“En France, il y a une culture du complet très prégnante, une passion qui vient du cœur et des tripes”, Héloïse Le Guern

Du haut de ses vingt-deux ans, Héloïse Le Guern peut déjà se targuer d’un beau palmarèsChampionne d’Europe Poneys par équipes en 2014 et vice-championne d’Europe Juniors par équipes en 2016, l’Angevine vient de terminer troisième de son premier CCI 4*-S à Barroca d’Alva, au PortugalAyant pu bénéficier de l’encadrement du Pôle France Jeunes de Saumur pendant quatre ans, la jeune cavalière poursuit son ascension vers le haut niveau à son rythme, tout en fraîcheur et en maturité. 



Dans quel état d’esprit êtes-vous en cette fin d’année, et notamment après votre troisième place dans le CCI 4*-S de Barroca d’Alva avec Canakine du Sudre (Z, Felton du Mont x Duc du Mûrier? 

Ça va très bien! Tout le monde est bien rentré de Barroca d’Alva et nous avons tous parfaitement récupéré. Pour ma première en CCI 4*-S, je ne m’attendais pas à monter sur la troisième marche du podium, mais cette surprise n’en a que meilleure saveur. Ce CCI 4*-S m’a avant tout servi de test, dans le sens où je l’ai pris comme un palier à franchir pour me projeter encore plus loin à haut niveau. Vle résultat, je pense que c’est de très bon augure pour la suite! 

Canakine, mais aussi Carentina d’Orvaux (Z, Cantucky x Esterel des Bois), huitième de son premier CCI 2*-L à six ans, ont été admirables au Portugal ! 

C’est le moins qu’on puisse dire. Cela va bientôt faire deux ans que mes parents m’ont acheté Canakine. Auparavant, il était monté par Cédric Lyard, qui l’avait emmené jusqu’au Mondial du Lion-d’AngersIl est comme un vrai Anglo-Arabe (stud-book dont est originaire sa grand-mère maternelle, ndlr), très émotif, sensible et dans le sang, mais il présente aussi toutes les qualités de sa race en termes de souplesse et d’agilité. On dirait presque un chat! Pour l’instant, nous progressons tous les deux à haut niveau, car même s’il a beaucoup d’aptitudes, il ne sait pas tout faire non plus, et moi non plus d’ailleurs. Quant à Carentina, elle m’a agréablement surprise au Portugal. Initialement, elle ne devait pas venir avec moi, mais je me suis dit qu’il valait mieux faire la route avec deux chevaux plutôt qu’avec qu’un seul, et finalement j’ai bien fait, puisqu’elle a accroché un classement dès son premier international! Elle a mis du temps à se révéler, et notamment à apprendre à coordonner ses membres, comme elle est assez grande. Maintenant, j’ai pour objectif de courir le circuit des sept ans avec elle en 2021. 

Avez-vous ressenti une grande différence entre ces épreuves de Barroca et les précédentes ? 

Un petit peu, car c’est un niveau de difficulté supérieure auquel je ne suis pas encore habituée, qu’il s’agisse de la reprise de dressage, pour laquelle j’ai dû apprendre de nouvelles figures, comme du cross, qui était plus long et technique, même s’il y avait quand même une continuité entre les niveaux. J’ai pris bien soin de bien préparer cette échéance et cela s’est ressenti sur le rectangle: Canakine était comme une cocotte-minute sous ma selle! Quant au mental, comme je ne m’étais mis aucune pression pour les résultats, je n’ai pas ressenti de difficulté particulière de ce côté-là. Le but premier était juste de réussir un concours correct pour ma première à ce niveau, donc j’ai vécu cette épreuve comme toutes celles auxquelles j’avais pris part jusqu’alors, et je l’ai préparée de la même manière. Je n’ai pas de préparateur ni de coach mental, je gère très bien mon stress toute seule. J’ai juste besoin de faire le vide autour de moi pour me mettre dans l’ambiance de la compétition. 

Les Français, Jeunes comme Seniorsrencontrent beaucoup de succès en complet depuis quelques années. Comment l’expliquez-vous ? 

