Pour Pierre Durand, tout a commencé avec Carrefour, le cheval qui lui a transmis sa gagne

Qu'ils collectionnent les honneurs ou multiplient les victoires, tous les champions gardent en tête le souvenir d'un cheval qui, à défaut d'avoir marqué leur carrière avec un titre ou les esprits, a joué un rôle dans leur chemin vers le succès. Connu au-delà des frontières de la communauté équestre pour le couple de légende qu’il formait avec le regretté Jappeloup, Pierre Durand s’est replongé dans la mémoire de ses débuts à l’international aux côtés de Carrefour, un partenaire d’exception qui lui laisse un souvenir impérissable.



Quel cheval a marqué le début de votre carrière de cavalier? 

Le cheval dont je vais parler est passé un peu inaperçu dans ma carrière mais il y a pourtant tenu un rôle déterminant. Il s’appelait Carrefour et m’a accompagné en compétition de 1975 à 1979. À l’époque, j'avais deux Pur-sang d’exception qui m’ont permis de me hisser au niveau international en catégorie Seniors lorsque j'avais vingt ans. L’un d’eux est Laudanum, très connu pour avoir été l’un de mes trois grands chevaux et pour lequel j’ai énormément d’estime et d’attachement. À ses côtés, il y avait Carrefour, dans l’ombre de Laudanum qui attirait tous les regards par son physique et son talent. Carrefour était un magnifique bai-brun qui, bien que pas très grand (environ 1,64m), était valeureux et très compétitif.

Quelle est son histoire? 

Carrefour est arrivé chez moi après que je l'ai remarqué lors d’un concours régional près de chez moi, à Lège-Cap-Ferret. Lors d’une puissance dans laquelle j’étais également engagé, je me suis retrouvé parmi les derniers en course, confronté à ce Carrefour, monté par son cavalier de l’époque. C’était un réformé des courses, comme tous les Pur-Sang qui faisaient carrière dans le sport, dont Laudanum. On en récupérait souvent à l’époque car ils ne coûtaient pas cher et pouvaient devenir des chevaux exceptionnels, bien que délicats et sensibles. Ce jour-là, Carrefour a sauté jusqu’à 1,90m alors qu’il n’avait que six ans et m’a fait une très forte impression.

En quoi ce cheval vous laisse-t-il un souvenir particulier? 

J’y étais très attaché, mais il m’a surtout appris à gagner. C’est très important car participer ou se classer en compétition est une chose, mais s’imposer au niveau international en est une autre. Cela renforce votre capital confiance et vous fait comprendre que vous êtes en capacité de gagner face à des cavaliers de très haut niveau. Avec Carrefour, j’ai beaucoup gagné. Certes, il s’agissait principalement d’épreuves de vitesse, dont il était un spécialiste, mais cela me faisait beaucoup de bien car cela m’a donné la certitude de ce dont j’étais capable avec d’autres chevaux par la suite, notamment dans des épreuves majeures de type Grand Prix que j’ai pu faire avec Laudanum. Il m’est d’ailleurs arrivé de surclasser Carrefour dans des Grands Prix internationaux à des périodes où Laudanum était un peu moins performant ou blessé. Sa plus grande performance a été sa cinquième place lors des championnats de France Seniors de 1978 où nous avons terminé la compétition à un point de la finale tournante. À cette époque, les championnats de France rassemblaient vraiment les meilleurs couples du moment et cette finale avait notamment été disputée par Marcel Rozier, Hubert Parot et toutes les stars de l’époque. Pour ce cheval, terminer à la cinquième place était une très belle performance. Il était très fougueux, rapide, mais très facile à monter. Toujours dans le mouvement en avant, il ne refusait jamais un obstacle. Lorsque l’on partait sur un parcours, il fallait presque que je le retienne. Avec lui, j’ai rapidement pu me fixer des objectifs et gagner car il était d’une régularité incroyable et répondait toujours présent. Il est très rare de pouvoir entrer en piste en se disant : “Je vais gagner l’épreuve.” Avec ce cheval, qui n’avait pas d’états d'âme, cela fonctionnait toujours.

Ici à Bois le Roi en 1978

© Collection privée



Victoire de Pierre Durand et Carrefour dans une épreuve du CSI de La Baule en 1976, devant Hubert Parot, l'Espagnol Luis Alvarez Cervera et l'Allemand Peter Weinberg, actuel entraineur de l'équipe belge.

© Collection privée

Les Pur-sang réformés de courses sont aujourd’hui inexistants en compétition de saut d’obstacles de haut niveau alors qu’ils sont à l’origine de nombreuses lignées de champions. Pensez-vous que Carrefour aurait eu sa place parmi les meilleurs, encore aujourd’hui? 

