“Api du Libaire peut me permettre d’intégrer l’équipe de France pour les Jeux de Tokyo”, Maxime Livio

Le week-end passé, Maxime Livio s’est imposé avec le Selle Français Api du Libaire lors du CCI 4*-L de Lignières. Médaillé de bronze par équipes aux Jeux équestres mondiaux de Tryon il y a deux ans, le cavalier dont les écuries sont situées dans le Maine-et-Loire, a confié tout le bien qu’il pensait du gris, qui pourrait l’emmener jusqu’au Japon l’été prochain. Il a également évoqué les faibles dotations dans son sport, le fonctionnement de son entreprise et l’impact de la crise sanitaire sur cette dernière, ainsi que son ancienne monture Pica d’Or, qui continue de s’imposer à haut niveau à dix-sept ans avec sa nouvelle partenaire. Entretien.



La victoire d'Api du Libaire dans le CCI 4*-L de Lignières “montre toute l’ampleur de son talent”, se satisfait Maxime Livio.

© Pauline Chevalier

Que retenez-vous de ce week-end à Lignières, où vous avez remporté le CCI 4*-L avec Api du Libaire (SF, Fusain du Defey x Trésor de Cheux), un hongre de dix ans?

C’est un cheval que je monte depuis un peu plus d’an seulement. Plusieurs propriétaires – mes parents, Pierre Barki, Gilles Saiagh et Frédéric Mugnier – se sont regroupés au sein du Api Club pour me permettre de le monter, car j’avais alors plusieurs chevaux en fin de carrière et j’avais besoin d’en retrouver un de qualité pour rester à haut niveau. C’était un pari car il n’avait pas énormément d’expérience. Thierry Touzaint l’aime beaucoup, il m’avait incité à l’acheter car il lui trouve beaucoup de qualités. L’année dernière, nous avons réussi à nous qualifier pour les Jeux olympiques, et il a déjà pris la sixième place d’un CCI 4*-L en fin de saison dernière (à Pratoni del Vivaro, ndlr). C’est un cheval qui a tout pour lui mais je n’arrivais pas à tout mettre correctement en place le même week-end sur les trois épreuves. Lignières a été le premier concours lors duquel il a réussi les trois tests au niveau de ses qualités, et il a gagné. Cela fait du bien à tout le monde de voir qu’après un an de travail, le cheval est performant, et ce, d’autant plus qu’il y a encore une marge de progression sur les trois épreuves. Cette performance montre toute l’ampleur de son talent.

Justement, pouvez-vous évoquer les qualités d’Api du Libaire?

Il a tout ce qu’il faut pour être un cheval de complet moderne: un très bon équilibre, de belles allures, une présence pas commune sur le rectangle. C’est un cheval gris avec une très belle sortie d’encolure, donc quand il entre en piste on ne regarde que lui. Il incite vite les juges à mettre des points! Sur le cross, il est très courageux, avec de la vitesse et du sang. C’est un grand cheval avec une foulée importante, j’ai dû apprendre à l’utiliser et le rendre plus disponible. Cela commence à venir mais cela fait partie des points qui s’amélioreront avec l’expérience. En saut d’obstacles, il a des moyens et est respectueux, ce qui est important pour réaliser des parcours sans faute. Il est parfois anxieux, c’est pour cela que j’ai souvent fait quatre points avec lui. Il se tend un peu en piste, ce qui modifiait mes réglages. Il l’est de moins en moins, donc nous réussissons à sortir de piste sans pénalité régulièrement. Hormis son gabarit atypique de par sa grande taille, et le fait qu’il soit un peu anxieux, il n’a pas beaucoup de défaut.

Vous participez le week-end prochain au CCI 5*-L de Pau, le seul complet de ce niveau maintenu cette année. Pouvez-vous présenter Vitorio du Montet (SF, Lando x Arpège Pierreville*HN) et Vegas des Boursons (SF, Allegreto x Tin Soldier), qui vous accompagneront, ainsi que vos des objectifs? 

