Gancia de Muze, une diva au caractère bien trempé

Le 27 septembre, Niels Bruynseels a remporté un nouveau Grand Prix CSI 5* avec Gancia de Muze, à l’occasion de l’Hubside Jumping de Grimaud. Comme souvent, la Belge et sa pépite ont signé un barrage parfait et fulgurant. En cinq saisons au plus haut niveau, la jument BWP de quatorze ans n’a cessé de briller, grâce à la patience et la persévérance de son cavalier. Le seul à qui cette diva au tempérament très sensible a accordé sa confiance. Retour sur son histoire.



Été 2015. Erna Vaes et Krystle Wienen confient Gancia de Muze, leur jument BWP, alors âgée de neuf ans, à Niels Bruynseels, installé à Bonheiden, une petite ville située à trente kilomètres au nord-est de Bruxelles, en Belgique. Fils et petit-fils et d’hommes de cheval, le cavalier belge sait, par expérience, s’adapter à tout type de chevaux. Sa nouvelle recrue va pourtant lui donner du fil à retordre. “Le premier jour, j’ai voulu la faire travailler sur le plat. Impossible. Elle partait à gauche, à droite, elle était très nerveuse. Je n’ai rien pu faire”, raconte-t-il. Niels Bruynseels tente alors de sauter quelques barres, mais la jument ne se montre guère plus volontaire. “Elle était beaucoup trop chaude, presque impossible à contenir. J’ai rapidement mis fin à la séance.” Trois plus tard, le couple remporte pourtant les Grands Prix CSI 5* de Bois-le-Duc, aux Pays-Bas, et de Knokke, en Belgique. Suivent d’autres victoires, en 2019, à Cannes et Wolvertem, dans le cadre du Brussels Stephex Masters – “Un des plus beaux souvenirs” du cavalier belge. Gancia est tout simplement époustouflante.

Fille du Selle Français Malito du Rêve (Cumano x Muguet du Manoir) et de Barones, une fille du chef de race KWPN Nimmerdor, la baie était promise à une belle carrière en compétition. Mais c’était sans compter sur un caractère qui en a découragé plus d’un, dont son co-naisseur Perry de Winter, qui travaillait alors en partenariat avec le génial Joris de Brabander, fondateur de l’élevage de Muze, situé près d’Anvers. “Toute petite déjà, elle était très difficile, toujours fâchée. Elle envoyait ses oreilles en arrière et vous tournait le dos. Personne ne pouvait l’approcher”, se souvient Perry de Winter, aujourd’hui installé à Beveren, en Belgique. Également naisseur de la monture de Nicolas Philippaerts, J’adore van het Schaeck, son propre affixe, il avoue même “ne jamais avoir eu un cheval aussi caractériel que Gancia. Son comportement ne laissait pas présager une telle carrière. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle est passée de cavalier en cavalier.”



“À trois ans, elle sautait déjà comme aujourd’hui”, Walter Lelie

Gancia avec sa pouliche, Louise van het Dalemhof, née en 2011.

© Collection privée

À trois ans tout juste, Gancia retrouve les écuries de Joris de Brabander, qui la vend à Walter Lelie, cavalier formateur de jeunes chevaux. “J’ai tout de suite aimé cette jument. Son coup de saut m’a impressionné”, confie l’ancien cavalier de Killer Queen VDM, qui évolue aujourd’hui avec l’Allemand Daniel Deusser. “À trois ans, elle sautait déjà comme aujourd’hui. C’était assez spectaculaire. Sa seule faiblesse était son galop, qui n’était pas très droit. En concours, c’était vite oublié, car sa détermination et sa combativité prenaient le pas sur tout le reste.” Ive Tonet, son ami et également cavalier de jeunes chevaux, la lui rachète. “Walter m’a dit : «Tu verras, c’est une bonne jument, mais je te préviens, elle n’est pas facile.» Il avait raison!”, avoue-t-il. “Elle était très sensible, avec beaucoup de sang. Il fallait être poli avec elle, sinon je finissais par terre. Alors j’ai pris mon temps, et l’ai fait beaucoup travailler dans les bois. Elle adorait ça.” Le cavalier belge, pour qui Gancia a été “exceptionnelle dès le début”, s’estime “très chanceux d’avoir eu un cheval de cette qualité ”.