Il y a une culture du complet très prégnante en France, une passion qui vient du cœur et des tripes. De fait, cela requiert une telle abnégation qu’on ne peut qu’aimer cette discipline! La pratique du complet n’est certainement pas un choix par défaut. En contrepartie de ces sacrifices, nos chevaux nous rendent le centuple et c’est tellement gratifiant de pouvoir vivre cela au quotidien! 



“J’aimerais beaucoup concourir à Bramham un de ces jours”

Carentina d'Orvaux Z/Diogo Grave

Carentina d'Orvaux Z/Diogo Grave

Comment avez-vous vécu l’année 2020, marquée par la pandémie de Covid-19 et ses multiples conséquences? 

Dire que l’année a été difficile est un euphémisme! Néanmoins, le premier confinement est presque tombé à point nommé puisque que je m’étais blessée juste avant. J’ai pu en profiter pour me reposer, et mes chevaux ont aussi eu droit à des vacances. Pour la reprise, cet été, je ne savais pas trop sur quel pied danser, car notre sort, en tant que professionnels, n’avait pas encore été bien défini, mais nous avons pu reprendre quand même. Canakine a ensuite eu la bonne idée de se blesser au paddock, ce qui nous a empêchés de prendre part à Grand Complet du Pin-au-Haras. Nous avons donc repris au CCI 3*-S de Saint-Quentin-en-Yvelines. Ce n’était pas prévu à l’origine, mais ce terrain, que je ne connaissais pas, a été une bonne surprise. J’ai donc vécu une saison en dents de scie, mais qui se termine quand même en beauté avec ces classements à Barroca. 

Quel va être votre programme désormais? 

Nous allons passer quelques semaines tranquilles, avec seulement du trotting et un peu de travail sur le plat dans la carrière. Nous ne reprendrons le dressage qu’en janvier ou février car le Grand National redémarre fin février à Saumur. D’ailleurs, je ne sais pas encore quelle épreuve je courrai.  

Et à plus long terme? 

Pour le moment, je vais me concentrer pour atteindre le niveau Pro Élite, et si tout se passe bien, pourquoi pas tenter ma chance en CCI 4*-L pour finir la saison. En allant encourager des amis, j’ai découvert le terrain de Bramham, où se court une épreuve de ce type, et j’aimerais beaucoup y concourir un de ces jours. Serons-nous prêts dès 2021 pour le faire, je ne le sais pas encore, mais c’est un concours qui fait partie de mes objectifs. Il y a aussi la pandémie à prendre compte, raison pour laquelle mon but premier reste quand même les concours Pro auxquels je pourrai prendre part en France. 

Comment envisagez-vous la construction de votre carrière professionnelle? 

Pour l’instant, je vais évoluer avec Canakine et Carentina pour prendre mes marques et faire ma place tranquillement dans le monde professionnel. Quant à élargir mon piquet, grâce à l’achat ou la valorisation, ce sera pour bientôt. Avec ma mère, qui gère le centre équestre des Trois rivières, près d’Angers, nous aimerions bien que je conserve ce côté sportif professionnel plutôt que de ne faire que de l’enseignement ou du coaching. D’un autre côté, c’est tout aussi bien que ma famille gère un club, car vu les dotations en complet, il me serait difficile de n’être que cavalière sans rien à côté. Néanmoins, je viens juste de finir mes études, je suis encore jeune et je n’ai pas le même rapport à l’argent que les professionnels qui font ce métier depuis des années. L’an dernier, j’étudiais encore à l’École nationale d’équitation, donc je ne me pose la question de l’argent et des revenus que depuis vraiment très peu de temps. Après mes années au Pôle France Jeunes, j’aurais bien aimé acquérir de l’expérience en travaillant chez d’autres cavaliers, par exemple, mais je me voyais mal arriver avec mes deux chevaux et leur dire que je voulais concourir en plus de travailler pour eux. Je n’aurais jamais pu gagner ma vie de cette manière. Ma mère et moi avons donc décidé de nous associer dès maintenant au sein du club, pour que je puisse faire travailler mes chevaux et œuvrer avec elle en même temps. 



“J’ai passé d’excellentes années à poney et cela m’a vraiment aidée à intégrer le Pôle France”

Quelles études avez-vous suivies pour en arriver si vite au niveau professionnel? 

