“Lorsqu’une opportunité se présente, il faut la saisir à deux mains”, David O’Connor

À onze ans seulement, David O’Connor avait traversé l’Amérique du Nord à cheval d’est en ouest. Dès lors, il n’est étonnant que le cavalier américain ait triomphé à l’époque des concours complets de long format. Son épouse Karen et lui ont longtemps incarné le couple star de la discipline aux États-Unis, contribuant même ensemble à décrocher deux médailles olympiques – parmi les trois qu’il a gagnées – avec l’équipe américaine. Aujourd’hui retraité du grand sport et après une seconde carrière menée dans l’administration sportive, il emploie désormais sa précieuse expérience au profit de la formation.



Sacré champion olympique à Sydney en l’an 2000, David O’Connor s’est retiré du haut niveau en 2004, avant d’officier en tant que président de la fédération équestre des États-Unis durant les huit années suivantes. Désormais, le complétiste américain occupe la majeure partie de son temps à former des jeunes chevaux, entraîner des cavaliers et construire des parcours. Une progression qu’il conçoit comme la suite logique de son évolution. “Je suis dans le milieu depuis quarante-cinq ans. Au fur et à mesure que le temps passe, les objectifs changent. Désormais, c’est en tant qu’entraîneur que je m’épanouie”, affirme l’homme de cheval de cinquante-neuf ans, qui préside le comité technique de concours complet de la Fédération équestre internationale (FEI) depuis novembre 2017, après avoir déjà été membre du bureau de 2008 à 2011. 

La passion des chevaux n’est pas une affaire si ancienne dans la famille O’Connor. “Élevée dans la banlieue de Londres, ma mère montait à cheval de temps à autre, mais elle ne s’est vraiment mise à l’équitation que lorsqu’elle est arrivée aux États-Unis. Mon père, qui travaillait dans la marine, n’avait aucune affinité particulière avec les chevaux. Mais mon frère Brian et moi fréquentions le poney-club du coin lorsque nous étions enfants et c’est ainsi que tout a commencé”, explique-t-il. Sa mère, Sally O’Connor, est devenue cavalière de dressage, juge et auteure, tandis que Brian est le commentateur de sports équestres à la voix la plus reconnaissable des États-Unis. David est quant à lui devenu l’un des cavaliers de concours complet les plus performants de la planète, très admiré pour les couples durables et fructueux qu’il a construits avec une brillante série de chevaux.

Enfant, David O’Connor n’était guère animé de très grandes ambitions. “Comme nous n’étions pas riches, je n’ai jamais pensé que les chevaux feraient partie de ma vie”, explique-t-il. Le destin est intervenu en sa faveur lorsqu’il avait dix-sept ans. Repéré par le légendaire cavalier olympique et entraîneur Jack Le Goff, Normand expatrié aux États-Unis de 1968 à 1984, il participe à des séances de perfectionnement organisées par la Fédération américaine dans le Massachusetts et est invité à y rester. “Ce fut une superbe opportunité, une porte qui s’est ouverte et que je me suis empressé de franchir! J’y suis resté quatre ans et demi et je n’ai aucune idée d’où la vie m’aurait mené si je n’avais pas eu cette chance”, assure-t-il.

Parmi les héros de son adolescence, David O’Connor cite volontiers Jimmy Wofford, Mike Plumb et Bruce Davidson “qui dominait le circuit international à l’époque”. David a toujours conservé un lien solide avec Jimmy Wofford, qu’il qualifie de mentor et grand ami. Tout comme la sienne, sa carrière a presque entièrement embrassé l’ère du concours complet de long format, très différent de ce à quoi sont aujourd’hui confrontés chevaux et cavaliers. L’ancien format, déjà étendu sur trois jours, débutait par l’épreuve de dressage, suivie des routiers, du steeplechase et du cross qui composaient le test de fond, puis d’un parcours de saut d’obstacles. “J’ai gagné le dernier long format de l’histoire des Jeux olympiques, à Sydney en 2000, ainsi que des championnats du monde, à Jerez de la Frontera en 2002. J’ai donc vécu le passage au sport moderne”, souligne-t-il. “Il existe de réelles différences entre les parcours de cross de l’époque et ceux d’aujourd’hui. L’effort à fournir y est plus intense, ce qui fait que les chevaux peuvent s’essouffler rapidement si les cavaliers gèrent mal leur vitesse. Avant, les chevaux étaient plus fins et près du sang. Aujourd’hui, il s’agit davantage de pouvoir tourner facilement, avec précision, et d’être capable de sauter des obstacles étroits. La maniabilité est plus importante que les capacités athlétiques, lesquelles ont longtemps primé. Il y a aussi une grande différence entre le fait de s’élancer sur un parcours de saut d’obstacles après ou avant (comme ce peut être le cas dans les actuels formats courts, ndlr) le cross”, ajoute-t-il. 

