“Les chevaux n’ont pas la parole mais il faut les écouter autrement”, Jens Fredricson

Très discret sur la scène internationale depuis 2014 malgré quelques rares apparitions jusqu’en CSI 4*, Jens Fredricson a frappé un grand coup le 16 septembre au soir. Signant l’un des cinq double zéro de la mythique Coupe des nations d’Aix-la-Chapelle, le Suédois qui fêtera ses cinquante-quatre ans dans presque un mois a fait un come-back remarqué, et révélé par la même occasion l’excellent Markan Cosmopolit, classé dans les deux Coupes du monde qu’il a couru en ce début de saison indoor. Bien inspiré par son frère Peder, numéro un mondial depuis octobre, Jens raconte ce retour en fanfare, ses rapports avec son cadet, sa vision de l’équitation et donne des nouvelles de l’inoubliable Lunatic. 



On se souvient de vous concourant dans beaucoup des plus beaux concours au monde avec l’extraordinaire et atypique Lunatic (SWB, Landlord x Urtillo 432), retraité depuis 2014. Depuis, vous avez été plus discret et avez réalisé un retour en fanfare lors de la Coupe des nations du mythique CHIO d’Aix-la-Chapelle en signant un double zéro avec Marlan Cosmopolit (SWB, Cohiba x Calido I). Que s’est-il passé entre temps?

Lunatic a en effet été mis à la retraite. J’ai beaucoup travaillé à Flyinge et Strömsholm, où se situent deux centres d’équitation nationaux. J’ai principalement œuvré pour l’amélioration du système d’entrainement des instructeurs d’équitation et des cavaliers de jeunes chevaux. J’ai également concouru au niveau national. Je me suis aussi marié et, avec mon épouse, nous avons eu deux enfants ; l’un de sept ans et l’autre de quatre ans. En somme, j’ai profité ma vie de famille et beaucoup travaillé avec la jeune génération suédoise. J’ai aussi commencé à monter mes deux bons chevaux Karmel van de Waterling (BWP, Diamant de Semilly x Quick Star) et Markan Cosmopolit lorsqu’ils avaient cinq ans, et faire progresser des chevaux prend du temps. 

Quel a été votre sentiment lorsque vous avez signé l’un des cinq double zéro de l’épreuve dans la Coupe des nations du CHIO d’Aix-la-Chapelle ?

C’était un rêve qui est devenu réalité ! J’avais déjà concouru sur cette piste mais je n’avais jamais réalisé le moindre sans-faute dans cette épreuve et je suis arrivé là-bas en m’étant majoritairement préparé dans des concours nationaux. Nous n’étions vraiment pas favoris mais l’esprit d’équipe était formidable. (Henrik Ankarcrona avait aussi choisi pour l’échéance Angelie von Essen avec Alcapone des Carmille, Annika Axelsson avec Cleo Z ainsi que Petronella Andersson sur Castres van de Begijnakker Z, ndlr). Nous avions un bon sentiment et la conviction que nous pouvions obtenir un bon résultat. Réussir un double zéro et concourir avec des coéquipières aussi formidables ont rendu cette soirée fantastique.  

En dehors de la Coupe des nations du CSIO 3* de Uggerhalne, au Danemark, que vous avez couru en 2021, vous n’aviez plus porté la veste de l’équipe suédoise depuis 2014, avec Lunatic. Comment êtes-vous revenu si vite à haut niveau ? 

Nous avons de très bons concours nationaux en Suède. Si l’on peut gagner un Grand Prix national ici, alors on sait qu’on est plutôt prêt à affronter une compétition internationale. Il n’y a pas tant d’internationaux mais nos nationaux sont bons grâce à quelques bons sponsors. J’ai remporté cinq Grands Prix en Suède cette année et c’est grâce à cela que je me suis dit que j’étais prêt. Si je ne le suis pas, je n’ai pas envie de parcourir l’Europe pour faire des parcours à quatre ou huit points ; je préfère faire des concours nationaux et rester proche de ma famille et mon travail. Cette année, je me suis senti prêt. Je crois que l’un des éléments principaux est que je parle quotidiennement d’équitation avec mon frère. Bien que je n’aie pas concouru au plus haut niveau quelques temps, lui et moi parlions sans cesse des concours. Même si mon corps n’était pas à haut niveau, mon esprit y était. 

Depuis votre retour au plus haut niveau, avez-vous noté d’importantes différences avec le sport que vous aviez laissé il y a sept ans ? 

