Judy-Ann Melchior est en passe de devenir la femme la plus puissante de la planète équestre. À trente-trois ans, cette élégante et appliquée femme et ancienne cavalière de haut niveau assure avec passion la succession de son père Léon, visionnaire disparu en novembre 2015, à la tête du haras et du stud-book Zangersheide. Mère de Léon Ahlmann-Melchior, qu’elle a mis au monde en juillet 2012, la Belge partage aussi l’existence de l’Allemand Christian Ahlmann, ancien numéro un mondial.



Léon Melchior.

© Scoopdyga

Leipzig, 21 janvier 2018, 17h15. Derniers concurrents à s’élancer lors du barrage à quinze concluant le Grand Prix Coupe du monde allemand, Christian Ahlmann et Taloubet Z (KWPN, Galoubet A x Polydor) sont pile à l’heure au rendez-vous de la grande histoire des sports équestres. Vainqueurs de cette épreuve en 2012 et 2013, après avoir déjà brillamment gagné la finale du circuit hivernal en 2011 au même endroit, l’Allemand et son fidèle étalon de dix-huit ans livrent une toute dernière démonstration de leur talent et de leur harmonie en coupant la ligne d’arrivée dans un chronomètre de dixièmes de seconde plus rapide que celui précédemment établi par le Colombien Carlos López avec Admara 2 (KWPN, Padinus x Murano). Les tribunes du Leipziger Messe exultent de bonheur. Pour Judy-Ann Melchior, qui éclate en sanglots en bord de piste, le “Kiss and Cry” n’a jamais aussi bien porté son nom. 

Compagne du cavalier depuis 2008 et propriétaire de son crack, la Belge ne pouvait rêver d’un plus glorieux final pour ce couple de légende. Quelques instants plus tard au paddock, elle étreint longuement la tête du bai, sous le regard attendri de celui qui est aussi le père de Léon Ahlmann-Melchior, son fils né en juillet 2012. C’est sûrement pour vivre ce genre d’instants d’éternité que cette grande blonde d’un naturel timide et réservé poursuit avec abnégation et acharnement l’œuvre débutée dans les années 1970 par son père, le célèbre Léon Melchior, décédé en novembre 2015 à l’âge de quatre-vingt-huit ans. 

Née le 18 octobre 1986 à Maastricht, aux Pays-Bas, Judy-Ann Melchior était plus que prédestinée à faire carrière dans le monde équestre. Depuis ses premiers pas, cette cavalière accomplie s’est construite au contact des plus grands pilotes et surtout des chevaux, présents en très grand nombre sur les terres du domaine Zangersheide, qui trône fièrement à la sortie de la petite ville de Lanaken, de l’autre côté de la frontière néerlando-belge, à neuf kilomètres au nord de Maastricht. “Quand on grandit dans un tel cadre, où les chevaux sont au centre du monde, on absorbe un tas d’informations, on apprend de chaque chose autour de soi et la passion ne peut que grandir”, raconte Judy-Ann. “Ainsi, j’ai appris à reconnaître les juments, les étalons, les poulains. Il y avait tout ce qu’il fallait pour me former. Tout cela est naturellement et simplement devenu mon quotidien, ma vie.” Cavalière internationale de saut d’obstacles ayant brillé au plus haut niveau, Judy-Ann fait preuve d’une forte personnalité et d’un caractère bien trempé. Réfléchie, cultivée et passionnée, elle paraît déterminée à atteindre ses objectifs. Qu’on ne s’y trompe pas, sa sensibilité et son doux visage, presque enfantin, masque donc une véritable âme de leader. Polyglotte, elle s’exprime couramment en néerlandais, allemand, anglais et français, ce qui n’est pas si rare dans cette région symbole de la construction européenne et cœur battant du monde du cheval.



L’œuvre de Léon Melchior

Judy-Ann Melchior et son compagnon, Christian Ahlmann.

