Unick du Francport, l'inattendu joyau de la couronne

Âgé de treize ans, Unick du Francport gagne, au fil des semaines, une place parmi les grands. Mené d’une main de maître par la légende John Whitaker, le Selle Français s’est révélé au grand public au CSIO 5* de La Baule début juin, avant d’éblouir son monde au Longines Global Champions Tour de Londres, où il a terminé deuxième du Grand Prix. Pourtant, ni son délicat caractère, ni sa sensibilité, et encore moins son parcours de formation ne destinaient le fils de Zandor Z à un tel avenir. Né chez Laurent Baillet, dans l’Oise, Unick du Francport est un diamant brut à l'itinéraire singulier.



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Unick du Francport, alors âgé de quelques mois.

© collection personnelle

Un matin d’avril 2008, à l’élevage du Francport, situé dans la commune de Choisy-au-Bac, non loin de Compiègne, dans l’Oise, Pêche du Heup (SF, Hélios de la Cour II x Rosire) donne naissance à un fils de Zandor Z (Rhein, Zeus x Polydor), Unick du Francport. Son éleveur, Laurent Baillet, a cherché à produire un cheval serein, de taille moyenne, avec de bons moyens et du sang. Son choix s’est alors porté sur Zandor Z, fils du Selle Français Zeus (d’une mère par Matador, AA), lui-même fils de l’Anglo-Arabe Arlequin (Massondo, AA x Duchesse X, AA). Sous la selle de Jos Lansink, Zandor Z s’est illustré dans de nombreuses épreuves à 1,60m, remportant notamment le Grand Prix 5* de Bordeaux. Bien que présentant un fort caractère, cet ancien athlète a séduit Laurent Baillet, souhaitant de redonner de la légèreté et du sang au poulain de sa massive Pêche du Heup.“Je voulais rester dans le Selle Français, mais Zandor apportait du sang Anglo Arabe, ce que j’ai apprécié”, a résumé l’éleveur. “Même s’il n’était pas réputé pour être des plus faciles, Pêche du Heup était d’une telle sérénité que je pouvais me permettre toutes les folies du monde.” Selon lui, ce mélange aurait même pu donner un produit taillé pour le concours complet. 

La mère d’Unick, Pêche du Heup, a elle-même concouru dans des épreuves Amateurs. Fille d’Hélios de la Cour II (SF, Papillon Rouge x Uriel), elle s’est illustrée de bien belle manière dans des épreuves allant jusqu’à 1,30m. Jument fort charpentée mais dotée de beaucoup de qualités, Laurent Baillet loue sa capacité à transmettre un modèle imposant à ses poulains. 

Lorsqu’Unick voit le jour, le vétérinaire de la famille Baillet remarque son beau physique. Le fils de Zandor grandit au pré, accompagné d’un autre poulain. Son éleveur, qui l’a régulièrement manipulé et a créé un lien avec lui, se souvient d’un poulain qui sortait du lot. “Lorsqu’il a commençé à s’exprimer, cela n’avait rien à voir avec les autres ; il avait une superbe galopade.” Unick est un poulain proche de l’homme et très respectueux en main. Castré à l’âge de trois ans, le hongre révèle son caractère lors de son débourrage, assez tardif. “Lorsque j’ai commencé à le longer, il pouvait parfois tirer sur la longe d’un coup, sans prévenir”, se souvient Laurent Baillet. “Il a toujours été très joueur. J’ai ensuite confié son débourrage à la famille Dumont, avec qui je travaillais régulièrement.” 

Une fois le débourrage terminé, Laure Dumont, basée aux écuries du Mont-Hubert, dans l’Oise, prend le relais et acquiert Unick, avec un objectif commercial en ligne de mire. Si elle a dû faire face au caractère du hongre, l’amazone n’a pu oublier le geste exceptionnel que montrait son élève à l’obstacle, contrebalancé par son côté extrêmement joueur. Débutant les concours à cinq ans, Unick est un cheval tardif et ne suit pas une formation classique. Aussi, il est formé dans des épreuves Amateurs, et non sur le circuit des jeunes chevaux de la Société hippique française (SHF). “C’était un cheval joueur avec du caractère”, raconte Laure Dumont. “Lorsqu’il ne voulait pas faire quelque chose, il le faisait comprendre, sans toutefois n’être jamais dangereux. Son caractère était un point fort comme un point faible. Il a toujours eu un sens de la barre exceptionnel, mais il fallait réussir à le gérer, c’est ce qui le rendait compliqué.” Ensemble, les deux complices iront jusqu’aux épreuves à 1,25m.



“Je faisais tout pour le provoquer et qu’il fasse des bêtises, pour que je puisse ensuite le rassurer”

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Unick du Francport et Laure Dumont, sa première cavalière.

