“J’ai adoré être groom, mais je dois maintenant penser à moi”, Marlen Schannwell

Après dix années consacrées aux chevaux de Bertram Allen, Marlen Schannwell, fidèle groom du cavalier irlandais, a récemment opté pour un quotidien plus serein. Si elle travaille désormais pour l’équipementier Kentucky Horsewear, l’Allemande ne peut cependant se résigner à abandonner le prodige, révélé par Molly Malone V et Romanov, qu’elle continue de seconder sur son temps libre.



Vous connaissez Bertram Allen depuis plus de dix ans. Dans quel contexte l’avez-vous rencontré et comment avez-vous commencé à travailler avec lui?

Je me rappelle avoir vu Bertram pour la première fois lors d’un concours à Monaco. Il devait être âgé d’une quinzaine d’années et montait encore à poney. J’ai tout de suite décelé en lui un potentiel incroyable. Il faut dire qu’il gagnait toutes les épreuves! Quelque temps plus tard, peu avant Noël, j’ai été embauchée chez lui pour m’occuper des trois chevaux qu’il avait à l’époque, afin qu’il puisse rentrer en Irlande pour les fêtes. J’étais très contente d’arriver dans un endroit tranquille, avec seulement quelques chevaux. Finalement, cela n’est pas resté longtemps ainsi: les écuries se sont vite remplies… et je ne suis jamais partie! (rires)

Pourquoi êtes-vous restée si longtemps à ses côtés?

J’ai adoré travailler avec Bertram, car c’est un garçon vraiment gentil. Lui et moi nous faisons totalement confiance. Je ne l’ai jamais vu comme un patron. De fait, j’étais un peu sa nounou! (rires) Nous entretenions une relation vraiment familiale, nous décidions ensemble de tout. Il y a bien sûr eu des sujets sur lesquels nous n’étions pas forcément d’accord, mais nous nous sommes toujours entendus pour faire les choix en bonne intelligence.

Pourquoi avez-vous récemment changé de vie?

Malheureusement, j’ai commencé à avoir des problèmes de genoux et de dos qui devenaient de plus en plus handicapants, alors je me suis dit qu’il n’était pas juste ni pour Bertram ni pour ses chevaux que je continue à exercer ce métier de groom sans pouvoir le faire à 100%. C’est dans cette perspective que j’ai accepté un poste de commerciale pour la marque Kentucky Horsewear, en Allemagne. Je suis ravie de cette nouvelle activité, toujours liée au monde du cheval mais moins éprouvante physiquement.

Cependant, cela ne veut pas dire que j’ai fait une croix sur mon ancienne vie. Mes week-ends étant désormais libres, je ne peux m’empêcher d’aller aider Bertram aux écuries! Pour le reste, il peut compter sur une groom suédoise, Lovisa Munder, qui a pour l’instant rejoint son équipe, ainsi que sur Kate Duffy, sa groom “maison” depuis trois ans. Tout cela est très récent, et peu de gens sont encore au courant que je suis partie. C’était une décision difficile à prendre, et donc à annoncer!…

Quel a été votre parcours avant de rencontrer l’Irlandais?

À l’issue de ma scolarité, pendant trois ans, j’ai suivi en apprentissage une formation dédiée aux chevaux. De l’élevage à l’équitation, en passant par le travail administratif et agricole, j’ai appris plein de choses. C’était très complet! J’ai ensuite travaillé pendant un an avec des Quarter Horses à Herzoghof, dans une écurie d’équitation western. Ce fut une expérience sympathique, mais ce n’était pas vraiment mon truc. Ensuite, j’ai été engagée par le cavalier allemand Heinrich-Hermann Engemann, qui a longtemps entraîné l’équipe nationale d’Allemagne et chez qui je suis restée pendant environ huit ans, aux côtés de Karin Ernsting. Par la suite, je suis partie quelques années chez l’Italienne, Jonella Ligresti, une excellente amateure qui a concouru au plus haut niveau jusqu’en 2012 (elle avait notamment pris part aux Jeux équestres mondiaux de 2006, à Aix-la-Chapelle, en selle sur Quinta 27, Han, Quidam de Revel x Grannus, avec laquelle elle a aussi été sélectionnée en tant que remplaçante aux championnats d’Europe de 2009, à Windsor ndlr), et à qui Bertram a d’ailleurs acheté de nombreux chevaux. À l’issue de ces expériences, j’avais vraiment envie de rentrer en Allemagne, pour y construire ma vie. Mon arrivée chez Bertram est alors tombée à point nommé. À l’époque, il n’avait donc que trois chevaux, ce qui était parfait pour moi. Jusqu’au jour où, en revenant de week-end, j’ai eu la surprise de voir six nouveaux chevaux dans l’écurie! (rires) Les choses sérieuses commençaient… Aujourd’hui, Bertram a environ vingt-cinq chevaux en Allemagne, auxquels s’ajoutent environ une centaine de chevaux de l’élevage familial, situé en Irlande.