Bien sûr, tout s’améliore et se développe, mais à la fin, l’objectif reste toujours de faire des sans-faute et d’aller vite. Franchement, je ne vois pas tellement de différences. Je travaille sur moi-même et sur mes chevaux, j’aime particulièrement le dressage et je tiens à ce que mes chevaux aient un bon équilibre. Je me concentre sur moi et je ne préoccupe pas tellement des autres cavaliers. Je fais mon petit bonhomme de chemin ! 


Jens Fredricson place de grands espoirs en Markan Cosmopolit pour la saison prochaine. © Sportfot

 




“Je suis très fier de mon petit frère Peder !”

Outre votre implication à Flyinge et Strömsholm, possédez-vous vos propres installations ? 

Oui, je possède mes propres écuries à dix minutes de Flyinge, au Sud de la Suède. J’ai treize boxs, tous mes chevaux sont à la maison et je chemine entre les trois structures. Désormais, beaucoup de choses peuvent se faire en visio. Par le passé, je devais toujours me déplacer mais cela m’arrange de pouvoir échanger à distance. Cela ampute beaucoup de temps de trajet à mon agenda. Même en concours, je peux communiquer directement avec les cavaliers restés en Suède. Cela m’aide beaucoup ! 

Comptez-vous sur les conseils d’un entraineur ? 

Je dirais que mon épouse et mon frère sont mes deux plus grandes influences. Mon épouse est vétérinaire et une grande femme de cheval. Elle est responsable de mes chevaux en ce qui concerne leur santé, leur alimentation et la gestion de l’écurie, ce qui est très important. 

Markan Cosmopolit s’est classé dans les deux Coupes du monde Longines auxquelles il a participé en étant troisième à Oslo et cinquième à Vérone. Attendiez-vous de tels résultats ? 

Non, je n’ai en réalité jamais vraiment d’attentes concernant les résultats. Je travaille sur les détails et je m’efforce de toujours faire au mieux, mais je ne peux pas agir sur la concurrence. 

 
Karmel van de Waterling épaule Markan Cosmopolit dans les compétitions internationales. © Sportfot

 

Ces résultats vous placent en deuxième position du classement général du circuit pour la ligue d’Europe de l’Ouest. La finale de Leipzig prévue du 6 au 10 avril est-elle un objectif ? 

J’y pense désormais. Markan Cosmopolit a dix ans donc tout dépendra de la façon dont il évolue et de la façon dont il sautera les prochains concours. Au CSI 4* de Stockholm (du 25 au 28 novembre, ndlr), j’aimerais engager Karmel dans le Grand Prix afin que Cosmopolit puisse prendre part à de plus petites épreuves. Étant donné qu’il ne s’agit pas d’une étape de la Coupe du monde, Cosmopolit pourra être déclassé et juste prendre du plaisir dans de petites épreuves. Ce sera l’occasion pour Karmel van de Waterling de gravir une nouvelle marche en prenant part au Grand Prix. L’une des choses les plus importantes quand on entraine un cheval est d’accorder de l’importance à son mental. L’aspect physique est une chose, mais le mental est vraiment primordial. Les chevaux n’ont pas la parole mais il faut les écouter autrement avec beaucoup d’attention. Il faut leur accorder cette attention afin qu’ils ne soient pas écœurés et ne pas en faire trop ou pas assez. Je suis mon instinct et ce que me disent les chevaux. Lorsque je les mets au pré, je les observe et vois s’ils sont heureux, s’ils s’ébrouent, s’ils sont fatigués etc. Chaque cavalier doit lire en son cheval et l’observer aussi souvent que possible à travers la journée. En fonction de cela, on peut bâtir un plan intelligent. 

Le sujet du bien-être animal semble particulièrement important en Suède… 

Oui, tout à fait. Par exemple, Makan Cosmopolit va dans un grand pré quotidiennement et quasiment toute la journée. Il adore cela ! Lorsque je le vois au pré, je sais exactement quel travail je vais faire avec lui. Si je le vois en pleine forme et qu’il galope, je sais que nous allons pouvoir effectuer un travail un peu plus intense. Il est par exemple rentré de Vérone récemment et je le vois en ce moment même de ma maison. Il broute un peu, n’est pas fatigué mais pas non plus débordant d’énergie. Je sais donc que je ne vais pas le monter pendant trois, quatre ou cinq jours. Lorsque j’irai à la fenêtre et que je le verrai très excité, à l’affût de tout ce qui se passe autour de lui, alors je pourrai recommencer à le monter. 



“Peder est l’une des pièces maitresses de mon retour à haut niveau”

Pouvez-vous nous en dire davantage au sujet de Markan Cosmopolit ? Allez-vous pouvoir le conserver sous votre selle ? 