© Sportfot

Pour ainsi dire, la jeune maman a tout hérité de Léon Melchior: non seulement son stud-book, ses chevaux et son haras, avec un fabuleux patrimoine génétique à valoriser, mais aussi son expérience, ses capacités managériales, son savoir et ses idées. Ainsi, lorsque le patriarche s’est éteint, la jeune femme s’est naturellement imposée comme le meilleur choix pour poursuivre son œuvre. “Je suis chanceuse d’avoir grandi dans l’univers des chevaux”, martèle-t-elle. “Plus jeune, j’ai eu de nombreuses responsabilités qui m’ont permis de progresser rapidement. Aussi, la disparition de mon père, au-delà de l’immense vide qu’il nous a laissé, ne m’a pas laissée au dépourvu, car vivre quotidiennement à ses côtés m’a procuré les armes pour affronter un tel engagement”, assure-t-elle. Pour Léon Melchior, les chevaux ont représenté bien plus qu’une passion irrépressible et un business florissant. Grâce à ses idées et à sa persévérance, mais aussi à sa puissance économique, en quatre décennies, ce milliardaire qui avait fait fortune dans l’immobilier est parvenu à transfigurer la production mondiale de chevaux de saut d’obstacles. “Il a toujours été en avance d’au moins quinze ans sur son époque”, appuie Leo de Backer, vétérinaire, proche collaborateur et grand ami du précurseur. 

Si le stud-book Zangersheide est officiellement né en 1992 avec sa reconnaissance officielle de la part du ministère de l’Agriculture belge, son histoire a commencé vingt ans plus tôt. En 1972, Léon Melchior, alors cavalier amateur au niveau international, décide de transformer en élevage son écurie installée en son domaine Zangersheide depuis le début des années 1960. Il débute avec une première jument, la mythique Heureka Z (Holst, Ganeff x Falerner), avant d’investir de façon massive en acquérant de très nombreuses femelles au Hanovre - on parle de quatre cents ! -, toutes choisies en fonction de leur pedigree et surtout de leur carrière sportive, ainsi que de celles de leurs ascendantes, déjà convaincu de la nécessité d’aller puiser la qualité où qu’elle se trouve, peu importe la provenance des reproducteurs. Finalement, seule une cinquantaine de juments sont conservées, formant le premier noyau du haras Zangersheide. 

Dès le départ, l’éleveur pratique des croisements de type out-crossing, c’est-à-dire avec des étalons de races et/ou d’origines différentes. Ses favoris sont alors, entre autres, le Selle Français Almé (Ibrahim x Almé), puis le Holsteiner Ramiro (Raimond x Cottage Son, Ps), dont l’interaction génétique, sans la vision de Melchior, n’aurait pas laissé un héritage aussi indélébile sur l’élevage mondial. À l’époque, les chevaux qui naissaient à Zangersheide étaient quasiment tous inscrits au stud-book du Hanovre - à l’exception de quelques-uns enregistrés au Holstein - dont Léon Melchior était un grand admirateur et fin connaisseur. Tous portaient cependant une double marque: à gauche celle d’origine et à droite le célèbre Z. La marque à succès était née! 

N’hésitant pas à s’opposer au conservatisme et au protectionnisme manifestés par de nombreux acteurs historiques de la filière, l’homme contribue grandement à l’émergence d’un athlète européen, en croisant ce qu’il estimait être le meilleur de tous les stud-books du Vieux Continent. À partir d’un certain moment, les règles de Hanovre, et en générale celles suivies par tous les livres de races, commencent à lui sembler trop étroites. En réalité, les fruits de ses expériences n’étaient plus enregistrables dans les stud-books allemands. Ainsi, après une brève parenthèse dans le stud-book luxembourgeois SCSL, lui vient l’idée de fonder lui-même un livre généalogique qui, après une lutte exténuante contre les institutions belges, voit enfin le jour en 1992. Son idée fondatrice, toujours en vigueur aujourd’hui, est d’être ouvert à la qualité sans tenir compte des stud-books ou des origines, mais aussi au changement et au développement. Un livre sans frontières et globalisé, dans lequel les aspects techniques, scientifiques (recherche radiologique approfondie sur l’ostéochondrose, banque de données de l’ADN, clonage, etc.), commerciaux et promotionnels sont aussi essentiels que les questions génétiques. “Mon père a voulu créer un stud-book à la mesure des éleveurs, pour les aider dans leur travail et leur faciliter la tâche”, résume sa fille. 