© Sportfot



“Mieux vaut ne pas compter ses heures, au risque de fondre en larmes!”

Comment se passait votre quotidien de groom?

À la maison, c’est plutôt simple. Chaque matin, quelqu’un se charge de nourrir les chevaux vers 7h. À 7h45, toute l’équipe se retrouve aux écuries. Chez Bertram, les chevaux vont beaucoup au pré, et on les sort avant même de faire les boxes et de nettoyer les écuries. Dans la journée, les chevaux sont montés, donc il faut les préparer et les soigner. Bien sûr, toute la dimension “concours” est également présente, donc il y a toujours des affaires à préparer, du travail administratif à faire. Bref, les activités sont variées!

Quels aspects du métier de groom aimiez-vous le plus? Lesquels appréciiez-vous le moins?

Ce que j’aimais surtout, c’est qu’on ne s’ennuie jamais. On entretient de vraies relations avec nos chevaux, dont on devient souvent très proches, même si certains nous énervent parfois (rires). Pour nous, l’équitation dépasse le simple loisir. Cela devient notre vie tout entière, et je trouve génial de pouvoir vivre de sa passion.

En revanche, mieux vaut ne pas compter ses heures, au risque de fondre en larmes! C’est aussi un travail particulièrement difficile physiquement: lorsque l’on part en concours, par exemple, il faut charger les camions, préparer les chevaux, puis tout décharger et installer les chevaux, le tout en ayant peu dormi et parfois beaucoup conduit. Quand on vieillit, tout cela devient assez difficile…

D’après vous, quelles sont les qualités d’un bon groom?

Je pense qu’il faut avant tout être réellement passionné et dévoué pour réussir à se lever le matin et rester motivé toute la journée. Il n’est pas rare de voir des gens devenir groom sans être dans la bonne dynamique. Il y a des personnes surtout là pour se montrer et profiter du côté festif des concours. En général, elles ne restent pas longtemps en poste! 

Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’univers du haut niveau? Y a-t-il des choses qui vous déplaisent?

Ce qui me plaît surtout, c’est le travail d’équipe. Les cavaliers savent que bien monter n’est pas suffisant. Ils sont conscients de l’importance d’un bon entourage. Personnellement, j’ai toujours bénéficié d’une vraie reconnaissance de leur part. Cela donne au sport une dimension vraiment familiale, qui est à mon avis très appréciable.
À l’inverse, il m’est insupportable de voir des cavaliers qui ne respectent pas leurs chevaux ou leur équipe. Je n’aime pas non plus l’idée que certains grooms ou employés seraient plus ou moins importants selon les cavaliers pour lesquels ils travaillent. Nous accomplissons tous les mêmes tâches quel que soit le niveau auquel évolue notre cavalier. 

Comme vous, beaucoup de grooms choisissent de changer de métier au bout d’un certain temps, tant ce travail demeure pénible. Comment s’est passée cette transition pour vous? 

Il est assez difficile de passer à autre chose, surtout quand on a longtemps travaillé pour le même cavalier. De plus, je n’avais jamais exercé d’autre métier, alors changer de travail représentait forcément un grand pas. Mais il le fallait! Ce n’est pas un job que j’aurais pu exercer jusqu’à l’âge de la retraite. Quand j’avais vingt-cinq ans, je me disais que j’arrêterais quand j’en aurai trente. Et là, à presque quarante, je savais qu’il me fallait vraiment passer à autre chose. Il faut se rendre à l’évidence: plus on vieillit, plus ce travail est éprouvant. Il ne faut pas compter ses heures, et on n’est jamais à la maison…

J’ai donc opté pour un quotidien plus normal, qui me permet de me consacrer à ma vie de famille. Dans le cadre de mon nouveau poste chez Kentucky, j’ai la chance de continuer à me déplacer dans différents points de vente. Je ne suis donc pas immobile dans un bureau, ce que je ne supporterais pas! (rires) Je suis très amie avec les gérants de la marque, dont je connais très bien les produits. Les ayant utilisés presque toute ma vie, je sais parfaitement comment les améliorer et conseiller nos clients. Je crois que ce nouvel emploi me convient parfaitement!