Il a désormais dix ans et figure au stud-book suédois SWB, bien que sa lignée maternelle soit Holsteiner. Son père est Cohiba 1198, un fils de Chacco Blue qui a plutôt bien produit puisqu’il est aussi le père de Maddox (renommé Albfuehren’s Maddox, il a été formé dans les écuries de Peder Fredricson par Stephanie Holmén et évolue depuis 2018 sous la selle de Steve Guerdat, avec qui il a décroché l’or par équipes aux Européens de Riesenbeck en septembre, ndlr). Cosmopolit a toujours été un cheval talentueux, mais il a vraiment passé un cap cette année. Jusqu’alors, il sautait toujours de façon fantastique les six premiers obstacles mais montrait toujours un peu de fatigue en fin de parcours. Peu à peu, il s’est développé et tient très bien la distance désormais. Il peut même enchainer deux parcours et j’ai de grands espoirs pour l’année prochaine avec lui. Son propriétaire est un ami de longue date. Cosmopolit n’est pas à vendre, mais vous savez, dans cette industrie les sommes peuvent devenir folles et changer un peu la donne. Je ne dis pas qu’il sera vendu mais on ne sait jamais. Le plan est en tout cas de le conserver. 

Championne olympique par équipes à Tokyo avec maestria, la Suède est plus forte que jamais. Est-ce difficile de se faire une place parmi cette élite ? 

Bien sûr, ce n’est pas très simple. J’ai dit à Henrik Ankarcrona très tôt cette année que je voudrais vraiment participer à des Coupes des nations 5*. Je l’ai appelé avant La Baule en lui disant que je voulais y participer, de même qu’à Stockholm. Les autres cavaliers ayant de meilleurs résultats que moi, j’ai dû accepter le fait de rester à la maison. Après les Jeux olympiques et les championnats d’Europe, le CHIO d’Aix-la-Chapelle s’est enchainé rapidement, ce qui a ouvert une place pour moi. Henrik m’a appelé en me demandant si j’étais prêt et j’ai répondu par l’affirmative. En effet, je l’étais (rires) ! C’est une chose de le dire, c’est autre chose d’y parvenir. 


Au début des années 2010, Jens Fredricson a porté haut les couleurs de la Suède avec Lunatic. © Scoopdyga

Comment expliquez-vous la domination remarquable de la Suède sur le saut d’obstacles mondial ces derniers mois ? 

Je pense qu’il y a beaucoup de facteurs qui entrent en ligne de compte. L’un d’eux est certainement que les cavaliers voient qu’il est désormais possible d’atteindre le plus haut niveau. Peder vit et s’entraine en Suède, de même que Malin. Je pense que nous avons un esprit d’équipe extraordinaire. 

Que ressentez-vous en voyant que votre frère Peder est numéro un mondial ? 

Je suis très fier de mon petit frère ! Je suis vraiment fier du cheminement qu’il a eu jusqu’au sommet car il est en quelque sorte un pionnier à plusieurs égards. Il est extrêmement talentueux et je ne connais personne qui entraine un cheval mieux que lui. Peder est un véritable et excellent homme de cheval, mais surtout, il n’est pas conservateur, ce qui est le cas de beaucoup de gens dans le milieu équestre. Il utilise les savoirs traditionnels mais n’a de cesse de regarder vers l’avant. Il a une capacité unique à essayer de nouvelles choses. Les gens parlent souvent de nouveautés de façon négative car ils craignent d’essayer. Au lieu d’en parler, Peder essaie. Il n’a peur de rien et il s’agit de l’une de ses plus grandes qualités. 

Peder doit être heureux de vous revoir tutoyer les sommets. Comment a-t-il réagi à votre retour en CSI 5* ? 

Il est l’une des pièces maitresses de mon retour à haut niveau. Sans les discussions que nous avons eues durant les six ou sept dernières années à propos du sport, les choses seraient différentes. 

Notre père adore aussi l’équitation et à chaque réunion de famille, nous commençons par demander comment se portent les chevaux, que ce soit lors d’anniversaires, de mariages ou autre (rires) ! Les chevaux et l’équitation ont toujours été primordiaux dans notre famille. 

Comment se porte Lunatic, l’attachant bai de vingt-trois ans avec qui vous avez participé aux Jeux olympiques de Londres en 2012 et décroché le bronze par équipes l’année suivante aux Européens d’Herning ? 

Il est retraité depuis 2014, va au pré et se porte comme un charme. Il a désormais vingt-trois ans mais en paraît huit ! Il est encore très beau. 


À vingt-trois printemps, Lunatic profite de la retraite depuis sept ans déjà. © Annelie Eriksson