Rahotep de Toscane, la gloire inattendue

En voyant Rahotep de Toscane pour la première fois, Philippe Rozier n’aurait jamais pu imaginer que cet étalon “petit” et “maigrichon” l’emmènerait jusqu’aux Jeux olympiques de Rio de Janeiro, et encore moins d’en revenir couronné d’or ! Le laissant mûrir à son rythme, le Francilien a su percevoir le grand seigneur qui dormait en RahotepMis en retraite dimanche dernierRahotep laisse une belle histoire derrière lui. 



La fin de carrière du très charismatique Rahotep de Toscane (SF, Quidam de Revel x Laudanum) aurait bien pu tourner au drame… À son retour de la tournée espagnole de Valencia, fin février, l’étalon et son fidèle partenaire de Philippe Rozier a été gravement atteint par le virus de la rhinopneumonieRahotep s’est battu une fois de plus – par sur un parcours, mais contre la maladie – et il a gagné, un fois encore. Il aura dix-sept ans l’année prochaine donc nous avons décidé de le mettre à la retraite en bonne forme et de ne pas tenter le diable”, confie Philippe Rozier. Pour son cavalier comme pour son propriétaire, Christian Baillet, cette énième victoire sonnait, de toute évidence, le glas pour sa carrière sportive. Franchement, j’ai cru qu’il allait y passer La priorité, c’était que mon cheval soit en bonne santé, le reste n’avait pas d’importance. 

Expressif, attachant, proche de l’homme, le gris a toujours montré, au-delà de ses aptitudes sportives remarquables, une personnalité singulière qui a su conquérir n’importe qui. Alors, quand celui-ci est tombé malade, tout le monde s’est mobilisé pour le tirer d’affaire. Désormais hors de dangerRahotep est parti profiter des prés normands pour de longues vacances amplement méritées, avant de se vouer à la reproduction dans quelques mois, l’étalon étant encore “trop fragile”. 

Dans le Grand Prix du CSI 5* de Knokke, en Belgique, Philippe Rozier et Rahotep de Toscane ont signé un double sans-faute qui leur a valu la médaille d'argent.

© Scoopdyga/Pierre Costabadie



“Quand je l’ai vu en vrai, j’ai été déçu”

La première manche individuelle aux Jeux de Rio, en 2016, restera le parcours le plus mémorable aux yeux du champion olympique.

© Scoopdyga

Croiser un cheval comme Rahotep au moins une fois dans sa vie, c’est déjà une chance énorme”, reconnaît Philippe Rozier. Reconnaissant, le cavalier français reste conscient que sa carrière aurait pu prendre un tout autre tournant en 2010, lors de sa rencontre avec cet étalon d’exception. 

À l’époque, Philippe Rozier disputait des Grands Prix avec le propre frère de Rahotep, Jadis de Toscane. “Je savais que Rahotep existait, mais je ne le cherchais pas”, dit-il. Puis le destin se manifeste et un ami en Belgique lui parle de ce fameux frèreHuit jours plus tard, Philippe Rozier se rend au “plat pays” pour essayer Balou’s Erbe (Balou du Rouet x Sandro), avec qui il évoluera pendant quelques années, et convainc Christian Baillet de faire un détour pour jeter un coup d’œil à ce fameux Rahotep, alors âgé de cinq ans. 

“Quand je l’ai vu en vrai, j’ai été déçu. Il était tout petit et tout maigrichon!”, rigole Philippe. Après un bref enchaînement dobstacles effectué par un autre cavalier, le verdict tombe: “Je n’aime pas du tout.” Mais par respect pour le cavalier, venu lui présenter le cheval, ainsi que le propriétaire, Philippe Rozier se décide d’essayer l’étalon, qui semblait “chaud” et “énerv锓Je suis monté dessus et l’ai lancé sur 1,10m puis 1,20m, et il s’en fichait complètement. Il regardait à droiteà gauche, et n’était pas du tout concentré. Franchement, je ne l’aimais pas plus que ça.” 

