Face la crise sanitaire, les artistes équestres n’ont guère le droit que de rêver

L’année 2021 sera-t-elle aussi blanche que 2020 pour les artistes équestres? C’est ce qui semble se profiler pour les membres de cette filière, qui doivent composer entre agendas vides, entraînement, soins de leurs chevaux et… pertes financières. Si l’espoir d’une reprise reste de mise, le doute plane aussi quant à l’avenir proche de toutes les formes de spectacle vivant.



La plupart des acteurs de ce petit monde s’accordent à le dire: le spectacle équestre va très mal. Entre les annulations qui tombent en cascade depuis mars 2020, liées à la crise sanitaire, et un avenir qui reste délibérément flou, les artistes équestres rongent leur frein et leurs finances tout en croisant les doigts pour une reprise rapide. Ils évoluent dans une situation d’autant plus délicate et complexe que la profession d’artiste équestre n’a pas de statut clair et unifié, ce qui complique les actions de dédommagement de l’État. “Les artistes professionnels dépendent de plusieurs régimes: certains sont intermittents du spectacle et fonctionnent au cachet, d’autres sont exploitants agricoles à leur compte, et relèvent donc de la Mutuelle Sociale Agricole, car ils élèvent et valorisent des chevaux à travers leurs spectacles, et d’autres encore sont entrepreneurs de spectacle. Ils rentrent dans plusieurs cases. Aujourd’hui, ce métier n’est pas vraiment reconnu et dépend encore des conventions collectives du cirque”, explique Manuel Solivellas, président du syndicat national des artistes équestres, installé professionnellement à Beaucaire, dans le Gard.



“Le spectacle équestre, c’est la grande silencieuse”

Le Cadre de Noir de Saumur s'est vu lui aussi contraint de repousser son ouverture au public.

© Scoopdyga

Pour le plus grand nombre, l’incertitude plane toujours, en attendant une reprise. Et même lorsque l’étau des restrictions sanitaires se desserra, la remise en selle des spectacles vivants, qui peine encore à se dessiner, dépendra d’autres paramètres. José Capdequi, organisateur de spectacles équestres et fondateur de l’association Cavals Sud, à Lunel dans l’Hérault, décrit bien cette situation de flou total. “Nous sommes obligés de préparer des projets car, comme me le dit mon épouse, si tout reprend d’un coup, nous devons être prêts. Pour autant, nous voyons sans mal que les élus sont craintifs. Que se passerait-il si l’un d’eux prenait la décision d’autoriser une représentation et que celle-ci donnait lieu à un foyer de contamination? C’est un risque qu’ils ne veulent pas prendre. Alors pour l’instant, la reprise n’est qu’un rêve.” 

Malgré la reprogrammation de certains événements, comme le salon Cheval Passion, vitrine internationale de premier ordre pour tous les artistes équestres, reporté à mai 2021 à Avignon, les menaces d’annulations planent toujours au-dessus des acteurs du monde du spectacle, telle une épée de Damoclès. Il y a quelques semaines, la reprise des activités en public du Cadre noir de Saumur, initialement prévue le 8 février 2021, a ainsi été repoussée de deux mois, au 10 avril, sans réelles garanties compte tenu de la situation sanitaire incertaine, entre les espoirs liés à la vaccination et les peurs occasionnées par les variants du virus de la Covid-19… Plusieurs acteurs du spectacle équestre ont essayé de joindre Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, pour faire le point sur la situation et tenter de trouver des solutions, mais ils disent n’avoir reçu aucune réponse. “Le spectacle équestre, c’est la grande silencieuse” se désole José Capdequi. “Beaucoup d’artistes se demandent s’ils vont pouvoir continuer dans les prochains mois car l’entretien des chevaux leur coûtent, nous le savons très bien. Ce sont des athlètes qu’il faut continuer à entraîner. La toute petite minorité d’artistes qui parviennent à participer à des tournages réussissent à s’en sortir. En revanche, ceux qui sont presque ou exclusivement tournés vers le spectacle et les représentations publiques ont des agendas vides…” résume Manuel Solivellas. 

