Julia Krajewski écrit l’histoire à Tokyo, où les chevaux français triomphent en maîtres

Julia Krajewski est devenue la première femme à décrocher le titre de championne olympique de concours complet, cet après-midi à Tokyo. L’Allemande, qui avait mangé son pain noir en 2016 et 2017, a devancé le Britannique Tom McEwen et l’Australien Andrew Hoy, tandis que Nicolas Touzaint et Christopher Six ont fini six et septième. La seconde manche de saut d’obstacles, support de la finale individuelle, a consacré l’excellence des chevaux français dans cette discipline, avec pas moins de cinq Selle Français et un Anglo-Arabe dans le top sept, ce qui est tout simplement inouï.



Deodoro, 8 août 2016. Lancée à toute vitesse, trop vite peut-être, dans son premier cross olympique, Julia Krajewski essuie trois dérobades de Samouraï du Thot, valeureux hongre qu’elle avait pourtant classé jusqu’en CCI 5*-L, et se voit éliminée des Jeux de Rio de Janeiro. Même si l’Allemagne arrache l’argent par équipes, la brillante cavalière, alors âgée de vingt-sept ans, vit un dur apprentissage olympique. Hélas, elle n’est pas au bout de ses peines. L’année suivante, elle boucle sans encombre les championnats d’Europe Longines de Strzegom, toujours avec son Selle Français, terminant dix-huitième et contribuant pleinement à la médaille d’argent de l’Allemagne. Quelque semaines plus tard, coup de théâtre: la cavalière officialise elle-même le contrôle positif de Samouraï au firocoxib, une substance aux vertus analgésiques et anti-inflammatoires présente dans des médicaments pour équidés et canidés. La Mannschaft doit rendre sa médaille. Effondrée, foudroyée d’incompréhension, Julia, femme de cheval à l’équitation classique et instructrice hors pair qui entraîne les juniors allemands pour le compte de sa Fédération, peine à se remettre de ce coup du sort et songe même à raccrocher.

On la retrouve pourtant en équipe nationale dès l’année suivante aux Jeux équestres mondiaux de Tryon, au mérite de sa victoire dans le très couru CCIO 4*-S d’Aix-la-Chapelle avec un crack nommé Chipmunk FRH. Peut-être trop jeune et inexpérimenté pour un tel défi, le couple concède un refus au cross, et doit se contenter de la trente-neuvième place, tandis que l’Allemagne, privée de Michael Jung, son génie, ne finit “que” cinquième par équipes. Quelques mois plus tard, le couple est séparé. Michael Jung fait racheter des parts de Chipmunk par Fischer, son principal sponsor, et Julia poursuit sa route avec Samouraï, qui caracole de classements en victoires, et Amande de B’Neville, une jument SF très sensible avec laquelle elle prend tout son temps.

Tokyo, 2 août 2021. Julia et Amande arrachent l’or olympique, le Graal, au terme d’un concours parfaitement maîtrisé de bout en bout, à l’image de leur première victoire, conquise début mai lors du CCI 4*-L de Saumur. Sa belle équitation, le couple l’a mise en œuvre dès le test de dressage, obtenant une moyenne proche des 75%, synonyme de 25,2 points de pénalité. Quatrième au provisoire au terme de ce premier test, samedi matin, il ne concède qu’une seconde de temps dépassé lors d’un cross presque sans histoire, disputé dans la nuit de samedi à dimanche, et se hisse à la deuxième place provisoire. Aujourd’hui, après la seconde vétérinaire, il restait encore à sauter deux manches de saut d’obstacles, techniques et délicates, avant d’espérer goûter aux joies d’un deuxième podium olympique. Ce midi, malgré son sans-faute et ceux de Michael Jung et Sandra Auffarth avec Chipmunk et Viamant du Matz, l’Allemagne a échoué à la quatrième place. Pour autant, les quatre points lâchés en route par le Britannique Oliver Townend et Ballaghmor Class, sacrés par équipes, replacent Julia en tête du classement provisoire avant la seconde manche d’hippique, support de la finale individuelle, réservée aux vingt-cinq meilleures paires du concours.

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Nicolas Touzaint de retour parmi les très grands

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Christopher Six et Totem de Brécey.