Ce sont de chevaux qui sont dans mes écuries depuis un moment et que j’ai gardés uniquement dans le but de concourir au niveau 5*. Ils ne sont pas forcément performants au niveau inférieur car ce sont de grands chevaux de cross, courageux et qui peuvent se confronter aux plus grands parcours du monde. Plus nous choisissons des chevaux pour le cross, plus nous faisons des concessions pour les autres disciplines. Au niveau 4*, où le cross à moins d’importance, ce ne sont pas des chevaux qui sont mis en valeur. J’ai été patient, ils ont tous deux onze ans et je pense qu’ils sont mûrs physiquement et mentalement pour concourir un CCI 5*-L. Je voulais le faire dès le début d’année, mais nous avons été stoppés. Je suis très content qu’ils aillent se mesurer pour la première fois à ce niveau, et ainsi voir si je ne me suis pas trompé sur leur qualité de cheval de cross. Si c’est le cas, ils ont fait d’énormes progrès dans les autres disciplines et peuvent prétendre à de belles performances à ce niveau. Je pars à Pau avec des ambitions, mais pas tout à fait les mêmes qu’avec mes précédents chevaux, qui étaient de vrais chevaux de cross avec de réelles aptitudes pour les autres tests. Vittorio devrait être un bon crosseur mais il n’a pas la force et la locomotion des meilleurs chevaux. Il faut que j’arrive à le présenter de manière à ce que nous nous placions le mieux possible après le dressage, mais il ne sera pas aux avant-postes. Si j’arrive à obtenir des points corrects et à les conserver, il ne devrait pas être loin du compte. Vegas est un cheval un peu plus délicat à l’hippique. Il est sensible et c’est un grand cheval avec une trajectoire un peu décalée. J’ai toujours un peu de travail pour réussir à tout remettre en ordre après le cross. Je commence à le connaître et si j’arrive à réaliser un parcours sans pénalité le dimanche, il peut prétendre à un classement dans le top dix.

L’été prochain, les Jeux olympiques devraient se tenir à Tokyo. Ambitionnez-vous de faire partie de l’équipe de France, et avec quelle monture? 

Les trois chevaux dont nous avons parlé ont obtenu leur qualification. Entre cela et être sélectionnable, il y a une marche, car il n’y aura que trois couples en équipe de France. Cette dernière ira à Tokyo avec des ambitions, donc il va falloir des cavaliers expérimentés avec d’excellents chevaux. Api pourrait me permettre de faire partie de l’équipe. Dans mon cas, le report des Jeux a été une très bonne nouvelle car cela m’a permis d’avoir plus de temps pour le connaître. Sa performance de ce week-end a montré que nous pouvions être parmi les meilleurs couples. J’espère donc confirmer ce résultat.



“Attendre trois mois de plus n’a pas chamboulé ma façon de faire”

Comment avez-vous vécu cette saison singulière d’un point de vue sportif, marquée notamment par un arrêt des compétitions dû au confinement entre mars et juin?

Les cavaliers ont été chanceux lors de cette période, car nous sommes restés en plein air avec nos chevaux. Nous avons continué à avoir la même vie contrairement à d’autres gens, donc nous n’étions pas les plus à plaindre. D’un point de vue purement sportif, c’était très particulier. Je me suis servi de cette période pour donner du repos aux chevaux expérimentés. Pour les plus jeunes chevaux, j’ai essayé de les faire progresser techniquement, comme lors de la période hivernale, pour que cela ne soit pas inutile. La difficulté a été de ne pas reprendre trop fort et d’accepter d’avoir une demi-saison, ne pas vouloir faire une saison entière en six mois. Dragon de Hus (SF, Con Air 7 x Locato) et Elvis de Hus (Z, Eldorado de Hus x Locato), sept ans, ont été performants au niveau 2* et auraient pu prétendre à une sélection au Mondial du Lion, mais je n’ai pas couru après cela. J’ai préféré rester raisonnable et leur donner de l’expérience sans brûler les étapes. J’ai aussi de bons chevaux de six ans, mais je ne les emmène généralement pas au Mondial car je trouve que cela leur fait une grosse saison. J’ai essayé de raisonner cheval par cheval pour faire le moins d’erreurs possible.

Avez-vous changé votre façon de voir les choses concernant certains sujets, ou la manière d’envisager votre sport, à la suite de cette période de crise? 

