“Nos chevaux sont très en avance par rapport à d’habitude”, Serge Cornut

Ce matin, la Fédération française d’équitation a ouvert à la presse les portes de son Pôle France Jeunes, à Saumur, où sont rassemblés une grande partie des cavaliers de concours complet concernés par les Jeux olympiques de Tokyo et, à plus long terme, par ceux de Paris. Dans le manège Patrick-le-Rolland, depuis hier et pour la deuxième semaine consécutive, des dizaines de chevaux viennent travailler sous le regard et les consignes de Serge Cornut. Infatigable entraîneur adjoint de l’équipe de France, le jeune septuagénaire, ancien cavalier olympique de dressage, continue à accompagner la progression des Bleus dans ce premier test, pour lequel les chevaux se montrent toujours mieux prédisposés.



Comment se déroule ce début d’année 2021 pour vous?

Tout se passe bien. Saumur n’est pas le point de départ de notre préparation olympique puisque nous avons réuni des cavaliers dès la mi-janvier au Lion-d’Angers. J’ai travaillé deux jours là-bas, deux jours ici la semaine passée et à nouveau deux jours cette semaine. Les couples évoluent également à l’obstacle avec Thierry Pomel (le sélectionneur national de l’équipe de France de saut d’obstacles officie également en tant qu’adjoint en complet, ndlr) et le cross avec Thierry Touzaint. Du coup, j’ai déjà vu au moins une fois tous les chevaux concernés par les Jeux olympiques de Tokyo et tout plein d’autres, qui leur cavalier destine au haut niveau.

Quelles impressions générales vous ont laissé ces chevaux? Les cavaliers ont-ils bien travaillé cet hiver?

Franchement, je les trouve très en avance par rapport à d’habitude, qu’il s’agisse de forme physique comme de niveau technique. Peut-être est-ce parce que les cavaliers ont passé plus de temps chez eux cet hiver que les années précédentes, crise sanitaire oblige. Et puis, à ce jour, nous nous projetons vers deux grandes échéances: les Jeux olympiques de Tokyo et les championnats d’Europe, même si la Fédération équestre internationale ne les a pas encore officiellement reprogrammés. Les Jeux, on le sait, ne concerneront que quatre couples (trois titulaires et un remplaçant, ndlr), mais les Européens nous permettront de mobiliser six autres paires (quatre pour l’équipe, plus deux engagées dans le concours individuel, ndlr), ce qui est finalement considérable. Je crois que cela booste la motivation des cavaliers, et explique que tous leurs chevaux soient déjà prêts. Même les plus anciens, comme Qing du Briot*IFCE (partenaire du lieutenant-colonel Thibaut Vallette, ndlr) et Quoriano*IFCE (partenaire d’Arnaud Boiteau, ndlr), sont en pleine forme. Ils ont dix-sept ans, mais ils sont frais comme des poulains. C’est super agréable de les faire travailler, et il faut saluer la gestion parfaite des deux cavaliers, soutenus par l’Institut français du cheval et de l’équitation.

La crise sanitaire, que le monde traverse depuis onze mois, impacte très fortement le calendrier de concours, internationaux notamment. Même si les organisateurs français se sont jusqu’à présent mobilisés avec succès et que les meilleurs chevaux tricolores ont tous pu disputer plusieurs épreuves en 2020, dans quelle mesure le relatif manque de compétition influe-t-il sur leur état de forme?

L’avenir proche nous le dira. Je crois que les chevaux plus âgés s’en sont trouvés préservés, ce qui n’est pas plus mal vu que les Jeux olympiques et la plupart des grandes épreuves annuelles n’ont pas pu avoir lieu. Les plus jeunes, qui n’étaient pas loin de franchir le cap du haut ou du très haut niveau, selon les cas, ont eu une année de plus pour s’aguerrir techniquement, si bien que nous nous retrouvons avec un cheptel important, ce qui est positif en vue des deux sélections à venir.