Un stud-book à l’âge de la maturité 

La règle est simple: un mâle né dans n’importe quel pays et appartenant à n’importe quel stud-book peut devenir un étalon approuvé par le stud-book Z pourvu qu’il respecte un certain nombre de critères en termes de santé, de morphologie et d’aptitudes au saut. “Aujourd’hui encore, nous nous appuyons sur ces mêmes critères. Un éleveur peut choisir librement d’inscrire son poulain chez nous. Celui-ci est alors jugé indépendamment de ses géniteurs. Par exemple, Il peut tout à fait être né d’une jument italienne et d’un père français. Cela n’a pas d’importance. Chaque éleveur a la responsabilité de choisir et présenter son poulain”, rappelle la présidente. 

Après un quart de siècle d’existence, le bilan s’avère positif, puisqu’avec 4 300 poulains répertoriés et 6 200 adhérents, le stud-book Z pointait à la cinquième place du classement annuel établi par la Fédération mondiale de l’élevage de chevaux de sport (WBFSH) en 2018, juste derrière le BWP, le KWPN, le sBs et le Westphalien, et devant des races aussi puissantes et/ou historiques que le Holstein, le Hanovre et le Selle Français. En outre, selon des statistiques récentes comparant le nombre de chevaux inscrits dans chaque stud-book et le nombre de vainqueurs internationaux, le Z serait devenu le plus efficace. 

Avant de s’éteindre, Léon Melchior a préparé sa fille à lui succéder, lui confiant peu à peu la gestion de son empire, du stud-book et des activités événementielles du domaine, qui accueille chaque année le Z-Festival, le Z-Tour et les championnats du monde Jeunes Chevaux, qu’il avait créés en 1995. Pour autant, le patriarche restait le seul véritable maître à bord. “Pour toute l’équipe, il représentait une très grande source de savoir, une référence, mais aussi un élément de confrontation… Et il avait toujours le dernier mot…”, reconnaît aisément Judy-Ann. Profitant du soutien d’une large équipe de professionnels, Judy-Ann sait exactement où elle veut arriver. “Mon père avait une vision très large mariant élevage et sport. J’ai évidemment hérité de son savoir, mais je ne veux pas me comparer à lui. J’ai envie d’exprimer ma propre personnalité dans ce monde auquel j’appartiens. Je veux suivre la route qu’il a tracée mais sans subir la pression liée à mon nom de famille. Pour le futur, nous avons de nouvelles idées et de nouveaux objectifs à atteindre. Par exemple, le contrôle de l’ADN nous semble essentiel. Ce n’est peut-être pas nouveau mais, jusqu’à aujourd’hui, ce n’a pas encore été standardisé par de nombreux stud-books et il y aurait de quoi s’arracher les cheveux en voyant le nombre d’erreurs commises en matière de généalogie. Globalement, nous aimerions continuer à développer notre stud-book et élargir les débouchés commerciaux de nos éleveurs. Nous le faisons notamment à travers notre plateforme de ventes aux enchères en ligne. Garantir un bon niveau de service reste évidemment une priorité permanente. Dès lors, nos clients doivent pouvoir nous contacter facilement, et nous devons être en mesure de satisfaire rapidement toutes leurs requêtes. En ce sens, notre objectif est de simplifier et d’accélérer nos processus de communication.”



