“Quand j’ai expliqué mon projet à Jan Tops, il a ri et a dit que j’étais fou”, Mike Kawai

“Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin”, disait l’Académicienne Marguerite Yourcenar. Certains diront de lui qu’il est fou, d’autres qu’il est incroyablement ambitieux. Si d’aventure Mike Kawai réussissait son pari de devenir champion olympique chez lui, à Tokyo, l’an prochain, il réaliserait l’un des plus importants hold-up que l’équitation ait connus. Alors qu’il ne concourait encore qu’à 1,20m il y a quatre ans au Pays du Soleil-Levant, le Japonais de vingt-deux ans a atteint les CSI 5* en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, en usant de pay-cards dans quelques-uns des plus grands concours du monde. La fortune dépensée pour acquérir Star, Tokyo du Soleil, Saxo de la Cour, Celvin, ou encore As de Mai, et son objectif, Mike Kawai assume tout. Et si beaucoup lui ont ri au nez lorsqu’il est arrivé en Europe – son entraîneur Jan Tops y compris , il entend bien atteindre son but dans quelques mois avant de retrouver durablement son île. Entretien avec un sincère et détonnant jeune homme aux rêves assumés.



Parmi ses meilleures montures, Celvin a permis à Mike Kawai de faire ses armes à haut niveau.

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Bien que vous concourriez régulièrement au plus haut niveau désormais, le public français vous connaît encore peu. Quel a été votre parcours?

J’ai grandi au Japon, à Osaka. J’ai commencé à monter à cheval à quinze ans car mon père (Yoshio, ndlr) était lui-même cavalier depuis longtemps. Il m’a beaucoup poussé à me mettre à l’équitation, mais je n’aimais pas cela. J’en avais déjà fait en étant petit et je n’avais pas apprécié. Lorsque j’ai terminé le lycée, je ne savais pas tellement quoi faire, donc je me suis dit que je pourrais essayer de monter à cheval quotidiennement. Pendant trois ans, j’ai participé à des épreuves à 1,20m. Un jour, alors que j’avais environ dix-huit ans, mon père m’a dit que je devais décrocher une médaille d’or aux Jeux olympiques de Tokyo. Je me suis dit qu’y parvenir serait impossible, car après trois ans de pratique, je ne concourais qu’à 1,20m. Je lui ai dit que c’était inenvisageable, mais il m’a dit d’essayer en m’entourant des meilleurs entraîneurs au monde. C’est ainsi que j’ai trouvé Jan Tops, car mon père avait participé à un CSI 2* lors d’une étape du Longines Global Champions Tour. Il a ainsi pu prendre connaissance du business que cela représentait et a trouvé que Jan Tops était un homme d’affaires très intelligent. Il m’a donc dit d’aller parler à Jan. Le jour suivant, j’ai réservé mon billet pour les Pays-Bas et me suis rendu aux écuries Tops, à Valkenswaard, à l’occasion du concours qui y était organisé. À cette époque, je ne parlais pas un mot d’anglais. J’ai cherché sur mon téléphone à quoi ressemblait Jan Tops, car je n’en avais aucune idée et n’avais jamais eu aucun contact avec lui. J’ai dû tout faire moi-même. J’ai fini par le trouver au paddock. Lorsque je lui ai tapé l’épaule, il s’est tourné avec l’air de dire “que lui arrive-t-il, à ce mec-là ?”. J’ai ensuite utilisé Google Translate pour lui expliquer que je venais du Japon, que je montais à 1,20m, et que je voulais aller aux Jeux olympiques de Tokyo pour décrocher l’or. Lorsqu’il a lu cela, il a ri et il a dit aux gens autour de lui que j’étais fou. Comme il a vu que j’étais très sérieux, il m’a dit que nous en reparlerions plus tard. Je suis allé à sa rencontre pour lui expliquer mon projet. À ce stade, il ne me prenait pas vraiment au sérieux car il a vu débarquer un jeune garçon du Japon lui dire qu’il voulait être champion olympique, sans savoir si j’avais les moyens nécessaires. Chaque jour, j’essayais d’aller à Valkenswaard pour lui parler mais il n’avait pas vraiment le temps. Le dernier jour du concours, le dimanche, une de ses secrétaires m’a dit qu’il avait un peu de temps à m’accorder. Je lui ai parlé mais il ne semblait pas très intéressé, il était plutôt préoccupé par son téléphone. J’ai appelé mon père et lui ai dit que Jan ne prenait pas mon projet très au sérieux. Il m’a répondu que je devais lui préciser que je pouvais dépenser l’argent nécessaire, autant que les Qataris. Lorsque j’ai dit cela à Jan, il a subitement changé et m’a écouté avec attention (rires). C’est là qu’il a accepté de commencer à m’entraîner. Ainsi a débuté ma vie en Hollande. À ce stade, nous communiquions toujours avec Google Translate, car je ne parlais pas encore anglais. C’était plutôt drôle!