Laudanum et lui auraient parfaitement eu leur place. En me replongeant dans les photos de l’époque, je remarque la taille des obstacles et les supports sur lesquels les barres reposaient, qui en faisaient des obstacles quasiment fixes et très volumineux. Ces chevaux qui n’étaient pas forcément très grands parvenaient à sauter ces obstacles parfois monstrueux. Aujourd'hui, les obstacles sont évidemment plus légers, ce qui demande beaucoup de respect de la part des chevaux. Les Pur-sang ont naturellement cette qualité que l’on recherche de nos jours. Je dirais même que la technicité des parcours d’aujourd’hui leur aurait peut-être bien convenu parce qu’ils étaient souples, véloces et capables de raccourcir et d’allonger leurs foulées, ce qui leur aurait permis de gérer des distances dans des lignes d’obstacles qui n'existaient pas forcément à l’époque. Souvent, je réfléchis à cela en me disant qu’il serait encore intéressant d’aller récupérer des chevaux dans des écuries de courses. D’autant plus que, malheureusement, un grand nombre d’entre eux part chaque année à l'abattoir parce qu’ils ne sont pas assez rapides, alors que je suis convaincu que des cracks y sommeillent. Le Pur-Sang a été très utilisé dans les croisements. D’ailleurs, Laudanum a été un excellent chef de race. On a aujourd’hui des chevaux que l’on qualifie de “modernes” et qui ont à la fois du sang et un physique plus robuste et plus puissant, bien que cela ne veuille pas dire grand chose car Laudanum a gagné cinq puissances et franchi jusqu’à 2,15m. Si les chevaux de sport d’aujourd’hui sont très performants, je reste tout de même certain que des réformés de courses auraient toujours leur place à haut niveau. Le problème que l’on rencontre, c’est qu’ils sont généralement peu dressés lorsqu’on les récupère, ce qui n’en fait d’ailleurs pas forcément des chevaux parfaits pour les amateurs. Les dresser pour le sport nécessite de la patience, du tact et du doigté. Or, aujourd’hui, d’un point de vue commercial, cela n’intéresse pas les professionnels car ils y perdent du temps.

Carrefour a-t-il contribué à façonner votre équitation à une période où vous débutiez à l’international? 

Pas vraiment car à cette époque, j’étais jeune, pressé et j’ambitionnais d’aller très vite aux Jeux olympiques avec Laudanum. J’étais moi aussi fougueux, comme lui, et je voulais gagner, donc mon équitation reposait plus sur l’exploitation des qualités du cheval que sur une vraie préparation méthodique et un dressage parfait. Carrefour m’a avant tout appris à croire en moi et à gagner.

Avez-vous une anecdote à raconter le concernant? 

À la fin des années 1970, avant que je ne m'en sépare, nous nous sommes retrouvés à participer au Prix du champion (Épreuve de vitesse au cours de laquelle deux cavaliers effectuent un parcours en simultané, ndlr) en demi-finale face à Hubert Parot au Jumping international de Bordeaux. Dans toutes les épreuves de vitesse, nous nous tirions la bourre avec Hubert, qui avait lui aussi un cheval très rapide. Cette demi-finale s’annonçait donc mouvementée et elle l’a été! Après l’avant-dernier obstacle, nous devions tourner tout suite en angle-droit pour aller sauter le dernier obstacle en bout de ligne droite. Comme nous étions vraiment au coude-à-coude, je me suis dit que j’allais tourner dans la foulée de réception de l'avant-dernier vertical pour aller à toute vitesse sur le dernier oxer et battre Hubert Parot. J’ai donc voulu prendre ce virage, mais le cheval a anticipé ma demande et a tourné tellement court que je suis parti tout droit en décollant de ma selle. Je me suis retrouvé à genoux et j’ai entendu le public devenir hystérique. J’ai d’abord pensé qu’ils se moquaient de moi parce que j’étais tombé, mais en me relevant, j’ai tourné la tête et vu Hubert Parot par terre. Il était tombé exactement de la même façon et au même moment que moi! Pour en avoir parlé avec lui plus tard, j’ai su que nous avions eu la même idée. Le temps que je reprenne mes esprits, je me suis empressé de rattraper mon cheval pour remonter dessus puisqu’à l’époque les chutes n’étaient pas éliminatoires. J’ai ainsi pu sauter le dernier obstacle et remporter la demi-finale. Dans le public, l’ambiance était incroyable! C’était un souvenir mémorable partagé avec Hubert Parot qui scellait beaucoup de choses entre nous.

Qu’est-il devenu? 

Ce cheval a eu une autre incidence sur ma carrière car j’ai dû m’en séparer pour acheter Jappeloup. Le fait de le vendre m’a meurtri et j’y pense encore aujourd’hui. Il avait tellement de cœur et de générosité que cela m’a fait beaucoup de mal. Mais bon, cela m’a permis d’acheter Jappeloup et on connaît la suite de l’histoire… Carrefour a été vendu à une cavalière Junior avec laquelle il a concouru avec pas mal de succès. Il est malheureusement mort d’une crise cardiaque très jeune, probablement vers l’âge de douze ans. J’aurais adoré le garder si j’avais pu car il était solide comme le roc et je m’amusais beaucoup avec lui. En m’offrant de nombreuses victoires, il me donnait le moral.