À cinq ans, Gancia est à nouveau vendue, cette fois à Wilm Vermeir, avec lequel Ive Tonet prend des leçons. Celui-ci la présente pour la première sur le Cycle belge des Jeunes Chevaux à six ans. La baie se montre alors très à son aise. Sa vitesse, devenue l’un de ses principaux atouts, lui permet de gagner trois épreuves internationales dédiées aux chevaux de sept ans. Entre temps, la jument est à nouveau rachetée, cette fois par Erna Vaes et sa meilleure amie, Krystle Weiner. “Dès que nous l’avons vue, nous avons eu un coup de cœur. Elle avait un physique athlétique mais elle était très légère à l’obstacle. Nous n’avons pas réfléchi longtemps”, raconte son actuelle propriétaire.

Peu de temps après l’achat, Gancia se blesse. Après sa convalescence, elle est reprise en main par l’expérimenté Dirk Demeersman. Cependant, quelques mois plus tard, le cavalier prend la tête de l’équipe belge de saut d’obstacles et Gancia est finalement confiée à Maarten Driessen. À huit ans, la BWP a bien progressé, mais sa sensibilité reste intacte, même après avoir donné naissance à une pouliche, Louise van het Dalemhof (BWP, Nabab de Rêve) en 2011. “À la maison, c’était difficile”, reconnaît Maarten Driessen. “Je ne lui en demandais pas trop, car je savais qu’elle pouvait mal le prendre. J’essayais d’aller toujours dans son sens, pour ne pas qu’elle se braque. En revanche, en concours, elle n’avait peur de rien, et était capable d’aller vite. Ce n’était plus le même cheval.”

En un an, Gancia passe des épreuves à 1,25m à celles 1,40m. Ses propriétaires décident alors de la confier à Niels Bruynseels, avec qui l’alchimie prendra. “Trouver un cavalier qui convienne à Gancia a été très difficile pour nous”, avoue Krystle Weiner. “Tout le monde était d’accord pour dire qu’elle avait de vraies capacités, mais son caractère a rebuté la plupart de ses cavaliers. Même Niels, au bout de deux mois, a voulu arrêter de la monter.”



Avec Niels Bruynseels, l’alchimie

Cependant, le cavalier belge, qui pensait alors que la jument “ne sauterait jamais au-dessus d’1,40m”, s’entête et s’efforce de la comprendre. Il lui concocte un programme d’entraînement taillé sur mesure. “Je ne vais jamais contre elle. Je la monte beaucoup dehors et la laisse galoper la tête un peu en l’air, car je sais qu’elle aime ça”, explique-t-il. Ce système paie, car Gancia lui “donne tout” en concours: d’abord à 1,30m, puis dans des épreuves de vitesse à 1,45m. Niels Bruynseels l’engage ensuite dans les épreuves de niveaux CSI 1*, puis 2*, 3*, 4* et jusqu’aux succès en Grands Prix CSI 5* qu’on lui connaît désormais. Pour son cavalier, “c’est son mental d’athlète et son caractère qui lui ont permis d’atteindre ce niveau. Elle y est très à l’aise. Elle n’a pas une grande force physique mais elle produit toujours des sauts spectaculaires. Et elle aime ça, elle a toujours envie de bien faire. Avant d’entrer en piste, elle est nerveuse et transpire beaucoup. Et dès qu’elle sort, rênes longues, elle est très zen. C’est vraiment une jument exceptionnelle. De fait, je ne pense pas que je croiserai un autre cheval aussi incroyable qu’elle dans ma vie.”

Depuis qu’elle excelle avec Niels Bruynseels, Gancia suscite naturellement les convoitises. Mais “elle n’est pas à vendre”, tient à souligner Krystle Weiner. Sa propriétaire la voit plutôt, dans quelques années, à la retraite au pré, chez elle. Et à court terme? “Je dois avouer que je n’ai plus de rêve pour Gancia. Elle nous donne déjà tellement que nous sommes déjà comblées avec Erna. C’est un sentiment assez difficile à expliquer, que les gens ne comprennent pas forcément d’ailleurs.” “Nous vivons une très belle histoire”, confirme de son côté Niels Bruynseels. “Compte tenu des incertitudes liées à la pandémie de Covid-19, nous ne nous projetons pas trop.” Même pas aux Jeux olympiques de Tokyo, repoussé à l’été 2021? “Ce n’est pas au programme”, coupe-t-il. “Même si l’on ne peut jamais totalement exclure une échéance comme celle-ci.” Il faut dire qu’entre Delux van T & L, Ilusionata van’t Meulenhof ou encore Jenson van’t Meulenhof, le numéro douze mondial ne manque pas d’options!