Depuis novembre 2017, l’Américain préside le comité technique de concours complet de la Fédération équestre internationale.

© Richard Juilliart/FEI



Giltedge et Custom Made, de vraies stars

Avec Giltedge, David O’Connor fut sacré champion du monde par équipes en 2002 à Jerez de la Frontera.

© Scoopdyga

Au cours de sa carrière, David O’Connor a pu bénéficier de montures d’exception, les plus connues étant certainement ses partenaires olympiques Giltedge et Custom Made. En selle sur Giltedge, l’Américain s’est classé cinquième des Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996, et a également contribué à la médaille de bronze de l’équipe américaine lors des Jeux de Sydney, en 2000, année lors de laquelle il a aussi décroché l’or individuel, lors d’une épreuve distincte, associé à Custom Made. Quant à la capacité de ces deux chevaux singuliers, d’origine irlandaise, à relever les défis du complet moderne, leur cavalier est sans appel. “Giltedge aurait autant de succès aujourd’hui qu’à l’époque car il était extrêmement facile à monter et un excellent sauteur. Il aurait même eu une carrière encore meilleure aujourd’hui. Il aurait été totalement dans le coup! Custom Made serait toujours un grand cheval de CCI 5*-L. Il s’y plairait d’ailleurs tout autant qu’à l’époque puisque ses grandes victoires se sont jouées sur des terrains particulièrement galopants comme ceux de Badminton, Lexington ou des JO de Sydney, même s’il aurait peut-être été moins adapté aux JO ou au Mondiaux, où les cross de plus en plus courts et sinueux n’auraient pas joué en sa faveur. L’un des principaux atouts de ces deux chevaux, et de bien d’autres comme Biko et Prince Panache, c’est d’être restés solides et d’avoir joué le jeu pendant si longtemps. Nous avons tout à perdre à renoncer aux qualités transmises par la génétique de la race ISH, qui apporte de la robustesse et un physique profilé pour le sport.”

Ses deux plus précieux partenaires présentaient des personnalités très distinctes. “Custom Made était doté d’une fantastique amplitude, de beaucoup d’action et d’un galop incroyable. Il était infatigable, ce qui faisait de lui un athlète d’exception. Cependant, il était très sensible et pouvait faire preuve d’une intimidante force lorsqu’il s’énervait. Quant à Giltedge, je n’ai jamais eu un cheval aussi généreux que lui. Il ne me décevait jamais. Il avait cette petite étincelle qui se révélait lorsqu’il était en compétition et qui le conduisait à se battre pour son cavalier plus que n’importe quel autre cheval que j’ai croisé dans ma vie. C’est la raison pour laquelle il est devenu un élément aussi fiable de l’équipe américaine. Il parvenait toujours à se finir dans le top dix et faisait partie des équipiers sur lesquels on pouvait toujours compter.” 

Pour préparer ces deux cracks intemporels aux grands événements, le cavalier avait pour habitude de les installer dans une routine de travail “long et lent, à trois ou quatre mois de l’échéance, en augmentant l’intensité au fur et à mesure que la date approchait. Je pouvais parfois passer deux heures à cheval, au trot, au petit galop ou au pas dans les collines. Certains jeunes cavaliers aujourd’hui ne sont pas prêts à investir autant de temps”, souligne-t-il. Aujourd’hui encore, le cavalier se réjouit de la relation qui le liait à ses deux compagnons. “Au début de leur carrière, je pensais qu’ils contribuaient à la mienne, mais en réalité, c’est moi qui ai fait partie de la leur. J’ai seulement eu à faire ma part du travail et les laisser faire de même. Lorsqu’ils ont pris leur retraite, nous avons fait quelques démonstrations et ils sont devenus encore plus célèbres. Tous deux avaient beaucoup de fans. Les gens les adoraient. Peu de chevaux suscitent cela, d’autant que peu deviennent aussi célèbres aujourd’hui. Je pense que leur longévité y est pour beaucoup”, commente-t-il. Mort en 2019 à trente-quatre ans, Custom Made restera comme un parfait exemple en la matière.