© Agence Ecary

À huit ans, Unick devient de plus en plus compliqué. Bien que doté d’un sens de la barre hors normes, il révèle le caractère transmis par son père. C’est à cette époque que la famille Blanchart croise son chemin, repéré lors d’un concours à Bertichères par le frère de Léa, sa future cavalière. Un temps entraîneur de Laure Dumont et son protégé, Frédérick Blanchart finit par procéder à un échange afin de récupérer Unick. Les débuts sont difficiles, à tel point que le gérant des écuries de Vertefeuilles s’occupe lui-même de l’entraînement du cheval, qui se montrait presque rétif dès qu’il s’agissait de travailler. Léa Blanchart se remémore les paroles de son père, qui lui paraissaient impensables à l’époque : “Je pense que c’est un crack, lorsqu’il sera calmé, tu pourras sauter 1,50m avec lui.” Et celui-ci avait vu juste! 

Au début, il y a eu un rapport de force avec mon père et il a fallu le remettre dans le droit chemin. Finalement, il s’est révélé comme étant un cheval très sensible. J’ai senti qu’il avait besoin d’avoir une vraie relation et confiance en son cavalier. J’ai donc pris le relais”, évoque Léa Blanchart. Le couple débute rapidement les compétitions. Lors de leur premier parcours, dans une épreuve à 1,15m, Unick montre à sa cavalière tout le travail qu’elle va devoir effectuer en refusant de passer la ligne de départ... Le problème résolu après quelques sollicitations, le couple est lancé et les obstacles s’enchaînent sans problème. Après cela, le hongre ne s’est plus jamais montré si réticent à l’idée d’entrer en piste. 

Pour le rassurer et créer un lien, sa cavalière a mis en place un programme spécial, confectionnant des obstacles plus extravagants les uns que les autres, y accrochant des branches. “J’attendais que le temps soit vraiment mauvais pour le faire sauter. Je faisais tout pour le provoquer et qu’il fasse des bêtises, afin que je puisse ensuite le rassurer et lui montrer qu’il n’avait pas besoin de s’inquiéter dès qu’une feuille bougeait!” Ce travail finit par payer. En une saison seulement, le couple passe des épreuves à 1,30m aux Pro Élite à 1,50m. Léa Blanchart, qui n’était pas aguerrie sur ces hauteurs, a gravi les échelons en même temps que son cheval. “Nous avions construit une relation de confiance. Ensemble, nous nous sentions pousser des ailes et on se rassurait mutuellement lorsque l’autre doutait.” Cette confiance a permis au couple de s’inviter régulièrement aux remises des prix jusqu’au niveau 3*, glanant même une huitième place lors des championnats de France Pro 1 à Fontainebleau, en 2018. 

Lorsqu’elle évoque sa relation avec Unick, Léa Blanchard ne peut contenir sa fierté et ses émotions. “Il est le cheval qui a le plus marqué ma vie”, confie-t-elle. “Il était dédié à ne plus rien faire vu son caractère, et nous avons finalement réussi à atteindre le haut niveau ensemble, avec du travail et de la patience. Certains le qualifiaient de rétif ou de méchant alors que c’était tout l’inverse. Je n’ai jamais rencontré un cheval aussi gentil que lui. Il avait juste besoin d’avoir confiance. Il avait une sensibilité incroyable.” 

Doté d’une détente exceptionnelle et d’une grande force dans les jarrets, son seul défaut physique était, selon sa cavalière, son équilibre légèrement horizontal. Cependant, son recul naturel, sa technique des antérieurs, son passage de dos et sa frappe naturelle compensent ce léger défaut, lui permettant de “franchir les obstacles sans faute, même en lâchant les rênes devant” évoque sa cavalière. Elle ne se souvient que d’un défaut technique: “Au début, il avait un peu trop d’envergure sur les sauts, donc je me retrouvais parfois un peu près du deuxième élément d’une combinaison. Mais quand il a commencé à être bien dressé, je pouvais jouer de cette amplitude, retirer des foulées, même s’il n’était pas immense.” 

Finalement, ses quelques défauts devenaient une force une fois bien appréhendés. Toutefois, son cavalier actuel, John Whitaker, n’est jamais à l’abri d’une petite blague, d’un écart ou d’un demi-tour de la part du hongre. C’est ce qui fait sa personnalité!



“J’ai pris des mois à lui redonner la confiance qu’il avait perdue en une poignée de minutes.”

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Unick du Francport était le cheval de coeur de Léa Blanchart.

© collection personnelle

Alors que le couple ne cesse de progresser, Unick commence par attiser les convoitises et de nombreuses offres s’accumulent, ce que la famille Blanchart n’aurait jamais pu imaginer. En juillet 2018, le cheval est essayé. Après une très mauvaise séance, le bai prend peur et ses vieux démons refont surface. Quelques jours plus tard, il élimine sa cavalière lors d’une épreuve à 1,40m au CSI de Chantilly. Dévastée, Léa, qui avait mis presque deux années à construire une relation stable, voit ses efforts réduits à néant par un essai de trente minutes. “J’ai pris des mois à lui redonner la confiance qu’il avait perdue en une poignée de minutes”, raconte-t-elle. “C’est ce qui nous a montré à quel point son mental était fragile. Il n’a suffi que d’un essai de trente minutes pour que toutes ses craintes reviennent...” 

