour de l’animal et du sport de moins en moins perçu comme un héritage militaire, mais comme une activité ludique qui permet de se rapprocher de la nature. Inévitablement, les cavalières, qui représentent aujourd'hui une large majorité des licenciés de la Fédération française d'équitation, deviennent une véritable cible marketing. Les gammes de matériel équestre et de produits commerciaux autour du thèmes du cheval et du poney se diversifient pour adopter des couleurs et des designs jugés féminins, ce qui contribue à véhiculer une image édulcorée et idéalisée et de l’équitation à destination des petites filles, toujours plus nombreuses à pousser la porte des centre-équestres chaque année. Selon Alexandra Francart, cavalière professionnelle et ex-membre de l'équipe de France de saut d'obstacles, ce principe fait appel à des mécanismes articulés autour de stéréotypes de genres inculqués aux enfants depuis leur plus jeune âge : “Le peu de petits garçons que j'ai croisés dans les centres équestres viennent monter puis repartent aussitôt descendus, contrairement aux petites filles, davantage attirées par la relation avec l’animal semble-t-il. Les garçons utilisent le poney comme une petite voiture, les filles plutôt comme une poupée”, illustre-t-elle. Selon les chiffres de la FFE, ces dames se situent dans une tranche d’âge entre six et vingt-six ans, ce qui indique que les jeunes cavalières délaisseraient le sport une fois arrivées à l’âge adulte. La cavalière attribue ce phénomène aux contraintes qu’impliquent la maternité: “C’est lorsque l’on arrive en âge de se marier et d’avoir des enfants que les différences se creusent. En se penchant sur le cas de femmes qui évoluent à très haut niveau et pour lesquelles la compétition est véritablement un métier, on s’aperçoit que certaines ont a chance d’avoir un enfant, mais la plupart d’entre elles n’en ont pas. C’est assez incompatible avec la professionnalisation du métier. Je pense que beaucoup de cavalières sortent du circuit entre vingt et trente ans, lorsqu’elles quittent le foyer familial.”

Alexandra Francart et Volnay du Boisdeville aux Jeux équestres mondiaux de Tryon en 2018

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Le paradoxe du haut niveau

Aujourd’hui, la Fédération française d’équitation est la fédération olympique la plus féminisée en France, avec 85% des licenciées féminines. Paradoxalement, on retrouve une grande majorité d’hommes à haut niveau. Au même titre qu’Alexandra Francart, Marie Christine Duroy de Laurière, ancienne cavalière de concours complet et mutli-médaillée, met en cause l’obstacle que constitue la vie de famille. “Il est certain que la maternité est un réel frein. Ayant eu un cheval tous les quatre ans pour faire les Jeux olympiques, j’ai profité de ces opportunités et n’ai jamais fait d’enfant. Cela m’a permis de rester au plus haut niveau tout au long de ma carrière. Si j’avais été mère, je ne suis pas sûre que j’aurais eu la même passion et le même gout du risque”, affirme-t-elle.

Si l’équitation amateure est aujourd’hui pratiquée en grande majorité par des femmes, celle qui se pratique à haut niveau est symptomatique des inégalités des sexes qui perdurent dans notre société : plus l'entonnoir se rétrécit, moins il y a de femmes. Lauren Nicholson, cavalière de concours complet membre de l’équipe nationale américaine, parle de la tendance des propriétaires à plus facilement confier leurs chevaux à des hommes plutôt que des femmes. “Peut-être ont-ils peur de voir la collaboration s’interrompre à cause d’une grossesse”, justifie t-elle. Marie Christine Duroy accuse quant à elle des mœurs archaïques bien ancrées : “Statistiquement, si un bon cheval est capable de disputer des championnats, il a plus de chances d’être sélectionné avec un homme qu’avec une femme. À niveau égal, le cavalier masculin sera prioritaire, tout comme dans le domaine des affaires, en politique et pour les postes de direction et à responsabilité. Il y a des hommes que cela énerve considérablement quand les femmes deviennent l’égale de l’homme. Cela va finir par évoluer petit à petit.” 

Les deux femmes de cheval s’accordent d’ailleurs autour de la question des différences de traitement entre les hommes et les femmes: “Lorsque l’on est une femme et que l’on conteste quelque chose, on est tout de suite accusée de ne pas savoir gérer nos émotions ou d’être caractérielle, tandis que les hommes sont plus libres de s’exprimer lorsqu’ils ne sont pas d’accord. Pourtant, en tant que femmes dans notre sport, nous sommes déjà contraintes à nous pousser davantage dans nos retranchements que les hommes pour faire valoir notre légitimité”, affirme l’américaine. “On doit s’endurcir pour rester dans le milieu”, confirme Marie Christine Duroy. “On nous tare souvent d’avoir mauvais caractère, mais ce métier impose à la fois de faire preuve de sensibilité à l’égard du cheval, et d’en être dénuée face à la concurrence. Lorsqu’un homme agit ainsi, on dit que c’est un compétiteur, mais lorsque c’est une femme, cela dérange. La solution que j’ai trouvée a été de travailler plus dur que les hommes. Je n’ai jamais laissé de part à l’imprévu, ni compté sur la chance pour accomplir une performance.” Alexandra Francart se veut quant à elle optimiste : “Plus je vieillis, plus je me sens considérée comme l’égale de mes concurrents masculins. Une fois sur la piste, seul le couple cavalier-cheval et le résultat comptent! D’ailleurs, on entend souvent l’expression: “c’est un vrai cheval de fille”. C’est la phrase que je déteste le plus car je ne suis pas convaincue qu’il y ait des chevaux de femmes et des chevaux d’hommes. Certains hommes ont une équitation si fine qu’une femme n’arriverait jamais à reproduire. Homme ou femme, lorsque le travail est bien fait, on s’incline. Évidemment, certaines tendances sexistes perdurent, mais en ce qui me concerne, j’ai trouvé ma place au sein de ce métier et je me charge de faire le nécessaire si jamais ça dérape! Lorsque l’on évolue dans un milieu majoritairement composé d’hommes, le professionnalisme et le travail forcent un respect naturel à s’instaurer. Parfois, il faut encore jouer des coudes, mais heureusement, cela est de moins en moins le cas.”