Épouser les évolutions du sport

Selon Judy-Ann Melchior, si les sports équestres ont considérablement évolué, le profil des cracks n’a pas tant changé. « Une jument d’exception comme Ratina Z (Han, Ramiro x Almé), qui a tant gagné dans les années 1990, resterait au-dessus du lot aujourd’hui. Pour valoriser la génétique de ces grandes lignées, autrement dit pour en garder le meilleur tout en obtenant des produits toujours plus modernes, il faut effectuer les bons croisements. N’évoluant à haut niveau que depuis une bonne douzaine d’années, je n’ai pas vécu les révolutions du saut d’obstacles. En revanche, j’ai assisté à la densification du calendrier des compétitions. Autrefois, il y avait les grands événements extérieurs, avec les Grands Prix, Coupes des nations et championnats, ainsi que les concours indoor. Aujourd’hui, il y a plusieurs CSI 5* tous les week-ends. Nos chevaux sont plus souvent sollicités sur des parcours très techniques et délicats où le rythme requis est toujours plus rapide. Ils doivent donc être athlétiques, puissants, énergiques, réactifs et respectueux. Compte tenu de cette intensification de l’activité sportive, en termes de gestion, il faut se montrer attentif à leur vie quotidienne dans les moindres détails : alimentation, travail, hébergement, etc. À Zangersheide, tous nos chevaux travaillent deux fois par jour et vivent autant que possible dehors, y compris toute la journée », précise Judy-Ann. 

Entrepreneuse, éleveuse, cavalière et maman de deux enfants, la jeune trentenaire doit jongler entre toutes ses obligations et gérer un emploi du temps très chargé. Compte tenu de ses propres responsabilités, Christian Ahlmann, lui, reste installé à Marl, en Allemagne, à cent soixante-dix kilomètres de Lanaken. La famille se retrouve aussi souvent que possible en semaine et le week-end, notamment à l’occasion des concours. “Je suis très heureuse, nous vivons une très belle existence”, se réjouit Judy-Ann. “Actuellement, l’activité liée à la direction du haras et du stud-book me laisse peu de temps pour poursuivre ma carrière sportive, et je me dédie aussi beaucoup à Léon. J’ai de nombreuses responsabilités, mais je peux heureusement compter sur l’aide de ma famille. Comme Christian et moi, notre fils grandit au milieu des chevaux, mais cela ne signifie pas qu’il devra suivre notre chemin. Il sera libre de suivre sa voie. Pour l’heure, nous voulons seulement qu’il mène la vie normale d’un petit garçon de cinq ans, c’est-à-dire qu’il joue et pratique les activités qui l’attirent.” Visiblement épanouie à ses côtés, Judy-Ann ne tarit pas d’éloges à l’égard de Christian Ahlmann. “C’est un homme au très grand cœur, tranquille, réfléchi, positif et très déterminé à atteindre ses objectifs. Il a un talent naturel hors du commun qui, conjugué à son caractère, fait de lui ce cavalier si spécial. En outre, il se remet constamment en question et cherche tout le temps à s’améliorer, non seulement en tant que cavalier mais aussi en tant qu’homme. Au niveau du travail avec les chevaux, nous sommes toujours d’accord sur le but à atteindre, mais pas systématiquement sur la façon d’organiser le travail pour y parvenir”, sourie-t-elle. En ce qui la concerne, elle attribue ses propres réussites aux chevaux, ses compagnons de jeux et maîtres de vie : “J’entretiens une véritable amitié avec eux. Nous partageons notre existence, nos luttes et nos émotions. Pour moi, ils seraient tout simplement irremplaçables…” 

Entre la recherche de nouveaux étalons, l’organisation de concours, d’événements et de ventes aux enchères, les relations avec les relais du stud-book aux Pays-Bas, en Allemagne et en France - depuis 2017, ces trois pays organisent eux aussi leur championnat annuel des poulains sélectif pour les Z Quality Auction et Z Online Auction - et tout ce que comporte la direction d’une machine globalisée et d’une marque à succès comme Zangersheide, Judy-Ann ne manque pas de défis. Pour parvenir à les relever, elle fait sien le credo simple et clair légué par son père : la qualité avant tout, où qu’elle se trouve!

Cet article est paru dans le magazine GRANDPRIX heroes n°104.