Un périple familiale fondateur et des valeurs solidement ancrées

Lorsque David évoque le voyage familial qui l’a mené, avec sa mère et son frère, d’un bout à l’autre des États-Unis, il devient clair que la détermination coule dans les veines des O’Connor. L’homme de cheval se souvient du dîner au cours duquel sa mère avait annoncé le plan. “Elle s’est construit cette image romanesque des États-Unis par le prisme du Far-West, de John Wayne et tout ce folklore… Nous vivions dans le Maryland, sur la côte Est, et elle a émis l’idée que nous devrions monter jusqu’en Californie, sur la côte Ouest. Plus on lui disait que c’était impossible, plus elle semblait déterminée à le faire. Et ce jour-là, elle a pris une fantastique décision!”, raconte-t-il en riant. Le 13 mai 1973, le trio s’élance donc pour un voyage de quatre mille kilomètres et quatorze semaines. “J’avais onze ans, Brian en avait treize et nous n’étions que tous les trois. Nous avons fini par bifurquer vers l’Orégon, plutôt que la Californie, afin d’éviter le désert du Nevada. Nous n’avons pas non plus réellement poussé jusqu’à l’océan Pacifique car Brian et moi devions reprendre l’école à la fin du mois d’août”, se souvient-David. La monture de Brian a effectué le voyage en intégralité, tandis que David et Sally ont dû en changer en cours de route pour permettre aux deux première de se reposer avant d’être récupérées au retour. “Ma mère avait des connaissances dans toute la première moitié du pays. Nous nous arrêtions chez eux tous les dix jours environ et donnions à chaque fois quelques jours de repos à nos chevaux. En revanche, nous ne connaissions personne au-delà du fleuve Mississippi, alors nous frappions aux portes quand la nuit tombait, et expliquions notre démarche aux gens. Tous ceux que nous avons rencontrés à l’Est de la rivière nous répondaient: ‘Vous allez OÙ?!!’ Et ceux à l’Ouest: ‘Vous venez d’OÙ?!!’. Nous parcourions chaque jour cinquante à cinquante-cinq kilomètres et les journaux locaux ont commencé à suivre nos aventures. Ce fut un merveilleux voyage pour le garçon de onze ans que j’étais et cela m’a beaucoup appris sur le fait de passer du temps avec les chevaux, l’amour de la terre et sur la façon dont les gens gagnent leur vie. Cela m’a aussi donné la notion du temps, non pour le contrôler, mais pour apprécier le moment présent. Cela ne m’a jamais quitté. C’était il y a quarante-sept ans et j’y pense encore souvent”, dit-il avec nostalgie. 

David O’Connor défend volontiers la pratique d’une équitation sans embouchure, mais émet tout de même quelques réserves concernant son utilisation en compétition. “Nous débourrons tous nos jeunes chevaux avec un licol en corde. De même, lorsque nous partons pour une promenade calme, la plupart de nos chevaux n’ont pas de mors dans la bouche. Ils apprennent ainsi à avancer, s’arrêter, tourner et reculer. Ainsi, le jour où on leur met un mors, cela ne provoque pas d’inquiétude. En revanche, c’est nettement différent lorsqu’il s’agit de galoper huit à dix minutes à une vitesse de 570m par minute. On ne peut pas comparer l’équitation en carrière ou la promenade tranquille avec la nécessité pour le cheval de trouver des solutions face aux difficultés d’un cross. Ce sont deux choses très différentes. Ne serait-ce que pour des questions de sécurité, je ne m’élancerais jamais sur un parcours de cross de plusieurs kilomètres sans mors.” 

L’un des cavaliers que David O’Connor admet avoir tout particulièrement admiré lorsqu’il évoluait au plus haut niveau est sans surprise le Néo-Zélandais Mark Todd, qu’il décrit comme “un grand homme de cheval et un bon ami”. Il parle d’ailleurs de l’époque à laquelle sa femme et lui habitaient en Angleterre comme d’une période magique, durant laquelle le couple faisait partie d’un petit groupe de cavaliers où l’on trouvait aussi les non moins légendaire britannique Mary King et le néo-zélandais Blyth Tait, qu’ils retrouvaient très régulièrement en concours et qui sont devenus d’excellents amis. “Le fait de nous être souvent retrouvés confrontés les uns aux autres nous a tous poussés à devenir meilleurs. Il y avait alors quinze cavaliers au sommet du monde, qui vivaient très près les uns des autres. C’est une époque mémorable”, se rappelle-t-il. Pourquoi Karen et David ne sont-ils donc pas restés en Grande-Bretagne? “L’opportunité nous a été donnée de monter pour Mme. Mars, devenue l’un de nos plus précieux soutiens. Elle a acheté un domaine en Virginie et nous a demandé de revenir pour y établir un système favorable au haut niveau. Si cette opportunité ne s’était pas présentée, nous serions peut-être restés en Grande-Bretagne, qui sait!”, dit-il. 

“Il est essentiel de se fixer un objectif lointain et de travailler dur pour y parvenir”, affirme David O’Connor, invité à partager un peu de sa sagesse avec la jeune génération de cavaliers. “Il faut s’entourer des meilleures personnes possibles et apprendre à connaître son métier de A à Z. Comme l’écrivait Mark Twain (célèbre écrivain américain du XIXe siècle, ndlr), ‘il est très facile d’apprendre les ficelles du métier sans jamais maîtriser le métier en lui-même’. Il faut en saisir tous les aspects, ce qui inclut l’humain, le cheval, le sport, la compétitivité mais aussi la gestion. On ne gagne pas en étant seulement talentueux et méritant… Il faut être profondément animé par la victoire. L’une des choses que je n’ai de cesse de répéter à mes élèves est qu’il faut la saisir à deux mains une opportunité dès qu’elle se présente.”