Serge Morin, parti beaucoup trop tôt

Ce mercredi 16 juin, le cœur de Serge Morin s’est arrêté, quelques jours après avoir été victime d’une chute de cheval. Méconnu du grand public, c’est cependant une figure du monde équestre, ayant connu ses heures de gloire au début des années 1990, qui disparaît à l’âge de soixante-quatorze ans.



Un homme de cheval avant tout

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Serge Morin et Quakers de Verzy

© Chrystel Bisson

Pour ceux qui le connaissaient, c’était « le Grand Serge », avec sa silhouette si caractéristique qu’on reconnaissait de loin, notamment au Grand Parquet de Fontainebleau, où il ne manquait pas une finale des jeunes chevaux. Ce grand escogriffe, qui avoisinait 1,95 m, avait une équitation quelque peu atypique, mais diablement efficace, puisqu’elle lui avait permis d’obtenir le titre dans le Critérium Pro 1 en 1993, puis la huitième place du championnat de France Elite en 1995, avec son gris Quakers de Verzy (Galvion, PS), cheval qui a obtenu un remarquable indice de 170.
 La semaine dernière, alors qu’il allait monter quelques chevaux chez son fils Vincent, à La Forêt-Sainte-Croix (91), non loin d’Etampes, il a été victime d’une chute qu’on pourrait qualifier de bête. Au montoir, sa selle a tourné et il est tombé sur la tête. Hospitalisé quelques jours, il pensait (ainsi que les médecins) être sorti d’affaire, mais son cœur s’est arrêté, sûrement à cause d’un caillot non résorbé, ce mercredi 16 juin au petit matin. 

C’est Laurent Macaire, un de ses plus proches amis, qui a annoncé la nouvelle sur Facebook. Pour GRANDPRIX, il nous raconte l’homme avec lequel il a passé tant de moments en concours ou à aller essayer des chevaux. Serge avait débuté chez Daniel Constant, avec Bertrand Poche, qui s’est ensuite orienté davantage vers les Pur-sang, et moi. C’était un vrai passionné. Il avait un physique qui n’était pas spécialement adapté à l’équitation, avec sa très grande taille. En le voyant à cheval, on pouvait avoir l’impression que ses interventions étaient très fortes, avec de grands gestes, mais il était très fin. Il était assez fragile physiquement et s’était plusieurs fois fracturé les jambes. Quand cela lui arrivait, j’allais lui donner un coup de main en montant ses chevaux. Je m’apercevais alors que toutes ses montures étaient d’une finesse rare et très bien dressées. Par exemple, ayant monté Quakers de Verzy quand il devait avoir six ans, je ne sais pas comment Serge a fait pour gagner le Critérium et accomplir cette carrière avec lui. Il n’y avait que lui pour avoir réussi à tirer la quintessence de ce cheval qui n’était pas évident et dont l’équilibre était loin d’être remarquable. Il avait trouvé le truc avec Quakers, ce qui fait partie des mystères que Serge emmène avec lui. Il savait remarquablement bien se servir de son grand corps pour rééquilibrer les chevaux. Serge était un homme de cheval avant tout et l’un des plus grands que j’aie connus dans ma vie. Il était très gentil avec ses chevaux. C’était un introverti qui était adoré de tout le monde. Avec lui, il n’y a jamais eu une affaire véreuse concernant des ventes de chevaux. C’était un mec d’une droiture exceptionnelle. D’ailleurs, ma meilleure jument, Tête Brûlée (SF, Fury de la Cense), c’est lui qui me l’avait trouvée et formée à quatre ans, en bouclant treize sans-faute sur treize parcours. Serge était également fidèle en amitié. En cas de coups durs, il était là, comme il y a vingt-cinq ans, quand j’ai perdu mon fils Maxime, victime d’un accident de la route devant le Grand Parquet”, explique le cavalier installé à Villepreux, dans les Yvelines, avec son fils Yann. 



Découvreur de chevaux et redoutable négociateur

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Serge Morin lors du Derby de Vauptain