En interview, vous parlez régulièrement de votre père, Yoshio Kawai, qui vous pousse à atteindre des objectifs. Quelle est son activité ? Vous rend-t-il visite maintenant que vous êtes basé sur le Vieux Continent?

Cette année, mon père n’a pas pu venir en Europe, mais l’an passé il m’a rendu visite deux ou trois fois pour me voir concourir. Il a sa propre entreprise d’électricité au Japon, qui vend de l’énergie aux entreprises et assure la sécurité des systèmes. Il possède également une dizaine d’autres entreprises. Mon père a tout construit lui-même. Il est issu d’une famille modeste, qui n’avait pas beaucoup d’argent. Lorsqu’il avait neuf ans, son père est mort et sa mère avait une maladie du cœur, donc il a dû travailler. Il vendait des snacks pour les enfants, ce qui se fait beaucoup au Japon. Il se chargeait lui-même d’acheter puis de revendre les produits. À vingt-trois ans, il a créé l’entreprise qu’il a aujourd’hui. Je pense qu’il est brillant et qu’il dispose d’une grande imagination pour créer des entreprises. Bien sûr, je respecte énormément mon père. Il a débuté l’équitation à vingt-cinq ans et n’a jamais arrêté de monter depuis, bien qu’il ne s’y adonne pas quotidiennement comme moi. Il a désormais soixante-treize ans et continue de concourir à 1,10m et 1,20m. Il est toujours très en forme!



“Je rêve de monter comme mon bon ami Alberto Zorzi”

Mike Kawai est ici dans le sillage de son ami et modèle Alberto Zorzi.

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Comment êtes-vous parvenu à atteindre le plus haut niveau?

À dix-huit ans, j’ai donc débuté à 1,20m. Je m’entraînais avec Massimo Maggiore, qui travaille aux écuries Tops. J’ai débuté doucement, puis progressivement, en montant tous les jours, j’ai débuté les Grands Prix CSI 2*. Après deux ans de travail, en octobre 2018, j’ai réussi à me classer deuxième d’un Grand Prix CSI 2* à Opglabbeek (avec Ragtime Rouge, ndlr). J’ai continué à progresser doucement jusqu’à prendre part à mon premier CSI 5* en 2019 grâce à la Global Champions League, dont j’avais acheté l’équipe Doha Falcons. Comme j’étant très inexpérimenté, il m’a parfois été difficile de prendre part aux meilleurs concours du monde, et je n’obtenais bien sûr pas les résultats escomptés. Peu à peu, j’ai gagné en expérience. Un jour, en août 2019, j’ai quitté les écuries Tops. Je m’étais entraîné avec Massimo pendant trois ans, et même s’il m’a beaucoup appris, j’avais parfois le sentiment de tourner un peu en rond. J’avais besoin de voir de nouvelles choses, donc je me suis mis en quête d’un nouvel entraîneur. J’ai trouvé Peter Charles (champion d’Europe individuel en 1995 avec La Ina et champion olympique par équipes en 2012 avec Vindicat W, ndlr), car son fils Harry Charles disputait des étapes du Global à vingt ans et j’étais très impressionné par son équitation. J’ai demandé qui était son coach, on m’a dit que c’était son père donc je l’ai contacté et nous avons décidé de commencer à collaborer. Ses conseils étaient très bons, j’ai beaucoup apprécié son approche. En décembre, je suis allé au CSI 4*-W de Riyad, en Arabie saoudite, où j’ai gagné le Grand Prix Coupe du monde avec Celvin, l’alezan que j’ai acheté chez Jérôme Guéry. Il s’agit du meilleur résultat de ma carrière, j’étais vraiment très heureux de remporter une épreuve si importante. Peu après, j’ai fait l’acquisition de Tokyo du Soleil, qui était jusqu’alors monté par Luca Marziani, ainsi que d’As de Mai, qui était lui sous la selle de Jérôme Hurel. C’est une longue histoire, mais en janvier, je suis parti de chez Peter Charles. Je cherchais un nouvel entraîneur, mais j’ai fini par revenir aux écuries Tops, car Jan m’a dit qu’il pourrait m’emmener jusqu’aux Jeux olympiques de Tokyo. Je n’en étais pas certain, mais avec l’expérience dont il dispose et ce qu’il a réussi avec l’équipe du Qatar, ou encore l’accompagnement d’Edwina (Tops-Alexander, son épouse, ndlr), je me suis laissé convaincre. J’ai donc commencé à m’entraîner avec Jan. En raison de la pandémie de Covid-19, nous n’avons pu reprendre la compétition qu’en cours de saison, à Grimaud. Cette année, grâce à ces concours, j’ai pu engranger beaucoup d’expérience et mon équitation s’est améliorée. 