J’ai toujours eu un regard assez critique sur ma vie de cavalier. Quand nous avons lancé l’écurie il y a une dizaine d’année, nous avons été très attentifs à la manière dont nous l’avons construite. Nous avons par exemple des panneaux solaires sur le toit du manège, récupérons les eaux de pluie et avons une chaudière à granulés. Notre philosophie est déjà de faire attention à notre façon de consommer et d’être respectueux du monde qui nous entoure. Cette période a confirmé cette envie de continuer dans ce sens-là le plus intelligemment possible. Concernant mes chevaux, je considère les années Jeunes Chevaux comme de la formation avant d’atteindre le haut niveau. Attendre trois mois de plus n’a pas chamboulé ma façon de faire. Cela m’a d’ailleurs conforté dans mon système. J’estime que tous mes chevaux ont fait une saison intéressante et je n’ai pas perdu une année. Nous n’avons pas besoin d’être en concours du premier au dernier mois de l’année, il faut rester à l’écoute des chevaux. La rentabilité de notre sport et de notre métier m’a toujours inquiété, car contrairement au concours hippique où l’on peut gagner de l’argent en ne se concentrant que sur les concours, c’est beaucoup plus restreint en complet. Les dotations sont moins importantes et nous pouvons moins souvent concourir à très haut niveau quand nous avons un bon cheval. J’ai donc deux systèmes parallèles qui me permettent de faire vivre mon entreprise: l’enseignement de haut niveau avec une section sport-études, et une écurie de chevaux de commerce labellisée. Il ne faut pas compter que sur le sport pour vivre et ce sont des leviers supplémentaires pour assumer les frais inhérents pour payer mes équipes ou tout faire pour que les chevaux soient bien, au niveau des infrastructures et dans la gestion de leur carrière. Tout ce que nous avons mis en place depuis dix ans a été conforté et je vais le renforcer encore plus, mais ma vision du métier n’a pas changé radicalement. Je n’ai pas attendu cette année-là pour me poser toutes les questions qu’elle nous a obligés à nous poser. 

Comme vous l’expliquiez, vous cumulez plusieurs casquettes, puisqu’en plus d’être cavalier vous êtes à la tête d’une section sport-études et d’une écurie de commerce. Dans quelle mesure ces activités ont-elles été ou sont-elles toujours impactées par la pandémie de Covid-19? 

Concernant le sport-études, les élèves sont officiellement domiciliés sur place et tous ont décidé de se confiner ici. Nous étions beaucoup aux écuries mais nous avons créé une vraie bulle sanitaire puisque personne ne sortait des écuries, sauf une personne chargée des courses. Nous avons eu de la chance et cela nous a permis d’effectuer un travail de fond avec les élèves et leurs chevaux, et de garder le même niveau de rentabilité sur cette activité-là. Concernant le commerce, il y a eu pas mal de chamboulements car il est plus compliqué d’essayer des chevaux. J’attends plusieurs clients qui doivent venir de l’étranger, et c’est délicat car il y a des réglementations différentes en fonction des pays, des quarantaines, etc. C’est contraignant quand on sait qu’on a le bon cheval pour le bon cavalier. Cela met un frein au commerce, mais tout est possible à partir du moment où nous faisons attention et que nous sommes responsables vis-à-vis des règles à respecter.

Vous êtes également l’entraîneur de l’équipe nationale de concours complet de Thaïlande. Comment travaillez-vous avec eux actuellement et quelle est la feuille de route pour les prochains mois?

La dizaine de chevaux de haut niveau de l’équipe de Thaïlande vit dans mes écuries, et les trois cavaliers effectuent des aller-retours. Ils sont tous arrivés avant le confinement, ce qui nous a permis de travailler et de reprendre la saison presque normalement. D’habitude, les cavaliers repartent chez eux de novembre à février, car il y a des concours là-bas et pour revoir leurs familles. Nous avons eu récemment une réunion avec la Fédération thaïlandaise à ce sujet: s’ils repartent, ils pourraient ne pas réussir à revenir selon l’évolution de la situation sanitaire dans un pays ou dans l’autre. C’est la première fois de leur histoire qu’ils sont qualifiés pour les Jeux olympiques. Ce sont de jeunes cavaliers talentueux avec de bons chevaux, et il ne faudrait pas passer à côté de cette chance à cause de problèmes administratifs. Leurs visas ont été renouvelés et ils vont a priori rester en France tout l’hiver et jusqu’aux JO l’an prochain. Cela permettrait de garantir une régularité d’entraînement et d’éviter les problèmes liés à l’épidémie. Si les Jeux ont lieu, nous devrions être prêts et nous aurons donc concouru en Europe depuis dix-huit mois.