Serge Cornut suit ici du regard le travail de Karim Laghouag.

© Jessica Rodrigues/FFE



“Aujourd’hui, nous avons bien moins besoin de ‘fabriquer’ nos chevaux”

Vous entraînez des chevaux de complet depuis très longtemps. Cette discipline a considérablement évolué depuis vingt ans, surtout aux JO d’ailleurs, passant de l’ancien cross de format long, avec son steeple et ses routiers, aux cross plus courts d’aujourd’hui, et passant d’un sport où le cross était alors plus que prépondérant à un sport un peu trop dépendant du dressage et depuis peu à un format plus équilibré entre les trois tests, avec des épreuves indécises jusqu’au bout. Comment cela impacte-t-il la sélection des chevaux destinés au plus haut niveau?

Nous avons affaire à des chevaux qui sautent bien mieux qu’autrefois, car les parcours d’hippique, généralement programmés après les cross, sont désormais cotés à 1,30m. Ils sont moins horizontaux ou “faits en descendant” qu’à l’époque. Le dressage, certes un tout petit peu moins prépondérant qu’il y a quelques années, restent très important, et le sera toujours. Si l’on se retrouve distancé le premier jour, on ne plus espérer finir parmi les dix premiers d’une épreuve. Et il faut évidemment toujours des chevaux vaillants pour le cross. Ce sport porte bien son nom: ils doivent être complets, à la fois danseurs, marathoniens et sauteurs! Cela demande à ces athlètes d’être capables d’évoluer dans différentes configurations d’équilibre. Franchement, ils sont hors norme. On ne peut que s’en réjouir, et saluer le travail de sélection de nos cavaliers.

De quelle manière ces évolutions influent-elles votre façon de travailler? 

Tout a changé. Autrefois, nous devions “fabriquer” nos chevaux pour obtenir les mouvements attendus sur les rectangles de dressage. C’était vrai en complet, mais aussi en dressage pur. Je l’ai vécu personnellement à l’époque où je concourais (il a notamment pris part aux JO de Barcelone, en 1992, avec Olifant Charrière, ndlr), puisque je montais des chevaux de la Garde républicaine, qui n’étaient absolument pas faits pour cela. Aujourd’hui, nous avons bien moins besoin de les fabriquer, car ils trottent et galopent bien, avec souplesse et équilibre. De ce fait, je continue à me former chaque jour et avec chaque nouveau cheval. Je suis passionné par leur fonctionnement, alors je regarde tout ce qui se fait en équitation, quelle que soit la discipline. Je m’intéresse notamment aux détentes des grands cavaliers ou à celles encadrées par de grands entraîneurs, en France comme à l’étranger.

Ces chevaux vous surprennent-ils encore parfois?

Ah oui, sans aucun doute. Je suis actuellement quelques jeunes qui montrent une facilité que je n’avais encore jamais vue. Ils se mettent dans le bon moule, et tout va bien tout de suite. De plus, il faut dire que nous avons affaire à d’excellents cavaliers, qui aiment le dressage et y concentrent un maximum d’attention, ce qui n’était pas toujours le cas de leurs aînés. Ils cherchent à comprendre à tout moment ce qui se passe entre leurs jambes. Certains pourraient tout à fait concourir en dressage pur, comme en saut d’obstacles, d’ailleurs.

Même si les chevaux irlandais du stud-book ISH dominent toujours la discipline, les Selle Français et Anglo-Arabes sont présents en nombre au plus haut niveau et sont régulièrement médaillés en grands championnats. Croyez-vous que le champion olympique de Paris figure déjà parmi ceux que vous suivez actuellement?

Franchement, je l’espère. En tout cas, nous faisons tout pour briller cette année aux JO et aux championnats d’Europe, mais nous gardons toujours à l’esprit aussi l’objectif de Paris 2024. J’y crois, car nous avons de très bons jeunes et beaucoup de très, très bons cavaliers capables d’en tirer la quintessence.

© Jessica Rodrigues/FFE