“Molly Malone V et Romanov gardent une place particulière dans mon cœur"

Quelles ont été vos plus belles réussites ? 

Évidemment, les grandes victoires sportives ont été de très beaux moments pour toute l’équipe. Cependant, je retiens surtout le fait d’avoir accompagné les chevaux dans leur développement, de les avoir vu s’améliorer. Dans toutes les écuries où j’ai travaillé, j’ai croisé des chevaux qui n’étaient pas très sympathiques au départ et dont j’ai petit à petit gagné la confiance. J’ai tissé des relations fortes avec certains. Par exemple, Molly (Malone V, AES, Kannan x Cavalier) avait un sale caractère au début. On ne pouvait pratiquement pas entrer dans son box sans se faire mordre ou taper! Et au fil du temps, nous sommes devenues les meilleures amies du monde. Je pouvais l’amener partout, elle me suivait comme un petit chien! Même chose pour Romanov (KWPN, Heartbreaker x Fedor), qui est devenu complètement accro à moi. Dès quelqu’un d’autre s’en occupait, il recommençait à faire l’idiot. Il fallait alors que je me manifeste, pour qu’il se dise: “Oh zut, il faut que je me tienne bien!” Encore aujourd’hui, ces deux-là sont contents de me voir, et je leur rends visite dès que je peux.

Avez-vous été confrontée à des moments particulièrement difficiles? 

Comme tout le monde, j’ai connu des périodes compliquées. À seize ans, je suis tombée d’un cheval de trois ans et me suis cassé le genou. Je n’ai pas pu monter pendant deux ans, ce qui a été un véritable drame pour moi qui voulais devenir cavalière professionnelle… J’ai alors compris que je ne deviendrais jamais la meilleure cavalière du monde. À défaut, je me suis dit que j’essaierais de devenir la meilleure groom! 

Certains chevaux vous ont-ils particulièrement marquée? 

Molly et Romanov gardent une place particulière dans mon cœur, mais j’aimais aussi beaucoup Hector van d’Abdijhoeve (BWP, Cabrio van de Heffinck x Utrillo van de Heffinck), que Bertram n’appréciait pas tant que ça. Il était très tendu et ne se comportait pas toujours très bien (il avait notamment infligé à l’Irlandais une élimination en première manche de l’épreuve par équipes des championnats d’Europe Longines de Göteborg, en 2017, ndlr). Il y a aussi Barnike (NRPS, Baldwin B x Animo), qui m’a impressionnée par son intelligence! 

Comment vivez-vous ce contexte sanitaire inédit, marqué par la pandémie de Covid-19 et l’épizootie de HVE-1? 

Fort heureusement, l’écurie de Bertram n’a pas été directement touchée par tout cela. Début 2020, lorsque le coronavirus a fait son apparition en Europe, nous étions encore à Wellington, en Floride. Heureusement, nous avons pu rentrer en Allemagne sans trop de difficultés. Depuis, aucun membre de l’équipe n’a attrapé le virus, sûrement parce que nous sommes restés très prudents. Pour la rhinopneumonie, de la même manière, nous avons mis l’accent sur la prévention en isolant les chevaux qui revenaient de concours potentiellement à risque, et tout s’est très bien passé. Bertram, qui aime beaucoup voyager, se limite beaucoup en ce moment, et nous faisons tous extrêmement attention. Cette situation est dramatique pour notre sport et tous les gens qui en vivent… Je parle des grooms et des cavaliers, mais aussi des commerçants, organisateurs et de toutes les personnes concernées par les concours. 

Bertram Allen a concouru à Wellington de fin janvier à mi-mars. Y êtes-vous allée avec lui? Comment les choses s’y sont-elles passées? 

Cette année, je n’y suis restée que deux mois. C’était assez fou, on aurait dit que le coronavirus n’existait pas. Sur le terrain de concours, les cavaliers avaient tendance à ramener du monde. En Floride, tout était ouvert, donc on pouvait faire la fête, aller voir des matchs de baskets, etc. Nous concernant, nous sommes restés très prudents. Du point de vue des résultats, tout s’est vraiment bien passé. Bertram avait un jeune cheval, Pacino Amiro (ISH, Pacino x NC Amiro), dont les résultats ont été très satisfaisants. Par ailleurs, lui comme moi apprécions beaucoup le système américain, où les concours sont plus organisés qu’en Europe. Chacun bénéficie d’un obstacle précis à la détente, ce qui permet de s’échauffer dans le calme, sans que cavaliers et chevaux n’aient trop à patienter.