Je suis restée quatre ans à l’ENE, à Saumur. J’y suis arrivée relativement tôt, à dix-sept ans. Pour intégrer le Pôle, il faut avoir un cheval capable d’évoluer au niveau des épreuves sélectives pour intégrer l’équipe de France Juniors. Une fois là-bas, en plus de ma jument Vue Duciel, on m’a confié Orage de Longuenée*IFCE (SF, Quatoubet du Rouet x Le Pontet), qui a été un vrai maître d’école pour moi. Avec lui, j’ai pu participer aux championnats d’Europe de Montelibretti en 2016 dès ma première année en Junior(le couple avait fini sixième et contribué à la médaille d’argent de l’équipe de France, ndlr). Je suis passée assez tard à cheval car j’ai monté à poney jusqu’à dix-sept ans. Le fait qu’on me confie Orage a vraiment activé ma transition. Mes années à Saumur m’ont aussi permis d’aborder le monde du cheval de manière plus mature: j’ai reçu une véritable éducation du cheval, qui diffère beaucoup de ce que je vivais à poney. On m’a appris à gérer leur vie, leur bien-être et leur entraînement de manière à ce que je devienne autonome. J’ai aussi beaucoup travaillé sportivement à pied. À Saumur, nous étions encadré par une diététicienne, une psychologue, un préparateur mental, etc. Nous sommes formés dans un cadre idyllique qui contribue beaucoup à nous faire progresser. Ainsi, nos chevaux et nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmesAvoir accès aux chevaux de l’IFCE est vraiment une chance, car il ont été formés par les écuyers du Cadre noir. Outre Orage, j’ai notamment pu monter Saga du Manaou*IFCE (AA, For Ever IV x Perdalian), avec laquelle j’ai disputé les championnats d’Europe Jeunes Cavaliers Longines de Fontainebleau (organisés par GRANDPRIX Events, ndlr), et Vidoc de Loume*IFCE (AA, Jarnac x Iago C), qui m’ont beaucoup aidée dans ma transition à cheval. 

Que retenez-vous de vos années à poneys? 

Je peux indubitablement dire que j’ai intégré le Pôle grâce à mes résultats à poney! Avec Vue Duciel, je n’avais concouru qu’en Amateur et elle était encore assez jeune, donc nous n’avions pas des résultats extraordinaires à faire valoir. Contrairement à mes camarades qui avaient arrêté le poney à seize ans et s’étaient déjà mis à cheval avant même de laisser leurs poneys derrière eux, j’ai voulu continuer aussi longtemps que possible avec mon poney de cœur, Penvins de Dives (PFS, Galienny d’Haryns x Nudeno du Hardrais). Comme il s’était blessé l’année de mes seize ans, après laquelle je ne pouvais concourir en CCIP, j’ai voulu vivre une saison de plus avec lui pour en profiter pleinement. Nous avons d’ailleurs été couronnés champions de France en As Poney Élite Grand Prix, donc je n’ai pas regretté mon choix. L’année précédente, après que Penvins s’était blessé pendant l’hiver, Emmanuel Quittet (sélectionneur de l’équipe de France Poneyde complet, ndlr) m’avait aidée à trouver Qarisma Duboisdelanoue (PFS, Fred des Rioles x Daso), ce qui m’avait permis de finir ma saison. Nous avons été si performantes sur la Tournée des As, où nous étions toujours classées, que nous avons été sélectionnées pour les Européens à Millstreet. Et nous avions remporté la médaille d’or par équipesAvec Penvins et Qarisma, j’ai passé d’excellentes années à poney. 

Avez-vous senti une différence entre le monde du poney et celui du cheval? 

En CCI, à poney comme à cheval, il y a une vraie ambiance d’équipe. Nous sommes plus que de simples concurrents. Pour le reste, maintenant que je suis professionnelle et que j’ai pu évoluer au sein de ces deux mondes, je trouve davantage mon compte chez les chevaux que chez les poneys, car l’ambiance est mature et plus détendue. À poney, je ressentais plus de rivalité pour intégrer l’équipe de France. Les jeunes observent les nouveaux, se demandent qui va réussir, imaginent qui va prendre les places de tel ou tel autre aux championnats d’Europe… (rires) Aujourd’hui, c’est plus sympa car nous nous prenons moins la tête!