Avez-vous bon espoir que les Jeux olympiques aient lieu l’an prochain malgré les incertitudes liées à la pandémie de Covid-19?

Nous sommes déjà en novembre et les Jeux olympiques ont été repoussés à l’an prochain. Il nous reste six mois jusqu’à la sélection et j’essaie d’être aussi prêt que possible pour la saison prochaine. Tokyo du Soleil et As de Mai sont les deux chevaux que je compte préparer pour les Jeux. Je suis assez sûr que l’évènement pourra se tenir, car il y a quelques semaines, le président du Comité international olympique (l’Allemand Thomas Bach, ndlr) a dit que l’organisation se poursuivait malgré la pandémie. Il s’agit d’une bonne nouvelle pour tout le monde je pense!

La sphère équestre est réputée pour être très fermée. Comment êtes-vous parvenu à vous faire une place?

Le monde de l’équitation est en effet petit et fermé, et je ne sais pas si c’est une bonne chose ou non. Cette année, comme il y a eu peu de compétitions et que nous avons régulièrement croisé les mêmes gens en concours, des liens ont pu se créer. Par exemple, il y avait quasiment toujours les mêmes cavaliers à Grimaud, donc il m’est arrivé de passer du temps avec d’autres cavaliers, d’aller au restaurant… ce genre de choses.

Vous semblez très proche de l’Italien Alberto Zorzi, cavalier des écuries Tops…

Lorsque je suis arrivé aux écuries Tops, alors que je n’avais aucune idée de ce que les gens racontaient car je ne parlais pas anglais, Alberto a été très gentil avec moi. C’est un super gars, et même si je nous ne parlions alors pas la même langue, il tentait de communiquer avec moi. Dès lors, je me suis bien entendu avec lui, ce qui s’est renforcé au fil du temps. Il est vraiment adorable et drôle, nous sommes devenus de très bons amis. En plus de cela, mon rêve est de monter comme lui car je trouve qu’Alberto est un incroyable cavalier. 

Quels rapports entretenez-vous avec vos compatriotes?

Taizo Sugitani (l’un des cavaliers japonais les plus émérites, qui compte six participations aux Jeux olympiques et autant aux Jeux équestres mondiaux, ndlr) est l’un de mes bons amis. Lorsque je vivais au Japon, je montais dans l’écurie de son père. Mes chevaux étaient là-bas, comme ceux de mon père, qui y monte toujours. Je suis aussi en bon termes avec les autres cavaliers japonais. 



“Tout le monde rêve d’une jument comme Star”

À Grimaud, Mike Kawai a pu faire ses débuts avec Star, l'ancienne complice de Thierry Rozier.

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Début octobre, vous avez fait l’acquisition de Star, l’ancienne complice de Thierry Rozier. Pourquoi avoir jeté votre dévolu sur elle et comment se déroulent vos débuts?