© DR

Serge Morin était un découvreur de chevaux, écumant la Normandie ou la Vendée à la recherche de la perle rare. Redoutable négociateur, il savait dénicher des pépites pour une somme modique. Laurent Macaire s’amuse encore des longues heures passées à parlementer avec des éleveurs pour faire baisser les prix. Son créneau, c’était fabriquer de bons chevaux et les vendre. Il y en a beaucoup d’excellents passés par chez lui, comme Cithare (ISO 146, SF, Tout Brûle), Daphné de Riou (SF, Uriel), bonne gagnante en CSI, Belle de Thurin, vendue à la finale des six ans à l’Italien Graziano Mancinelli (médaillé d’or individuel aux JO de Munich 1972), Hardi du Madon (ISO 163, SF, Universel du Madon), excellent avec Hubert Parot et un des recordmen des gains à l’époque où ils remportaient toutes les épreuves intermédiaires dans les CSI, Val des Parts (ISO 156, SF, Odin de la Cense), Iris du Bourg (ISO 155, SF, Si Tu Viens), et bien sûr Quakers, le seul qu’il ait gardé. Il a toujours fabriqué des chevaux et disputé les finales de Fontainebleau. Serge allait en Normandie à l’aventure chez les éleveurs pour chercher des chevaux. On se marrait parce qu’on disait que Serge était le seul à pouvoir voir au-dessus des haies pour repérer les bons. Une de ses forces était qu’il savait si un poulain allait sauter ou pas rien qu’en l’observant au pré. Il avait un don. Les éleveurs avec lesquels il a travaillé n’étaient pas toujours très contents des discussions d’achat, car ça n’en finissait pas. Je l’ai vu devenir fou pour ne pas avoir réussi à acheter un cheval à 300 francs (à peine 50 euros, ndlr) près. Il avait ce côté cocasse. Ses parents lui avaient appris qu’un sou est un sou et il avait été élevé dans une culture de la radinerie. Quakers, il l’a acheté pour une bouchée de pain à un moniteur dans un club. Et pour l’anecdote, lorsqu’il l’a essayé, il a subi un panache dans le manège sur un croisillon. Et on voit où il l’a emmené”, poursuit Laurent Macaire.

Il est intarissable d’anecdotes concernant Serge Morin, qu’il adorait taquiner. Un jour, il s’était arrangé avec un médecin, client du cavalier, pour faire croire au Grand Serge qu’au-delà de soixante-cinq ans, il fallait procéder à un examen de la prostate pour pouvoir obtenir une licence fédérale de compétiteur. La nuit, avec des copains, il allait parfois mettre en route le vieux tracteur de Serge pour le faire sortir en pyjama. Laurent se rappelle de nombreux autres moments de rigolade, passés à se raconter les anecdotes du monde du cheval ou à philosopher autour d’un bon repas. À une époque où les concours hippiques étaient une vraie fête populaire, avec d’immenses tablées où le repas du soir, parfois bien arrosé, pouvait durer jusqu’à une heure avancée de la nuit. 

Serge, le discret à la veste rouge, aurait peut-être pu vivre une autre carrière, voire porter la veste bleue de l’équipe nationale, mais il n’était pas spécialement du genre à se mettre en avant. Il aurait certainement pu être sélectionné en Coupes des nations annexes, mais il ne savait pas se vendre et il n’aurait jamais réclamé une sélection. L’image qu’il donnait, avec son physique particulier et son équitation atypique, le dépréciait, alors qu’il était très bon. Il l’a prouvé en ayant des résultats avec des chevaux qu’il achetait toujours très peu cher. Son record, ça devait être l’équivalent de 8 à 10.000 euros, maximum, mais il les payait souvent plus autour de 15.000 francs (2000 à 2500 euros, ndlr). Ce n’était pas le cavalier le plus connu du grand public, mais il faisait partie des dinosaures. Il fallait des mecs comme Serge pour trouver des chevaux, les fabriquer et les montrer avant qu’ils aillent chez les grands cavaliers. Il se considérait comme un petit à côté des grands. Mais il fait partie de ceux qu’on voit tout le temps en concours hippique et qu’on respecte parce qu’ils ne sont pas là par erreur. Serge a quand même fait la couverture de L’Eperon quand il avait gagné le Criterium”, argue Laurent Macaire.



Apprécié de tous

C’est donc un accident un peu stupide qui a emporté le Grand Serge. Profondément attristé par la disparition de son ami, Laurent Macaire pense aussi que c’était peut-être la plus belle mort qui pouvait survenir. “Il avait très peur de la maladie. Finalement, c’est peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux, puisqu’en quelque sorte, il est mort à cheval. C’était sa vie, il n’a vécu que pour cela. Serge était un dur qui a connu beaucoup d’épreuves douloureuses dans sa vie et pour qui les chevaux étaient un refuge. C’était un taiseux, très réservé. Tout seul sur sa carrière, en train de faire travailler un cheval, c’était ainsi qu’il s’exprimait le mieux. Tout le monde l’aimait, il suffit de voir le nombre de commentaires à l’annonce de sa mort sur les réseaux sociaux pour se rendre compte à quel point il était apprécié par ceux qui l’ont connu.”

En septembre, le Grand Serge n’assistera pas aux finales nationales des Jeunes Chevaux de Fontainebleau, mais son ombre planera sur le Grand Parquet, où l’on espère qu’un hommage pourra lui être rendu. GRANDPRIX adresse ses plus sincères condoléances à ses enfants, Carole et Vincent, ainsi qu’à sa famille et ses proches.