“Le concours complet doit s’organiser de manière plus professionnelle dans sa quête de partenaires”

Le manque de dotations en concours complet a beaucoup été évoqué ces derniers mois. Selon vous, quelles en sont les causes et quelles seraient les solutions à apporter?

Il y a récemment eu une réunion entre cavaliers et organisateurs. C’est en travaillant ensemble que les choses vont évoluer positivement et c’est le souhait de tous. Elle a été très utile car tout le monde a pu se parler franchement et comprendre des choses. Organiser un concours complet est très difficile: il faut un lieu, l’entretenir, des chefs de piste pour le cross et l’hippique, des juges, commissaires, bénévoles, etc. Par rapport aux concours de saut d’obstacles, c’est éminemment plus lourd en termes de frais et d’organisation. Une fois que tout est organisé, il n’y a parfois plus la place pour mettre de l’argent dans la dotation. De plus, il n’y a aucune règle qui “oblige” les organisateurs à en proposer, ce qui fait que c’est à leur bon vouloir en fonction de leurs moyens et de leurs partenaires. Je pense que c’est un tort, car s’il y avait comme en concours hippique des dotations minimales, en fonction du nombre d’étoiles, cela obligerait à prendre le problème dans le bon sens. Si les organisateurs n’ont pas les moyens et les subventions pour organiser un CCI 3* ou 4*, alors ils proposent un CCI 2* avec une belle dotation. Je pense que c’est un peu difficile à entendre pour eux parce qu’ils ont peur ne jamais pouvoir atteindre ce niveau-là. Comme nous le voyons en saut d’obstacles, avec la hausse des dotations et la multiplication des concours, beaucoup d’entreprises sont prêtes à soutenir les sports équestres. Il faut que le concours complet s’organise de manière plus professionnelle dans sa quête de partenaires pour réussir à amener les moyens nécessaires à ce sport olympique, où la France brille à haut niveau et qui mérite d’être encore plus mis en valeur.

Votre ancienne monture, Pica d’Or (SF, Trésor du Remon x Hurlevent), a remporté le week-end dernier le CCI 4*-S de Strzegom, à maintenant dix-sept ans, sous la selle de la Britannique Phoebe Locke. Que vous inspire cette longévité à haut niveau et quel souvenir gardez-vous de ce cheval, avec lequel vous avez concouru entre 2010 et 2018? 

Je ne mets pas de pression à mes jeunes chevaux, et cela leur permet de réaliser de longues carrières. Opium de Verrières (SF, Ultra de Rouhet x Fragile) a participé aux Jeux équestres mondiaux de Tryon en 2018 à seize ans (avec à la clé une médaille de bronze par équipes, ndlr)! Quand nous avons vendu Pica d’Or à Phoebe, nous ne l’avons pas vendu comme un cheval vieillissant à déclasser. Je venais de gagner le CCIO 4*-S du Pin-au-Haras par équipes et en individuel, et il était à 100% de sa forme. Je lui ai vendu comme un cheval d’expérience, pour évoluer des épreuves Jeunes Cavaliers au niveau 4*. Je ne suis pas surpris par cette victoire. Du reste, j’échange beaucoup avec Phoebe car je travaille avec elle et ses autres chevaux. Elle a toujours eu du mal à utiliser le moteur de Pica d’Or, qui est une fusée au cross. Cela l’a toujours un peu impressionnée. Elle a souvent été pénalisée par le temps, car elle avait besoin de le remettre en ordre. Maintenant, elle commence à le connaître, elle était très confiante et cela a payé. Je suis très heureux pour elle et pour Pica. Ce cheval est un vrai coup de cœur, nous l’adorons tous aux écuries. Voir qu’il poursuit une belle deuxième carrière est un grand bonheur.


À dix-sept ans, Pica d'Or, ici sous la selle de Maxime Livio, est encore en pleine forme aux côtés de sa nouvelle cavalière Phoebe Locke. Crédit: Scoopdyga