Finalement, après plusieurs contre-performances, le couple retrouve sa régularité d’antan mais Unick, ayant pris de l’âge - dix ans à l’époque -, perd de sa valeur. “Les gens se servaient de son caractère et de ses contre-performances pour baisser le prix”, dit sa cavalière d’alors. Finalement, le marchand de chevaux Bruno Delplace met la famille Blanchard en contact avec John Whitaker, qui cherche un cheval pour retrouver le haut niveau et qui apprécie beaucoup Unick. L’essai se passe bien et la vente est finalement conclue. 

Ne pouvant retenir ses larmes, la cavalière évoque avec émotion le départ de son crack, entre fierté et déchirement. “J’ai passé des heures assise dans son boxe. Le dernier jour, j’ai passé ma journée à cru, en licol, à le balader dans toutes les écuries; je savais que c’était la dernière fois que je le montais. J’étais dans ma stalle de pansage et je n’arrivais pas à descendre. Je continue à le suivre à haut niveau, mais j’ai partagé tellement de choses avec lui que j’en avais le cœur brisé. Même trois ans après, j’en pleure encore! J’ai perdu un ami. Il était ma star et je m’en occupais comme tel. C’était à la fois un rêve et un déchirement.”.



“C’est un grand cheval, il va encore le prouver et je souhaite que ça dure longtemps”

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Passé sous la selle de John Whitaker, Unick du Francport ne cesse de briller, ici lors de la Coupe des Nations du CSIO de La Baule en juin.

© Scoopdyga

Passé sous la selle du légendaire John Whitaker en 2019, le couple est engagé dans sa première compétition en mars de la même année, sur des hauteurs à 1,30m et 1,35m. Si les débuts sont un poil compliqués, alternant des scores hétérogènes, John Whitaker a toujours gardé sa ligne de conduite, prenant le temps de construire une relation avec son nouveau partenaire. Désormais, Unick se révèle aux yeux du grand public. Après un bon CSIO 5* à La Baule où ils ont signé une Coupe des nations honorable (1+9) et un Grand Prix à quatre points, les deux complices se sont offert la deuxième place de l’étape du Longines Global Champions Tour de Londres, à seulement un dixième de seconde du triple médaillé olympique Peder Fredricson; rien que ça! Sur trois épreuves disputées en Grande-Bretagne, le couple s’est classé trois fois! Et sur ses treize parcours courus en CSI 5*, le puissant bai s’est déjà classé à sept reprises! Au CSI 5* de Valence, la semaine dernière, il n’a renversé qu’une seule barre lord du Grand Prix. Son cavalier ne cache pas sa joie face à cette réussite: “Unick est un très bon cheval. Un ami à moi m’en avait parlé. Lorsque je l’ai essayé, il a sauté de manière fantastique et je l’ai adoré. J’ai débuté les CSI 5* cette année avec lui avec de très bons résultats et j’espère vraiment réussir à gagner un Grand Prix avec lui très prochainement. C’est un cheval extrêmement brave et respectueux. Il peut parfois être un peu crispé, mais j’apprends à le connaître un peu plus chaque jour et à dissiper ses craintes. Cela nous a pris un peu de temps pour réellement nous comprendre, et il a besoin d’avoir confiance en son cavalier. Désormais, la machine est lancée et il est fantastique!” 

Parti de rien, Unick du Francport est finalement devenu, au prix de nombreux efforts et grâce aux bonnes rencontres, l’un des espoirs de l’équipe britannique. Aujourd’hui, toutes les personnes ayant croisé sa route évoquent avec fierté le nom d’Unick du Francport. Laurent Baillet, son éleveur, ressent un grand bonheur, mais ne peut s’empêcher d’évoquer un coup de chance. “Combien d’éleveurs rêvent de faire naître un tel cheval mais n’y parviennent jamais ? J’ai beaucoup de chance.” Bien qu’il regrette le départ outre-Manche de son protégé, Laurent Baillet suit son crack de loin et nourrit l’espoir de pouvoir le revoir un jour sur un terrain de concours. 

Tout comme Laure Dumont, qui se dit très fière d’avoir formé un tel cheval, Léa Blanchart a la sensation d’avoir accompli quelque chose de grand, d’avoir réussi un coup de poker qui paraissait impossible. “Je suis très fière de ce qu’il devient. Tant de personnes nous ont dit qu’il ne ferait jamais rien, l’ont rabaissé à longueur de temps à dire qu’il n’avait pas le mental suffisant. Je suis maintenant fière de montrer à tout le monde ce qu’il fait. J’ai toujours su qu’il en était capable. C’est un grand cheval, il va encore le prouver et je souhaite que ça dure longtemps. Si l’on m’avait dit quand je l’ai acheté que deux ans plus tard il serait monté par John Whitaker, je n’y aurai jamais cru!” 

Désormais âgé de treize ans, Unick du Francport a encore de belles années devant lui compte tenu du faible nombre de parcours effectués avant ses neuf ans. Une chose est sûre, nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui!