Les amateurs de chevaux ont rendez-vous au musée des arts décoratifs

Jusqu’au 31 janvier 2021, le visiteur amateur des belles choses et féru d’art pourra découvrir “Le dessin sans réserve, Collections du Musée des Arts décoratifs”, au musée éponyme. Parmi les très nombreux trésors cachés des collections, deux toiles suffiront à ravir les amoureux des chevaux. Décryptage.



Qu’est-ce qui peut bien rassembler des projets de robes de grands couturiers d’une illustration de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) pour une fable de La Fontaine (1621-1695) ou encore d’une esquisse pour le projet d’une horloge signée François Boucher (1707-1770)? Un lieu: le Musée des Arts décoratifs. Accolé à son grand frère et célébrissime Musée du Louvre, l’établissement n’a pas à rougir de ses collections qui s’élèvent à plus de 200 000 œuvres! Parmi ces dernières, 500 ont été scrupuleusement sélectionnées par les scénographes de l’exposition pour former un ensemble éclectique présenté dans un parcours original sous forme d’abécédaire. Chaque lettre célèbre ainsi une thématique picturale: A comme Architecture, P comme Paysage, Z comme Zoologie, etc. Et dans ce dédale de découvertes et de mélanges esthétiques (les époques se côtoyant sans encombre), au moins deux toiles se détachent instantanément pour les amateurs de chevaux: “Centaure et enfant”, un dessin d’Auguste Rodin (1840-1917) réalisé vers 1890, et une “Étude de cheval grandeur nature” d’Albert Besnard (1849-1934), datant de 1889.



IMMORTALITÉ D’UN MYTHE…

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Sandro Botticelli (1444-1510) en 1482 avec “Pallas et le Centaure”, le baron Jean-Baptiste Regnault (1754-1829) avec “L’Éducation d’Achille par le Centaure Chiron” peint en 1782, ou encore Gustave Moreau (1826- 1898) et son “Poète mort emporté par un centaure”, pour ne citer qu’eux, sont tombés sous le charme de la bête. Même J.K. Rowlings, dans sa célèbrissime saga “Harry Potter” a célébré ce personnage dans ses aventures fantastiques, gravant naturellement sa place dans son monde fantasmagorique. Ils n’ont pas résisté aux charmes de ce monstre mythologique, moitié homme, moitié cheval, qui puise les racines de sa symbolique dans la mythologie grecque. Ainsi, Alain Gheerbrant et Jean Chevalier dans leur “Dictionnaire des symboles” expliquent que les centaures sont des êtres “monstrueux dont la tête, les bras et le buste sont d’un homme, le reste du corps et les jambes d’un cheval. Les Centaures habitent dans la forêt et les montagnes, ils se nourrissent de chair crue ; ils ne peuvent boire du vin sans s’enivrer ; ils sont très portés à enlever et à violer les femmes.” Pour autant, tous ne sont pas ces terribles barbares décrits a priori. Tantôt violents, violeurs, ivres et carnassiers, certains se montrent érudits, braves, médecins, voire poètes. “Selon la légende, ils se répartissent en deux familles. Les fils d’Ixion et d’une nuée symbolisent la force brutale, insensée et aveugle ; les fils de Philyra et de Cronos, dont Chiron est le plus célèbre, représentent au contraire la force débonnaire, au service des bons combats.” Plus particulièrement, le personnage de Chiron est “très habile médecin, ami d’Héraclès, il lutte aux côtés de celui-ci dans le combat qui l’oppose aux autres centaures”. Maître et sage, il enseignera notamment au célèbre Achille, fils de la déesse Thétis et du mortel Pélée, l’art de la guerre, mais également la musique et les arts. 

Ici, le dessin réalisé par le sculpteur Auguste Rodin n’est pas sans faire écho au couple mythique formé par le centaure Chiron et son élève Achille. L’artiste apprécie d’ailleurs particulièrement la littérature antique, “Les Métamorphoses” d’Ovide, notamment, qui lui soufflent bon nombre de thématiques. Sous les traits des crayons de l’artiste, les deux corps s’emmêlent dans un mouvement flou et impétueux. Sur un fond sépia, le dessin semble marquer une dualité entre les deux corps, mais également entre les deux êtres qui forment le centaure. À bien observer les couleurs, on remarque ainsi que l’avant-main du centaure, c’est-à-dire les attributs humains du monstre, ainsi que la tête de l’enfant tirent vers le gris foncé, tandis que l’arrière-main du cheval et les fesses de l’enfant sont presque immaculés... Les visages des deux êtres sont cachés, aucun trait n’est visible. Mais la contorsion du corps du centaure, la manière dont il maintient la tête de l’enfant sous son coude, l’angle des antérieurs et des postérieurs figent une violence, un duel effroyable qui ne semble pas la représentation d’un simple cours de lutte d’un professeur à son élève. On connaît l’importance de la représentation du corps dans l’œuvre d’Auguste Rodin. Non seulement du point de vue anatomique, mais également comme “vecteur d’expression des mouvements de l’âme, des passions, mais aussi comme support des fantasmes de l’artiste, (…) source d’inspiration inépuisable dans sa recherche d’une perfection combinant la beauté de l’idéal antique et le mystère de la nature”. Ainsi, le mythe du centaure, qui est aussi “l’image de l’inconscient, d’un inconscient qui devient maître de la personne, la livre à ses impulsions et abolit la lutte intérieure”, incarne parfaitement l’approche du sculpteur dans son interprétation du corps en mouvement.



... ET DE LA MUSE CHEVAL.

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À la lettre Z comme… Zoologie, se trouve la muse éternelle des peintres amoureux du mouvement et de la liberté: le cheval. Autre peintre, autre style. Parmi les toiles et autres travaux artistiques présentés au cœur de cette exposition unique, une “Étude de cheval, grandeur nature” attire l’œil. Datant de 1889, époque où le cheval est particulièrement présent sur les toiles, qu’il soit mis en valeur sur des peintures de course, de cirque, de recherche du mouvement, ou, plus prosaïquement, qu’il fasse partie du décor dans une époque où les voitures à cheval existent encore, cette toile est signée Albert Besnard. L’artiste, notamment connu pour ses gravures, ses portraits et ses décors - à l’image du plafond de la Comédie Française - était particulièrement attiré par les chevaux. “De toutes les bêtes, celles qu’il préfère sont les chevaux, en homme qui fut toujours bon cavalier et adora les randonnées libres dans les bois et les champs. M. Besnard est un admirable dessinateur et peintre de chevaux”, peut-on ainsi lire dans l’ouvrage que lui a consacré Camille Mauclair (1872- 1945). “Ses fréquentes visites au grand marché d’Abbeville, lors de son séjour à Berck, se sont traduites par des toiles maîtresses, d’un naturisme joyeux, où les robes lustrées des bêtes miroitent au soleil dans la foule du champ de foire, et où, sous la justesse vibrante du coloris, chaque race est différenciée par un savant dessin d’anatomiste, par un observateur impeccable des mouvements.” Ainsi, l’historien d’art ne manque pas d’éloges au sujet du peintre, affirmant que les chevaux de sa toile “Chevaux taquinés par les mouches” “ont classé d’emblée leur peintre au rang des grands animaliers modernes, étant vrais comme des Géricault, sculpturaux comme des Barye, et d’une arabesque surprenante par leur groupement”

Ici, point de cheval en mouvement. L’animal est statique ou presque. À l’arrière d’une écurie ou d’une étable, dans un pré, un cheval présenté de profil tourne sa tête vers le spectateur. Quel est donc cet équidé? Cheval de course ou de labour? Le harnachement, l’anatomie de sa tête, la finesse de son arrière-main répondraient aisément en faveur de la première proposition. De même que l’esquisse de selle posée sur son dos, plus semblable à une selle de jockey qu’une selle de limon servant à accrocher les branches des voitures. Cavalier, le peintre a peut-être dessiné là l’une de ses montures de promenades… ou bien souhaitait-il mettre en scène un cheval en préparation pour une séance de chasse à courre? En effet, à bien scruter les traits laissés sur la toile, on devine à droite de l’avant-main du cheval les silhouettes de deux chiens. L’un serait assis (au premier plan) et le second debout, présentant tous deux des allures de Setter ou autres chiens de chasse. 

Si la signature et la date de réalisation sont bien visibles, au centre et à droite de la toile, sous la tête de l’animal, on peut alors remarquer une seconde annotation au centre de la toile, très exactement sous le grasset droit du cheval. Là, sous les herbes aux diverses teintes de vert, on peut alors lire “très accentué”, suivi, peut-être, du mot “nerveux”. Serait-ce une allusion au tempérament de son modèle? Au caractère qu’il souhaite apporter à son sujet ? Libre alors au visiteur de laisser son esprit vagabonder sur le dos de ce cheval prêt à l’emporter pour quelques galopades.

Cet article est paru dans le dernier numéro du magazine GRANDPRIX (n°121).