Finalement, les barres montent jusqu’à 1,40m et la magie opère. “Le turbo s’est mis en route et j’avais l’impression d’être sur un autre cheval. Je m’en souviendrai toute ma vie! Je suis passé à côté de Mr Baillet et je lui ai dit: il faut l’acheter tout de suite, sinonils vont changer d’avis!” s’amuse-t-il. Cavalier et propriétaire regagnent aussitôt la France avec les deux chevaux à l’arrière du camion, bien que leurs espoirs reposent essentiellement sur Balou’s Erbe. 



L’inestimable souvenir de Rio

Mais les performances de Balou’s Erbe stagnent. Et pour cause, “il n’avait pas le mental”, analyse Philippe Rozier. “Balou a des moyens hors normes, mais la tête n’a pas suivi. C’est un cheval très susceptible, très sensible, et il n’a pas pu aller au bout parce que c’était trop pour lui. Tout le contraire de Rahotep qui, lui, “a tout fait avec son mental depuis le début.” 

Philippe Rozier prend la décision de laisser le temps à Rahotepqui était “très tardif dans son physique”, de mûrir jusqu’à ses dix ans. Entre-temps, l’étalon s’illustre lors du championnat de France des sept ans, à Fontainebleau, sous la selle d’Éric Navet, Philippe Rozier participant à un autre concours à Rio de Janeiro à ce moment-làPuis, à neuf ans, sur la piste de Chantilly, le cheval en étonne beaucoup, dont Christian Baillet. Lui qui charriait le gris sur son manque de vitesse, ce dernier remporte l’épreuve d’ouverture à 1,40mPhilippe Rozier s’en amuse et relève le défi: J’ai appuyé sur le champignon pour voir ce que ça ferait, nous avons gagné l’épreuve.” 

En commençant les Grands Prix, le guerrier se révèle petit à petit au mondeNous sentions que la machine s’était mise en route, autant lui que moi.” 2016 arrive et le couple se classe deuxième au CSI 5* de Knokke, en Belgique, et livre une bonne prestation dans la Coupe des nations d’Aix-la-Chapelle (4+0)“Il avait super bien sauté et je n’avais pas participé à une Coupe des nations depuis dix ans! Le cheval était en pleine montée de puissance”, raconte Philippe Rozier, encore subjugué par les performances de Rahotep. Mais c’est bien le premier jour de compétition aux Jeux olympiques de Rio, où le couple signe un sans-faute mémorable, qui reste l’un desouvenirs les plus fous du cavalier“Mon cheval volait! Il était remonté à 200 %. En sortant de piste, j’ai croisé Philippe Guerdat et je lui ai dit: ça va être comme ça pendant trois jours. Je pense que je ne l’ai jamais senti aussi bien qu’à ce moment-là, tant au niveau mental que physique.” Le couple avait terminé sa semaine par décrocher une superbe médaille d’or par équipes.



La relève assurée

Même si le départ en retraite de Rahotep laisse déjà un grand vide pour Philippe Rozier, ce dernier ne se retrouve pas démuni. À son retour des JOle champion olympique par équipes avait acheté Diego de Toscane, un frère trois-quarts de Rahotep, qui vient tout juste d’avoir huit ans. C’est la copie de Rahotep! On dirait des clônesrapporte le multimédaillé. Il commencera à le monter cette année, après un an et demi passé dans les écuries de Frédéric Busquet. Le Coultre de Muze (BWP, Presley Boy x Vigo d’Arsouilles), avec qui il évolue jusqu’en CSI 4*, présente également un atout majeur pour l’avenir: “Je pense qu’il est mon futur grand cheval pour finir ma carrière.” 

Philippe Rozier a d’ailleurs évoqué l’arrivée des deux premiers poulains de Rahotep; ils devraient rejoindre les écuries dans les jours à venir.