Je dispose de quelques chevaux de Grands Prix comme Tokyo du Soleil et As de Mai, ainsi que Celvin, qui est capable de s’illustrer en Grands Prix CSI 5* à condition que je ne commette pas trop d’erreurs, car je suis encore inexpérimenté. Avec Jérôme Guéry, il avait pris part à de nombreuses épreuves d’envergure et il a été pour moi une sorte de maître d'école. Jan m’a dit qu’il était temps pour moi d’apprendre à aller vite, car je ne pouvais pas sans cesse aller doucement pour assurer le sans-faute. Nous nous sommes donc mis en quête d’un cheval rapide et capable de concourir dans des épreuves cotées d’1,45m à 1,55m. Un jour à Grimaud, Jan m’a parlé de Star. À cette période, elle obtenait d’excellents résultats avec Thierry Rozier, avec lequel elle remportait de nombreuses épreuves à 1,45m et 1,50m. Star est rapide, a du respect et du sang, mais pas trop. Jan l’aimait beaucoup. Nous voulions l’acheter mais elle n’était pas à vendre car je crois qu’ils voulaient attendre deux ou trois mois. Beaucoup de gens la voulaient, mais je pense que la propriétaire (la Grecque Electra Niarchos, ndlr) est riche et n’avant pas besoin de la vendre. Lorsque Thierry a pris la décision de prendre sa retraite sportive, nous avons eu l’opportunité d’acheter Star. Je l’ai essayée et ai adoré le sentiment qu’elle m’a procuré en selle. Compte tenu de ses résultats passés, nous l’avons achetée. Lorsque je la monte, j’ai presque l’impression d’être sur une moto (rires)! Son galop est très agréable et elle est vraiment très simple. Il me suffit d’avoir mes mains et mes jambes en place, et elle fait le travail. Tout le monde rêve d’un cheval comme Star! Elle n’a pas les plus grands moyens du monde, mais elle s’est déjà classée troisième d’un Grand Prix CSI 4* à Grimaud (le 29 septembre, avec Thierry Rozier, ndlr), donc elle peut briller jusqu’à 1,55m. Avec moi, cela devrait aller jusqu’à 1,50m. Je m’amuse beaucoup avec elle et elle me procure des sensations que je n’avais encore jamais connues. Je sens une véritable connexion avec elle, même si nous devons encore apprendre à nous connaître. Je dois encore améliorer mon équitation et nous devrions réussir de belles choses. 

Formé par Cédric Angot, Saxo de la Cour, que vous aviez acheté en septembre 2019, n’a plus concouru depuis novembre de la même année. Est-il toujours dans vos écuries ? 

Oui, je l’ai toujours. Il était boiteux car il s’est blessé l’an passé. Il trotte de nouveau correctement et un vétérinaire va l’examiner dans deux semaines afin de voir s’il peut reprendre ou non. Je pense qu’il devrait pouvoir revenir en compétition l’an prochain. Pour l’heure, il va bien en tout cas. 

Vous montez aussi Kahlua, ancienne monture d’Andrew Kocher, suspendu par la Fédération équestre internationale après la révélation de son utilisation présumée d’éperons électriques en compétition par GRANDPRIX mi-juin. Avez-vous eu vent de cette affaire ? 

Je ne sais pas tellement quoi dire à ce sujet… Ce n’est pas mon problème. S’il n’a pas à faire cela, il ne doit pas le faire, c’est aussi simple que cela à mon sens. Je ne savais pas qu’il utilisait des éperons électriques, et bien sûr je n’en utilise pas moi-même. Kahlua est peut-être plus heureuse désormais. 

Une fois que les Jeux olympiques de Tokyo seront passés, continuerez-vous à concourir ou avez-vous d’autres projets ? 

Bien que je n’aimais pas tellement monter lorsque j’étais jeune, j’adore cela désormais. C’est devenu une réelle passion. C’est un sport exceptionnel, qui coûte bien entendu beaucoup d’argent si l’on veut évoluer à haut niveau. Sans tenir compte de cela, c’est un sport vraiment unique, pour lequel on ne doit faire qu’un avec l’animal. Jusqu’aux Jeux olympiques de Tokyo, je vais continuer à monter quotidiennement, comme je le fais maintenant. Ensuite, je pense que je vais rentrer au Japon pour commencer à travailler dans l’entreprise de mon père. Il faut bien gagner de l’argent à un moment donné, sinon je ne pourrai plus monter. Je suis certain que je continuerai à monter toute ma vie, mais pas aussi assidûment. Il faudra que j’entre dans la vie active, que je comprenne le monde du travail. De temps à autres, je pourrai revenir en Europe pour concourir. Je pense que le défi de décrocher l’or aux Jeux olympiques après quatre ou cinq ans de pratique rigoureuse n’est pas simple. Au début, tout le monde m’a ri au nez, mais j’essaie sans cesse de m’améliorer. Si on n’ambitionne pas de décrocher l’or, alors on ne peut jamais l’atteindre. Peut-être que je ne pourrai pas, peut-être que si… Je vais faire de mon mieux avec mes chevaux, et j’espère que je pourrai concourir à Tokyo et obtenir de bons résultats, individuellement et pour le Japon. 


Fin août, Mike Kawai et Tokyo du Soleil ont fini neuvièmes d’une épreuve à 1,50m à l'Hubside Jumping de Grimaud