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Cet après-midi, la discrète, charmante, belle et longiligne amazone blonde avait donc son destin entre les mains: devenir la première femme sacrée championne olympique dans une discipline où l’élite est certes moins féminisée que celle du dressage, mais bien davantage que celle du jumping. Bien que ne comportant “que” neuf obstacles et douze efforts, ce parcours n’avait rien d’une promenade de santé. Pour preuve, on n’a compté que deux sans-faute dans le temps. Le premier a été accompli par Nicolas Touzaint, fou de joie à son arrivée et ravi de sa sixième place avec Absolut Gold*HDC. Un couple sur lequel la France peut compter en vue des Mondiaux de Pratoni del Vivaro l’an prochain mais aussi des JO de Paris 2024, qui seraient déjà les septièmes de l’Angevin! Quelques minutes plus tôt, Karim Laghouag, toujours dans l’émotion de la magnifique médaille de bronze décrochée par l’équipe de France, avait gratifié l’assistance d’une charmante georgette sur l’entrée du double avec Triton Fontaine, douzième, mais autant dire qu’il en aurait fallu plus pour ternir le sourire du cavalier de Nogent-le-Rotrou, qui ne se serait sûrement pas imaginé à pareille fête il y a encore six semaines… Quelques minutes plus tard, on a tremblé tout en souhaitant le meilleur à Christopher Six, sixième au provisoire avec Totem de Brécey. Hélas, le duo n’a pu empêcher une faute sur la sortie du triple, se classant septième, mais un second clear round ne lui aurait finalement offert “que” la quatrième place, comme aux Européens Longines de Luhmühlen en 2019, alors il n’y a rien, vraiment rien à regretter pour le Francilien.

Le second sans-faute a été l’œuvre d’Andrew Hoy, associé à Vassily de Lassos. L’Australien, qui ne cesse de vanter les qualités extraordinaire de cet Anglo-Arabe formé par Thomas Carlile, a hérité de la médaille de bronze, vingt et un ans après avoir glané l’argent individuel à Sydney sur Swizzle In. Une ligne de plus sur le palmarès du doyen de la compétition, âgé de soixante-deux ans, et déjà triple champion olympique par équipes, en 1992 à Barcelone, 1996 à Atlanta et 2000 à Sydney. Tout proches de la perfection et pénalisés simplement d’une seconde de temps dépassé, Kazuma Tomoto et Tom McEwen ont régalé le public, constitué uniquement d’accrédités, de deux superbes parcours avec les SF Vinci de la Vigne, ancien partenaire d’Astier Nicolas, et Toledo de Kerser. Hélas, le Japonais a dû se contenter de la quatrième place, tout près de l’exploit tant espéré par la Fédération nippone, tandis que le Britannique, sacré par équipes ce midi, comme en 2018 à Tryon, s’est adjugé l’argent. Le grand perdant du jour est sans aucun doute Oliver Townend, à nouveau fautif et finalement cinquième.

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Nicolas Touzaint et Absolut Gold*HDC

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Cocorico !

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Tom McEwen et Toledo de Kerser

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S’il n’y a pas eu de podium individuel pour les cavaliers du Coq, quel triomphe pour l’élevage tricolore! Six sur sept, oui, six des sept meilleurs chevaux de cette épreuves sont nés dans l’Hexagone! Le Stud-book Selle Français et l’Association nationale de l’Anglo-Arabe auraient-ils pu rêver meilleure promotion pour leur travail? Saluons donc, dans l’ordre, Jean-Baptiste Thiébot, naisseur d’Amande de B’Neville (SF, Oscar des Fontaines x Élan de la Cour), déjà récompensé il y a cinq ans par les deux médailles de Piaf de B’Neville (SF, Cap de B’Neville x Rêve d’Elle) avec Astier Nicolas, Kerstin Drevet, naisseuse de Toledo de Kerser (SF, Diamant de Semilly x Papillon Rouge), Jérôme Berges, éleveur de Vassily de Lassos (AACr, Jaguar Mail x Jalienny), Lucien Villotte, instigateur de Vinci de la Vigne (SF, Estérel des Bois x Duc du Hutrel), Philippe Patenotte, naisseur d’Absolut Gold, et Jean Muris, chez qui Totem de Brécey a vu le jour. Que les formateurs et propriétaires, anciens ou actuels, de tous ces champions soient également salués d’avoir misé sur le made in France. C’est toute une filière qui a gagné à Tokyo!

Il y a et il y aura sûrement à redire sur cette nouvelle formule par équipes de trois couples, ainsi que sur l’utilisation des obstacles frangibles, qui ont peut-être trop influé sur les résultats du cross, mais les meilleurs ont gagné, et cette compétition remplira sans aucun doute l’un de ses principaux objectifs: nourrir la passion pour le complet, ce sport aux mille vertus où l’humilité et la résilience font bien souvent loi.

Les résultats complets

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Andrew Hoy et Vassily de Lassos

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