Les vrais regards, les visages, les applaudissements… Tout cela manque beaucoup... Tout le monde continue à s’entraîner pour montrer qu’il existe, mais les gens vont-ils bien et y croient-ils encore?” C’est la question que se pose Guillaume Mauvais, de la compagnie de spectacle Comtois en Folie, établie près de Besançon, dans le Doubs. “Nous sommes complètement dans le vide. Nous volions assez agréablement, si l’on peut dire, même si notre métier est difficile et demande énormément de travail. Mais aujourd’hui, côté spectacle, nous sommes totalement à l’arrêt. Nous avons pris un coup dans l’aile”, résume-t-il. Artiste de renommée internationale, Jean-François Pignon avait développé un nouveau numéro qu’il a dû interrompre. “C’est un numéro intitulé Black & White, qui met en scène de jeunes chevaux. Nous rentrions de tournée quand les frontières se sont refermées, si bien que nous nous sommes retrouvés au point mort, ce qui est dommage pour les chevaux qui commençaient à se roder en piste.”



“Les chevaux ne sont pas des guitares qu’on range dans un placard”

Jean-François Pignon reste serein quant à la reprise de ses spectacles.

© Sportfot

Au-delà de l’arrêt total – ou presque – de leurs activités, se pose la question des chevaux, principaux acteurs du spectacle équestre. Habitués à sillonner les routes et fouler les pistes tout au long de l’année, ils se retrouvent contraints à un repos forcé qu’il faut savoir gérer, tout en continuant à les entretenir. “Les artistes ne peuvent pas ranger leurs chevaux au placard. Beaucoup exercent d’autres métiers à côté pour pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs chevaux. Ceux qui vendaient des chevaux ont pu continuer à gagner un peu d’argent grâce à cela, mais d’autres ont vraiment du mal et vendent leurs chevaux par nécessité”, déplore José Capdequi.

 L’espoir reste cependant de mise. Certains essaient de trouver de bons côtés à cette absence d’activité, à l’instar de Jean-François Pignon. “Nous avons la chance d’avoir accompli une tournée qui a bien fonctionné, ce qui nous permet de traverser plus sereinement cette période. J’ai pu me concentrer sur d’autres projets, comme des travaux qui attendaient chez moi depuis cinq ans et mon projet de documentaire ‘Quarante jours, quatre Criollos et le silence’. Nous avons maintenu le travail quotidien des chevaux, excepté durant le premier confinement où ils ont eu deux mois de vacances en troupeau. De fait, cet arrêt n’a pas été un problème pour eux.” Guillaume Mauvais confirme cette réalité. “Nous tournions beaucoup précédemment donc certains chevaux ont eu droit à du repos, ce qui n’était pas un mal. Nous avons continué à nous entraîner, car il le faut. De plus, nous avons la chance d’exercer une profession où voir évoluer nos chevaux en piste ou à l’entrainement demeure un vrai plaisir.”

 Quant à la reprise, même si celle-ci ne dessine qu’en pointillés, tous essaient de conserver un brin de sérénité et de positivité. “Si je peux me permettre de parler au nom de tout le monde, je dirai que nous serons tous en capacité de repartir car nous sommes des passionnés qui n’arrêtent jamais. De façon plus personnelle, ma compagnie sera prête”, promet Guillaume Mauvais, tout comme Jean-François Pignon, qui se dit “complètement serein quant à la reprise”. De même, José Capdequi, organisateur, espère de tout cœur une relance franche et rapide de tout ce pan de la filière équestre. “Avant l’argent, c’est le rêve que cherchent les artistes. Avec mon épouse, nous espérons pouvoir relancer nos spectacles, nos projets et rappeler les artistes que nous avions prévus l’an dernier. Nous espérons voir la machine se relancer, alors nous croisons les doigts.